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Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord : cynique et opportuniste homme d'Etat - Histoire de France et Patrimoine


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Personnages : biographies

Vie, oeuvre, biographies de personnages ayant marqué l’Histoire de France (écrivains, hommes politiques, inventeurs, scientifiques...)


Talleyrand-Périgord : cynique
et opportuniste homme d’Etat
(D’après « Revue historique », paru en 1924)
Publié / Mis à jour le mercredi 4 juin 2014, par LA RÉDACTION

 
 
 
Les archives des Affaires étrangères et les Lettres inédites de Talleyrand à Napoléon (1800-1809) publiées en 1889 par Pierre Bertrand, bibliothécaire des Affaires étrangères, nous en apprennent beaucoup sur Talleyrand dont le cynisme le disputait à l’opportunisme et pour qui la politique consistait à « agiter le peuple avant de s’en servir »...

Il existe une curieuse caricature parue dans le numéro du Nain jaune du 15 avril 1815, ayant pour titre l’Homme aux six têtes, et elle est dédiée à MM. les chevaliers de la Girouette. Pour donner à ses contemporains une idée frappante du caractère et des volte-face de Talleyrand, l’auteur l’a représenté surmontant son torse des six têtes en question.

De la bouche souriante de cinq de ces têtes sortent des acclamations, bien différentes entre elles, qu’au cours de sa longue carrière le ci-devant évêque d’Autun avait poussées avec le même enthousiasme en l’honneur des nombreux gouvernements auxquels il avait prêté serment. Ne sachant pas quelle allait être la prochaine évolution du prince de Bénévent, l’auteur s’était contenté de faire suivre d’un point d’interrogation le hourra qu’il pousserait à son retour du Congrès de Vienne — conférence des représentants diplomatiques des grandes puissances européennes qui eut lieu à Vienne du 18 septembre 1814 au 9 juin 1815 — à la gloire du futur gouvernement, auquel il s’empresserait d’offrir ses services, assurément utiles et précieux, mais surtout intéressés.

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord
Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord

Mais à la spirituelle et sanglante fantaisie de l’artiste, on peut substituer quelques emprunts faits à la correspondance même du grand homme d’Etat, en feuilletant le volume 659 des archives des Affaires étrangères (France, Mémoires et Documents), ainsi que les Lettres inédites de Talleyrand à Napoléon (1800-1809) publiées en 1889. Cette correspondance contient en effet maintes protestations d’inébranlable dévouement, d’éternelle reconnaissance, tout un lot de déclarations emphatiques qu’à partir de 1806, lorsque son étoile commençait à pâlir, jusqu’en 1809, où sa disgrâce est presque complète, Talleyrand n’hésite pas à faire au souverain dont il préparera désormais, dont il provoquera la chute, dont il exigera l’abdication et que, le 13 mars 1815, il faisait mettre hors la loi et qu’il livrait à la vindicte publique.

Qu’eût dit le prince de Bénévent si l’on eût pu lui rappeler que celui dans lequel il ne voyait plus que « l’ennemi et le perturbateur du repos du monde » était le même à qui, à la veille d’Iéna, il avait adressé « les félicitations d’un des hommes au monde qui vous aime le plus » ? L’ancien évêque d’Autun n’avait pas eu besoin d’un autre saint Remi pour brûler ce qu’il avait adoré !

I. Talleyrand à l’Empereur. 13 juillet 1806.
J’ai l’honneur d’adresser à Votre Majesté le traité de confédération signé par les plénipotentiaires de toutes les principales puissances, le Wurtemberg excepté ainsi que M. le duc de Clèves.

Cette transaction est la plus étonnante que le monde ait vue depuis cinq siècles. Elle entraîne la dissolution d’un antique empire et en complète un autre qui a dans le génie de son fondateur un garant de sa durée.

II. Mayence, 13 octobre 1806.
... J’avais écrit cette lettre et, en la finissant, j’allais exprimer â Votre Majesté toute ma tristesse d’avoir passé quatre jours sans nouvelles, lorsque j’ai vu arriver le courrier du prince Berthier qui nous apporta les nouvelles des succès des troupes de Votre Majesté. Je suis bien heureux.

