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Légendes, croyances, superstitions. Cloche Firmine de Saint-Sulpice d'Amiens. Malédiction gens de Saint-Leu. Source rue des Hûchers. - Histoire de France et Patrimoine


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Légendes, Superstitions

Légendes, superstitions, croyances populaires, rites singuliers, faits insolites et mystérieux, récits légendaires émaillant l’Histoire de France


Cloche Firmine de Saint-Sulpice d’Amiens
et malédiction des gens de Saint-Leu
(D’après « La Tradition », paru en 1887)
Publié / Mis à jour le jeudi 30 avril 2015, par LA RÉDACTION

 
 
 
Les géologues vous diront que les sources d’eau ferrugineuse sont dues à de vieilles éruptions volcaniques, à des gisements de fer et autres choses semblables ; mais allez répéter cela aux bonnes vieilles gens de Saint-Leu, à Amiens, à propos de la source de la rue des Hûchers. Voici ce qu’ils racontent à ce sujet...

Jadis, sur l’emplacement de la citadelle, il existait une paroisse, celle de Saint-Sulpice, sur laquelle on abattit 500 maisons pour construire le fort. L’église remontait aux premiers siècles de l’ère chrétienne. Elle avait été bâtie par les habitants, de pauvres saitiers, en dehors de leurs heures de travail. Pour l’édifier, ils trouvèrent des pierres dans les carrières de Saint-Maurice, et du bois dans les forêts de Saint-Pierre.

L'église Saint-Leu, à Amiens
L’église Saint-Leu, à Amiens

Quand le clocher fut terminé, on pensa à une cloche. On ne s’embarrassa pas pour si peu ; le curé, un saint prêtre, se mit en prières et eut une révélation divine ; c’était en plein été, la neige se mit à tomber et couvrit un espace d’environ vingt pieds carrés. Les fidèles se mirent à le fouiller sur le champ, et découvrirent une colossale statue du dieu Mars, toute en fer, enfouie là depuis des siècles. Ils comprirent que c’était un don du ciel ; ils l’enlevèrent et en firent une cloche qu’ils nommèrent Firmine. Ils la montèrent dans un beau clocher en pierre blanche. Les gens de Saint-Leu les raillaient !

« Peuh ! disaient-ils, leur cloche sera tout au plus bonne à réveiller les chouettes et les hiboux endormis ; mais jamais à appeler d’honnêtes chrétiens aux offices ! » Ils se trompaient, car la cloche de fer avait une douceur et une puissance extraordinaires ; elle était harmonieuse comme une musique et portait le son comme la trompette du Jugement dernier ; on l’entendait sur tous les monts et dans tous les vaux à une très grande distance.

Les cloches de Saint-Leu qui étaient en airain pur, jalousaient celle de Saint-Sulpice qui les couvrait toujours, quoiqu’elles fussent trois et qu’elles sonnassent la plupart du temps à toute volée. Elles ne pensaient qu’à lui jouer un vilain tour, et comptaient pour cela trouver l’occasion pendant leur voyage à Rome.

Chaque année, le jour du Jeudi-Saint, après le Gloria chanté à la messe, les cloches s’envolent vers Rome. Toutes celles de la catholicité se réunissent au-dessus de la ville Eternelle ; et, à trois heures de l’après-midi, à l’heure où le Christ est mort, elles font entendre des gémissements qui jettent quelques fois la terreur parmi les gens de la campagne. Quand les ténèbres couvrent la terre, le dernier pape entré au ciel descend et bénit les cloches.

Parfois il arrive que certaines ne sont pas touchées de l’eau Sainte ; malheur à celles-là, car leur retour est plein de périls : le bon Dieu est mort, les anges prient à son tombeau, ils ne peuvent veiller sur elles, et le Diable toujours aux aguets leur joue des tours pendables. Tous ses démons sortent de l’enfer ; ils font monter le brouillard pour que les cloches s’égarent en route ; ils se roulent sur la neige des hautes montagnes : leur corps toujours rouge fait bouillir la glace, et la vapeur qui s’en échappe forme des nuages épais à travers lesquels on ne peut s’orienter.

