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Nicolas Gilbert (1750-1780), poète maudit et malheureux. Portrait, biographie, vie et oeuvre - Histoire de France et Patrimoine


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Personnages : biographies

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Nicolas Gilbert (1750-1780),
poète maudit et malheureux
(D’après « La Joie de la maison », paru en 1895)
Publié / Mis à jour le mardi 4 novembre 2014, par LA RÉDACTION

 
 
 
Nicolas Gilbert, né à Fontenoy-le-Château en décembre 1750 et dont l’histoire conserve l’image d’un poète malheureux, maudit, rejeté par son siècle, suivit la même carrière que Boileau ; il fut plus énergique et plus juste ; pourquoi donc n’obtint-il pas comme lui les honneurs de la fortune ? Pourquoi, dans sa course rapide, qui se termina si tôt, ne recueillit-il que la haine et la misère ?

C’est que Gilbert, avec son âme candide, avec sa rigidité de principes, ne sut jamais se courber devant la fortune, et, écrit Grossot :

Encenser un sot dans l’éclat,
Amuser un Crésus stupide
Et monseigneuriser un fat.

Il ignorait, l’infortuné, que, pour réussir, le savoir-faire vaut souvent mieux que le savoir ; que tout homme de lettres étranger aux coteries littéraires est condamné à végéter sans gloire ; que, s’il n’est prôné par quelques bouches intéressées, son talent reste inaperçu ou meurt étouffé par l’envie dès sa naissance ; il ignorait tout cela, et il succomba sous le poids de sa misère, lui qui s’était annoncé par des poésies si brillantes, et qui pouvait s’élever plus haut encore, lorsque son talent eût été mûri par l’âge et l’expérience.

Nicolas Gilbert
Nicolas Gilbert

Séduit par des rêves brillants de gloire et de fortune, il abandonna la chaumière de son père et vint à Paris, riche d’espérance, mais léger d’argent. Avec les illusions de son âge, il se créait un monde enchanté ; tout lui semblait riant comme un jour de printemps, et la gloire qu’il chérissait, il la voyait lui sourire ; son âme s’élançait au-devant d’elle ; elle devait être son partage ; car, il sentait là ce quelque chose d’André Chénier, ce quelque chose qui ne meurt point et qui fait vivre dans la postérité.... et il avait vingt ans !...

Hélas ! ce n’était qu’un rêve, et le réveil fut bien cruel. A son arrivée dans la capitale, il s’empressa de faire usage de quelques lettres de recommandation adressées à des personnages influents dans les arts et dans la littérature. Il fut accueilli par quelques-uns, éconduit par d’autres, et le tableau brillant qu’avait créé son imagination commença à se rembrunir ; car de séduisantes promesses lui avaient été faites, et il ne les voyait point se réaliser.

Ses faibles ressources étaient épuisées, et il en vint à ce point de détresse, qu’un soir, exténué de fatigue, sans pain, sans argent, sans asile, et trop fier pour implorer la pitié publique, il se coucha au pied d’une borne et attendit la mort. Elle ne vint pas ; la coupe amère n’était point encore épuisée ; un sommeil réparateur et la fraîcheur de la nuit le ranimèrent, et l’aurore, qui se levait quand il s’éveilla, lui parut être celle d’un meilleur avenir : il reprit courage.

A cet âge, ou renaît si vite au bonheur ! Les illusions ont encore cette fraîcheur que l’expérience n’est point venu flétrir ; le chapitre des déceptions n’est encore qu’à sa première page ; il vendit quelque partie de ses hardes, dont il pouvait absolument se passer, acheta des aliments et se remit en course.

Cette fois, ce ne fut point en vain ; il apprit que, dans une famille opulente, on cherchait un précepteur pour le fils de la maison, et que, sur la recommandation de quelque personnage important, il obtiendrait facilement cet emploi. Le pauvre jeune homme se crut sauvé.

Au nombre de ses protecteurs il comptait d’Alembert. Le philosophe l’avait accueilli avec toutes les marques d’un vif intérêt et comment douter de sa sincérité ? Un philosophe ne trompe jamais, pensait-il dans sa naïveté. Il court chez lui pour lui apprendre que, par un mot ou une simple démarche, il peut faire son bonheur. D’Alembert promet monts et merveilles, et le jeune poète le quitte avec l’espoir que ses maux vont cesser. Cependant deux jours se passent, et son espérance ne s’est point réalisée ; il prend des informations, et apprend que la place a été donnée à un autre, à la recommandation de d’Alembert.