Recevez, Sire, les plus sincères félicitations d’un des hommes au monde qui, permettez-moi de vous le dire, vous aime le plus.

III. Mayence, 24 octobre 1806.

Sire,

Les victoires de Votre Majesté ont changé nos inquiétudes en allégresse ; nous jouissons de vos triomphes et de votre gloire, mais je gémis d’être ici dans une sorte d’impuissance de rien faire pour votre service. Je suis resté seul en arrière. Quel terme Votre Majesté daignera-t-elle mettre à mon exil ?

J’ai fait imprimer les bulletins déjà arrivés dans le Moniteur. Je les ai tous envoyés en Italie. J’ai l’honneur de les adresser à Votre Majesté. Elle aimera peut-être à trouver réuni dans cette collection ce qu’Elle ne trouverait qu’épars dans les journaux. Présenter à Votre Majesté les bulletins de la campagne, c’est Lui faire hommage de ses propres bienfaits. Je ne crois pas qu’on puisse Lui offrir quelque chose de plus grand que le récit de ses exploits et le tableau de ses victoires. C’est uniquement pour faire ce que Votre Majesté m’ordonne que je m’occupe de répondre au manifeste de la Prusse, car je trouve que tout est réfuté par le premier bulletin de Votre Majesté et réfuté victorieusement...

IV. Berlin, 30 novembre 1806.
Deux raisons me feront quitter Berlin avec joie : je me rapproche de Votre Majesté et si, après ce motif, un autre mérite d’être compté, je laisserai un grand nombre de solliciteurs qui m’obsèdent et qui m’accablent...

V. Berlin, 7 décembre 1806.
....Je sais que j’écris à Votre Majesté des choses qui, au moment où elles Lui arrivent, sont de peu d’intérêt ; mais Lui écrire est une manière de me rapprocher d’Elle, et j’ai besoin de celle-là, puisque, c’est la seule qui me soit permise...

VI. Berlin, 29 décembre 1806.
La lettre, dont Votre Majesté m’a honoré, m’a causé un bien vif plaisir en m’apprenant les nouveaux succès de ses armes ; mais ce plaisir n’a point été sans mélange à cause des fatigues et des privations auxquelles Votre Majesté est exposée et qui, par cela même que Votre Majesté dédaigne de les compter pour quelque chose, affectent plus péniblement ceux de ses serviteurs qui ne sont point appelés à les partager.

VII. Varsovie, 6 février 1807.

Sire,

Les nouvelles que je reçois du prince de Neuchâtel me rendent bien heureux. Je comptais bien fermement sur le succès d’opérations dirigées par Votre Majesté ; mais l’attachement et la distance ne vont jamais sans inquiétude...

VIII. Danzig, 18 juin 1807.

Sire,

J’apprends enfin quelques détails de la bataille de Friedland et j’en connais à présent assez pour savoir qu’elle sera comptée parmi les plus célèbres dont l’histoire perpétuera la mémoire. Mais ce n’est pas seulement sous des rapports de gloire que je me plais à l’envisager ; j’aime à la considérer comme un avant-coureur, comme un garant de la paix, comme devant procurer à Votre Majesté le repos qu’au prix de tant de fatigues, de privations et de dangers Elle assure à ses peuples.

J’aime à la considérer comme la dernière qu’Elle sera forcée de remporter. C’est par là qu’elle m’est chère ; car, toute belle qu’elle est, je dois l’avouer, elle perdrait à mes yeux plus que je ne puis le dire si Votre Majesté devait marcher à de nouveaux combats et s’exposer à de nouveaux périls, sur lesquels mon attachement s’alarme d’autant plus fortement que je sais combien Votre Majesté les méprise.

Je supplie, etc.

IX. Danzig, 23 juin 1807.

Sire,

J’ai reçu aujourd’hui, à dix heures du matin, la lettre que Votre Majesté m’a fait l’honneur de m’écrire le 20, et ce soir je me mettrai en route pour Koenigsberg. Votre Majesté a amené en ce moment ses affaires à un point où je n’aurais jamais osé me permettre de les voir arriver de longtemps ; mais j’admire Votre Majesté qui depuis longtemps m’a accoutumé aux prodiges.