L’adversité voulut qu’en l’an 1581, le pape chargé de l’aspersion exerçât ses fonctions pour la première fois ; nombre de cloches ne reçurent pas d’eau bénite ; celles de Saint-Sulpice et de Saint-Leu ne furent pas mouillées d’une goutte ! D’affreux projets ruminèrent alors dans la tête de ces dernières. Si, avec l’aide du Diable, elles allaient perdre ou briser Firmine !

Les trois voisines partirent ensemble. Firmine, qui tenait les devants, était la plus exposée au danger. A Turin, elle se fût broyée contre l’église San-Martino, si elle n’avait été prévenue à temps par les cloches qui réintégraient leur clocher ; en traversant le mont Saint-Bernard, elle se perdit dans les nuées pendant une heure ; à Troyes, elle n’évita la tour de l’église Saint-Urbain que grâce à des corbeaux qui la prévinrent à temps. Déjà on apercevait Amiens, et les trois cloches d’airain voyaient leur vengeance leur échapper ; alors elles se concertèrent et mûrirent un plan diabolique dont l’exécution ne se fit pas attendre.

En passant au-dessus de la porte de Noyon, elles s’espacèrent en triangle autour de Firmine, puis, près de la Cathédrale, elles se rapprochèrent soudain. Sous la poussée, la cloche de fer alla donner un coup terrible, épouvantable, sur le clocher qu’elle ébranla. C’est depuis cette époque que la flèche penche vers Saint-Pierre. La pauvre Firmine, fêlée et avariée en mains endroits, tourna sur elle-même et alla tomber dans le jardin de Jacques le Hûcher. Elle fit un trou énorme que les démons qui la suivaient s’empressèrent de combler, pour qu’on ne pût l’en sortir

Les cloches de Saint-Leu rentrèrent dans leur clocher et carillonnèrent à toute volée, pour s’étourdir et oublier leur mauvaise action, sans doute. Les gens de Saint-Sulpice attendirent en vain Firmine ; ceux de Saint-Leu, jaloux et méchants, vinrent les houspiller et ravagèrent l’église sous prétexte que c’était la maison du Diable, puisque la cloche s’en était allée avec lui.

La colère de Dieu ne tarda pas à se manifester. Le lendemain, jour de Pâques, un ouragan effondra le clocher qui tua 68 personnes dans sa chute. Ce sinistre événement a été décrit en vers dans un petit poème du XVIe siècle intitulé Recueil de ce qui est advenu de plus digne de mémoire, par frère Jehan Balin, religieux de Clairmarais, près de Saint-Omer. On y lit :

Dans Amiens (ô chose pitoyable !)
Un beau clocher de grandeur admirable
Est trébuché dans l’église Sainct-Leu
Tuant maint hommes qui prioient en ce lieu.

Toutes les familles furent éprouvées ; le chagrin rendit les survivants comme des squelettes. Ils firent tant pénitence que le Seigneur fut enfin touché de leurs prières. Un jour qu’ils étaient réunis à l’église dans une demi-obscurité, un vieillard leur apparut et leur dit : « Dieu est touché de votre repentir ; allez dans le jardin de Jacques le Hûcher ; sous le sycomore, vous creuserez jusqu’à ce que l’eau jaillisse de la terre. »

Ils s’y rendirent et leur surprise fut grande lorsqu’à vingt pieds de profondeur ils reconnurent la cloche de fer de Saint-Sulpice ; un liquide s’échappait de son intérieur ; les malades en burent et reprirent leurs forces comme par enchantement, mais Dieu, pour rappeler leur crime, condamna leurs descendants à être les moins robustes de tous les enfants d’Amiens.

 
 

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