Il vit alors la triste vérité : le voile était déchiré ; il comprit ce qu’il devait attendre des hommes qu’il avait jugés d’après son cœur. Ses premières douleurs lui arrachèrent une plainte amère, qu’on peut à peine nommer une satire ; mais ses peines devinrent plus vives et plus nombreuses, et avec elles s’accrut son indignation. Ce fut sous cette influence qu’il prit la plume, et traça d’une main vigoureuse cette Satire du dix-huitième siècle par laquelle il arracha tant de masques et fit pâlir l’éclat de tant de renommées.

Mais tous ces hommes qu’il avait si profondément stigmatisés se liguèrent pour renverser l’audacieux qui avait osé les attaquer. Il succomba : cela devait être ; il était trop faible contre tous ; son âme ardente s’affaissa sous le poids des haines conjurées contre lui, et la carrière où, jeune et vigoureux athlète, il s’était élancé avec tant d’ardeur, lui fut fermée à jamais. La misère flétrit cette noble intelligence ; sa raison s’altéra ; la maladie brisa son corps affaibli par les privations, et un hospice recueillit l’infortuné, qui n’avait pas un asile où il pût reposer sa tête.

Ah ! qu’elles durent être amères, ses sensations sur ce lit de douleur qu’il devait à la pitié publique ! Quelles tortures cruelles devait éprouver cette âme fière et sensible quand le nuage qui enveloppait son esprit était dissipé et qu’il était rendu au sentiment de sa misère ! La voilà donc cette royauté du génie qu’il ambitionnait, cette glorieuse et brillante existence qu’il entrevoyait dans l’avenir ! Elle s’éteint sur le grabat d’un hôpital ! Et pas une main amie pour presser la sienne au moment de l’éternel adieu !

Alors, dans son isolement, l’infortuné chercha un refuge et un appui dans le sein de celui qui entend toutes les voix et accueille toutes les misères, et sa douloureuse résignation s’exhala dans ces stances, immortel monument de son génie :

J’ai révélé mon cœur au Dieu de l’innocence ;
Il a vu mes pleurs pénitents :
Il guérit mes remords, il m’arme de constance :
Les malheureux sont ses enfants.

Mes ennemis, riant, ont ,dit, dans leur colère :
 »Qu’il meure, et sa gloire avec lui ! »
Mais à mon cœur calmé le Seigneur dit en père :
« Leur haine sera ton appui.

« A tes plus chers amis ils ont prêté leur rage ;
« Tout trompe la simplicité :
« Celui que tu nourris court vendre ton image,
« Noire de sa méchanceté.

« Mais Dieu t’entend gémir, Dieu, vers qui te ramène
« Un vrai remords né des douleurs ;
« Dieu, qui pardonne enfin à la nature humaine
« D’être faible dans les malheurs. »

Soyez béni, mon Dieu ! vous qui daignez me rendre
L’innocence et son noble orgueil ;
Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,
Veillerez près de mon cercueil !

Au banquet de la vie, infortuné convive,
J’apparus un jour, et je meurs !
Je meurs ! et sur ma tombe, où lentement j’arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs !

Salut, champs que j’aimais et vous douce verdure,
Et vous, riant exil des bois !
Ciel, pavillon de l’homme, admirable nature,
Salut pour la dernière fois !

Ah ! puissent voir longtemps votre beauté sacrée
Tant d’amis sourds à mes adieux !
Qu’ils meurent pleins de jours ! que leur mort soit pleurée !
Qu’un ami leur ferme les yeux !

C’était le chant du cygne ; deux jours après, le 16 novembre 1780, sa lyre était muette pour toujours. Un accident hâta sa fin et éteignit le feu de ce génie qui ne brillait plus que par intervalles. Dans un accès de folie momentanée il avala la clef d’une cassette qui renfermait ses manuscrits, et elle resta dans l’œsophage. Personne ne fut témoin de la scène, et on ne put lui porter secours : il expira à l’Hôtel-Dieu, après vingt-neuf hivers qui n’avaient été suivis d’aucun printemps.

Nicolas Gilbert. Projet de gisant par David d'Angers
Nicolas Gilbert. Projet de gisant par David d’Angers

Malgré les déclamations de ses ennemis, qui voulurent le faire passer pour un poète médiocre, Gilbert occupe un rang distingué parmi les beaux génies dont s’honore la France. Quelques fautes de goût déparent ses ouvrages ; mais l’énergique vérité de ses vers a surmonté la critique et a fait de cet écrivain vigoureux et plein de verve le Juvénal de son époque.

 
 

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