Je supplie Votre Majesté de recevoir l’assurance du profond respect avec lequel je suis, de Votre Majesté Impériale et Royale, le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur et sujet.

Charles-Maurice TALLEYRAND, prince de Bénévent.

Nous arrivons maintenant au moment où commence la disgrâce de Talleyrand ; on constatera que, même alors, il continue d’encenser Napoléon avec la rancune dans l’âme.

X. Paris, le 10 août 1807.

Sire,

Les occupations de M. Maret retardant jusqu’à ce soir la remise officielle du portefeuille, j’ai l’honneur d’adresser encore une fois la correspondance du Département à Votre Majesté. Elle contient des lettres venues de Vienne par courrier. J’ai exécuté les ordres de Votre Majesté en parlant ce matin, comme Votre Majesté me l’avait ordonné, à M. de Knobelsdorff et en écrivant à MM. Otto et Massias.

Je n’ai point encore vu Metternich, mais je le verrai ce soir. L’envoi, que j’ai l’honneur de faire à Votre Majesté, sera le dernier acte de mon ministère. Le premier et le dernier sentiment de ma vie sera la reconnaissance et le dévouement.

Je supplie Votre Majesté Impériale et Royale de recevoir l’assurance du profond respect avec lequel je suis, Sire, de Votre Majesté Impériale et Royale, le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur et sujet.

Charles-Maurice TALLEYRAND, prince de Bénévent.

XI. Paris, 8 novembre 1808.

Nous attendions aujourd’hui un bulletin sur l’affaire de Somo-Sierra ; mais les nouvelles d’hier se sont tellement répandues que tout Paris les connaît et espère que Votre Majesté est depuis plusieurs jours à Madrid. Et c’est là qu’Elle ralliera tous les esprits par la perspective d’un noble et heureux règne. Les Espagnols dispersés, fatigués par des défaites, aliénés par des discordes, épouvantés par le spectacle de l’anarchie, doivent tendre de toutes parts à chercher un point de ralliement. Et qui mieux que Votre Majesté sait diriger les dispositions naissantes d’un peuple pour le faire servir au succès de ses vues ?

Suit le jugement que Talleyrand porte sur le Corps législatif, sur les incidents regrettables qui se sont produits au cours de la dernière session, incidents en dépit desquels il se prononce néanmoins en faveur de son maintien pour les raisons qu’il expose en quelques lignes à l’Empereur :

La gloire immense que Votre Majesté a jetée à une grande distance en arrière devient le point d’où nous sommes partis. L’éclat de ce règne a ébloui tous les esprits, et les degrés, par où Votre Majesté nous a élevés au point où nous sommes, ne sont plus aperçus ni mesurés par personne. Tout a vieilli pour nous en peu d’années, et ce serait méconnaître et compromettre les bienfaits de cet heureux prestige que de placer parmi des créations qui ont déjà un certain caractère de vétusté le disparate d’une institution toute nouvelle. Je crois donc qu’il faut, dans l’espace d’une session à l’autre, chercher à diminuer et à modifier le Corps législatif et le mettre plus en harmonie avec le système monarchique et le caractère national. II me semble qu’il y aurait plus que de l’inconvénient à faire davantage.

Je supplie Votre Majesté de recevoir avec bonté l’assurance du profond respect avec lequel je suis, Sire...

XII. Paris, 2 mai 1809.

Sire,

J’ai l’honneur d’envoyer à Votre Majesté la liste des nominations du Sénat que j’ai présidé cette semaine, conformément aux ordres de Votre Majesté. Je me suis attaché à écarter le nom des personnes qui avaient été désignées par le ministre de l’Intérieur et j’ai eu peu à faire pour remplir sur ce point le devoir de ma place. Il suffisait de faire connaître à quelques personnes les impressions qui m’avaient été données et qui ne pouvaient être que des ordres pour tout ce qui a l’honneur d’être serviteur de Votre Majesté.

A la fin de la dernière séance, nous avons eu le bonheur de pouvoir lire l’ordre du jour de Votre Majesté du 24. Il y a treize jours que Votre Majesté est absente. Elle a ajouté six victoires à la merveilleuse histoire de ses précédentes campagnes. Elle ne pouvait nous étonner que de cette manière, car aucun triomphe ne pourra nous surprendre par sa grandeur ; mais aucun de nous ne comprendra jamais qu’une campagne ait pu approcher si près de son terme, lorsqu’on s’attendait à peine qu’elle pût être près de son début.

