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Quand la France réclamait l'Amazonie

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Histoire des Français
L’Histoire des Français : systèmes politiques, contexte social, population, économie, gouvernements à travers les âges, évolution des institutions.
Quand la France réclamait l’Amazonie
(Source : Slate)
Publié / Mis à jour le dimanche 2 septembre 2018, par LA RÉDACTION
 
 
 
Récit d’une bataille historique entre la France et le Brésil qui a duré près de deux siècles et reste méconnue dans l’Hexagone

La frontière entre la Guyane française et le Brésil ne fut fixée qu’en 1900. Un arbitrage suisse mettait alors fin à deux siècles d’incertitudes au cours desquels la France se rêvait à la tête d’un vaste territoire allant jusqu’à l’embouchure du fleuve Amazone. L’histoire de ce territoire contesté entre la France et le Brésil est méconnue dans l’Hexagone. Et pour cause : c’est celle d’une défaite diplomatique pour les Français.

Les Français ont un pied sur le plateau des Guyanes depuis le XVIIe siècle. Cette zone revenait aux Espagnols d’après le traité de Tordesillas de 1494 tranchant les terres à conquérir entre Portugais et Espagnols. Mais ces derniers délaissèrent le plateau des Guyanes, jugé hostile, pour de plus riches colonies en Amérique du Sud et centrale. Français, Hollandais et Anglais purent donc avoir leur part, à la traîne des empires portugais et espagnols.

Entre l’Oyapock et l’Araguari
En 1713, le traité d’Utrecht fixe une frontière entre les territoires français et portugais du plateau des Guyanes. C’est « la rivière de Japoc ou Vincent Pinson [qui] servira de limite aux deux colonies » dit l’article 8 dudit traité. Seulement voilà, si l’on se rappelle plus ou moins qui est Vincent Pinson — un compagnon de Christophe Colomb et parmi les premiers à avoir aperçu l’estuaire de l’Amazone —, l’emplacement du fleuve portant son nom est lui incertain.

Chaque partie y voit son avantage. Pour les Français, ce serait le fleuve Araguari, au nord de l’estuaire de l’Amazone. Pour les Portugais, puis le Brésil indépendant à partir de 1822, ce serait l’Oyapock, bien plus au nord. Japoc, Oyapock : les Brésiliens ont la phonétique avec eux, mais lorsque l’on sait que japoc signifie fleuve dans la langue amérindienne wayampi, on reste peu avancé. « Quatre-vingt-mille kilomètres carrés sont furieusement contestés, entre l’Oyapock et le fleuve Araguari. Il y a également une revendication française farfelue pour un territoire encadrant les trois Guyanes et couvrant une superficie de plus de deux-cent-mille kilomètres carrés » explique Stéphane Granger, auteur d’une thèse de géographie sur les relations entre la Guyane et le Brésil.

Le fleuve Araguari, frontière contestée entre le Brésil et la Guyane française
Le fleuve Araguari, considéré jusqu’en 1897 par la France comme la frontière
entre le Brésil et la Guyane française

Ce contesté franco-brésilien devient un lieu neutre, refuge d’aventuriers, de bagnards fuyant les pénitenciers guyanais et d’esclaves en marronnage. Y vivent également des populations amérindiennes autochtones. L’immense territoire compte à peine quelques milliers d’habitants. « Un accord diplomatique de 1841 garantit cette neutralité. Le territoire est administré par des envoyés des deux côtés », détaille Stéphane Granger. Une République indépendante, dite de Counani, y est même proclamée en 1886. Donnant lieu à un épisode historique grandiloquent et ubuesque, où un certain Jules Gros, publiciste de son état, est nommé président à vie de Counani. Distribuant médailles et frappant monnaie. Il ne mit au final jamais les pieds dans le contesté.

Arbitrage suisse
Si cela fait rire dans les salons parisiens, au Brésil, la fixation de cette frontière est prise plus au sérieux. Car l’enjeu est de taille. Il s’agit pour le géant d’Amérique du Sud de protéger le bassin de l’Amazone. Ainsi le Brésil propose des négociations dans les années 1850. « Le Brésil était prêt à couper la poire en deux, en acceptant le fleuve Calçoene comme frontière et donnant ainsi la partie occidentale du contesté à la France. Cela faisait une frontière à 300 km de l’Amazone, qui convenait aux Brésiliens. Mais Napoléon III refusa l’accord car il voulait la totalité ou rien. Les négociations furent donc arrêtées, alors qu’elles auraient pu être à moitié favorables pour la France. Puis la situation pourrit », décrit le géographe.

La découverte d’or dans la région et des troubles en 1895 hâtent le besoin d’un arbitrage. Brésil et France optent pour la neutralité suisse ; mais ne s’y présentent pas avec le même zèle. Du côté français, on traîne des pieds : « Le géographe Vidal de la Blache prend certes sa tâche à cœur. Il développe des arguments géographiques. Mais les diplomates, eux, s’en fichent, commente Stéphane Granger. La Guyane est alors une colonie pénitentiaire, qui plus est insalubre. Cela aurait certes agrandi la France jusqu’aux bouches de l’Amazone, mais la priorité est alors donnée à la colonisation de l’Afrique subsharienne et de l’Indochine. » Côté brésilien, la donne est toute autre : « Pour les Brésiliens, c’est au contraire un enjeu vital : pour une question de prestige et surtout pour protéger l’Amazone. Ils travaillent donc vraiment le sujet avec des arguments géographiques et géopolitiques. » Le dossier brésilien est pris en main par le Baron de Rio Branco, un diplomate auquel le Brésil doit également des tracés avantageux avec l’Argentine et la Bolivie.

Mémoire perdue
Sans surprise, le Brésil l’emporte. La Suisse retient le fleuve Oyapock comme frontière entre la Guyane française et le Brésil. En Guyane, ordre est donné aux ressortissants français de ne plus s’installer sur la rive désormais brésilienne.

« Si le souvenir du contesté y a aujourd’hui disparu, il reste toutefois quelques noms de lieux, comme un hameau qui s’appelle Carnot, en référence au président de la République française Sadi Carnot. Et certains Amérindiens de cette partie du Brésil ont pour langue maternelle le créole guyanais. Utilisé alors comme langue de communication, il s’est substitué à des langues amérindiennes. Le créole est d’ailleurs enseigné comme langue indigène dans l’Amapa [État brésilien frontalier avec la Guyane française]. »

En France aussi la mémoire du contesté s’est perdue, à peine compte-t-on quelques travaux universitaires sur le sujet. L’historiographie brésilienne, elle, est plus bavarde. « Tout simplement parce que c’est une défaite diplomatique française et une victoire brésilienne. Les autorités nationales françaises s’en fichent. Dans la presse de 1900, c’est trois lignes dans les journaux », résume Stéphane Granger qui a consacré une partie de sa thèse à cette histoire.

Hélène Ferrarini
Slate

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