Je ne sais s’il me sera permis de parler à Votre Majesté des dangers qu’Elle a consenti à courir. Ils sont connus ici de bien peu de gens. Mais j’ose L’assurer que lorsque, malgré tous les efforts que l’on a raison de faire pour les cacher, l’effrayante nouvelle sera devenue publique, tous les cœurs seront brisés de douleur, et je ne crains pas d’ajouter que l’impression ira jusqu’à affaiblir la reconnaissance et l’admiration, dont tous ses sujets doivent être pénétrés. Votre gloire, Sire, fait notre orgueil, mais votre vie fait notre existence.

Il ne me reste rien à faire ici, où je ne puis servir Votre Majesté. Tout ce qui me rappelle le temps où j’étais assez heureux pour que mes moments fussent utiles à son service contribuera à attrister mon séjour à Paris. J’y resterai quelques jours encore pour placer ma nièce a dans sa nouvelle famille et j’irai aux eaux de Bourbon-l’Archambaud, où mon seul désir et ma plus vive espérance sont de recevoir des nouvelles de Votre Majesté.

Tout éloigné que je sois de la scène de ses glorieuses entreprises, je n’existe pas moins par tous mes sentiments, par toutes mes espérances dans le premier rang de ses serviteurs, qui ont placé ce qu’ils attendent personnellement de considération, de gloire et de bonheur dans l’accomplissement des grandes vues de Votre Majesté.
Je suis, Sire 2...

Lorsqu’il traçait ces lignes, Talleyrand ne pouvait avoir oublié la scène encore toute récente du 28 janvier 1809, cette scène à laquelle l’Empereur eut le tort de ne pas donner de lendemain : « J’ai fait une grosse faute », disait-il plus tard, « l’ayant réduit au point de mécontentement où il était arrivé, je devais ou l’enfermer ou le tenir toujours à mes côtés ».

Il devait être tenté de se venger. Un esprit aussi délié que le sien ne pouvait manquer de reconnaître que les Bourbons s’approchaient, qu’eux seuls pouvaient assurer sa vengeance. Il paya donc d’impassibilité et nourrit sa rancune, observant tout, s’appliquant à tout savoir, travaillant sans trop se compromettre à aggraver les embarras et se tenant prêt à porter les derniers coups. Mais aussi que penser des transports d’enthousiasme, des protestations de dévouement de l’homme dont déjà, un an auparavant, Metternich, dans son rapport du 24 septembre 1808, disait, en des termes qu’on ne saurait trop méditer : « Talleyrand peut être utile ou dangereux : il est utile dans ce moment... Ce qui était dangereux aussi longtemps qu’il marchait dans le sens destructeur devient profit dans le chef de l’opposition ? »

Des commentaires ne feraient qu’affaiblir la valeur des emprunts que nous venons de faire à cette partie de la correspondance de Talleyrand, de ces lettres toutes de sa main, à l’exception des deux dernières, qui sont en copie, et dans lesquelles le vrai caractère de l’homme apparaît au grand jour, au moins sous l’une de ses faces.

Faisons remarquer qu’on y trouvera la pleine justification du jugement si sévère, si sanglant même que le comte Molé portait, après la deuxième Restauration, sur son illustre, mais cynique contemporain : « N’est-ce pas une destinée bizarre que la sienne ! De trahison en trahison, de parjure en parjure, il se trouvait replacé aujourd’hui sous la bannière de la fidélité. Après avoir trahi les Bourbons, la noblesse et l’Eglise pour la Révolution et Madame Grand, il avait trahi la Révolution et abandonné Madame Grand, vendu le Directoire à Bonaparte et Bonaparte aux Bourbons... et, au lieu de remercier Dieu, ou le diable — en qui il croit bien plus qu’en Dieu — de tant de miracles, au lieu de jouir dignement du repos et de ses immenses richesses..., il devint le centre de toutes les intrigues et s’offrit successivement à tous les partis. »


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