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Maximilien Robespierre. Popularité de l'Incorruptible. Portrait politique et moral par Gustave Gautherot. Pathologie et folie - Histoire de France et Patrimoine


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Personnages : biographies

Vie, oeuvre, biographies de personnages ayant marqué l’Histoire de France (écrivains, hommes politiques, inventeurs, scientifiques...)


Robespierre : « intrigant affolé de
pouvoir » et « âme vaine et vide » ?
(D’après « Revue de l’Église de France », paru en 1912)
Publié / Mis à jour le lundi 28 juillet 2014, par LA RÉDACTION

 
 
 
Lorsque paraît en 2003 Robespierre, de Jean Artarit, médecin-chef de secteur hospitalier à Paris abordant la dimension pathologique de ce personnage-clé de la Révolution française, une polémique s’ensuit. Pourtant, en 1912 déjà, et au gré de travaux entrepris par d’émérites historiens le qualifiant d’ambitieux hypocrite et perfide, d’intrigant affolé de pouvoir, d’âme vaine et vide, de grand inquisiteur d’un gouvernement de la peur par la peur, le publiciste Gustave Gautherot, s’attaquait à « l’immense popularité de l’Incorruptible » selon l’expression de l’historien Albert Mathiez et brossait du controversé Robespierre un portrait à rebours des idées généralement admises.

Depuis le jour où Robespierre succéda sur l’échafaud à tant de ses victimes, cette « immense popularité » a subi de tels dommages qu’il faut avoir pour la ressusciter une foi bien robuste, estime Gustave Gautherot. Et nous ne parlons pas seulement de la réaction thermidorienne — Gautherot consacra l’essentiel de ses travaux à la Révolution française et l’un de ses ouvrages, Démocratie révolutionnaire, avait été couronné en 1908 par l’Académie française –, de l’époque où chacun, sentant sa tête quelque peu raffermie sur ses épaules, donna libre cours aux haines accumulées par l’oppression terroriste ; nous ne parlons pas non plus, ajoute-t-il, de l’inaptitude radicale à goûter le système de Robespierre où reste une multitude de gens, par exemple les catholiques, pour lesquels les dogmes jacobins sont juste aux antipodes des éternels principes de progrès social ; nous parlons de fidèles héritiers des « grands ancêtres ».

Maximilien de Robespierre
Maximilien de Robespierre

C’est Léon Cahen, l’apologiste de Condorcet, poursuit Gautherot, qui a écrit : « Robespierre, qui faisait appel aux pires passions de l’humanité et qui se défendait de les connaître, (...) qui, pour mieux faire éclater sa vertu, calomniait celle des autres, et, pour mieux servir le peuple, cherchait à discréditer les meilleurs défenseurs de la liberté ; qui semblait [à Condorcet] un ambitieux hypocrite et perfide, un intrigant affolé de pouvoir ; qui (...) travaillait à perdre les honnêtes gens pour rendre plus absolue sa dictature, ou plus rémunérateur de sa trahison » (Condorcet et la Révolution française, 1904).

C’est l’historien Alphonse Aulard, cofondateur de la Ligue des Droits de l’homme et titulaire de la première chaire d’histoire de la Révolution française à la Sorbonne entre 1885 et 1922, qui affirma un jour à la Sorbonne : « Ce qu’on entrevoit de son âme à travers ces continuelles évolutions fait horreur à nos instincts français de franchise et de loyauté : Robespierre fut un hypocrite et il érigea l’hypocrisie en système de gouvernement. » Et Aulard de rappeler que l’académicien Dominique-Joseph Garat, avocat, journaliste et philosophe, qualifiait l’éloquence de Robespierre de « bavardage insignifiant », de « rabâchage éternel sur les droits de l’homme, sur la souveraineté du peuple, sur les principes dont il parlait sans cesse et sur lesquels il n’a jamais répandu une seule vue un peu exacte et neuve. »

Maximilien naquit en 1758, à Arras, rue des Rats-Porteurs. Vers le haut bout de cette rue « longue, étranglée, obscure, au coin d’une ruelle qu’éclaire une lanterne fumeuse, » se voit une maison basse et grisâtre, d’aspect lugubre, explique Hector Fleischmann dans Robespierre et les femmes (1909). C’est là que s’était établi en 1720 la famille Derobespierre — en un seul mot. Son chef, François (grand-père de Maximilien), avocat au Conseil d’Artois, figure dans un brevet maçonnique de 1745 dont voici le début : « Nous Charles-Edouard Stuwart, prétendant, roi d’Angleterre, de France, d’Ecosse et d’Irlande, en cette qualité le Grand Maître du chapitre d’Hérodon, connu sous le titre de Chevalier de l’Aigle du Pélican, (...) voulant témoigner aux maçons artésiens combien nous sommes reconnaissants envers eux (...) de leur attachement à notre personne pendant le séjour de six mois que nous avons fait en cette ville [d’Arras], nous avons en leur faveur créée (sic) et érigé, créons et érigeons par la présente bulle en ladite ville d’Arras, un Souverain Chapitre Primatial et Métropolitain de R. C. sous le titre distinctif d’Ecosse jacobite, qui sera régi et gouverné par les chevaliers Lagneau, Derobespierre, tous deux avocats ; Hazard et ses deux fils, tous trois médecins ; J.-B. Lucet, notre tapissier ; et Jérôme Cellier, notre horloger » (Acte du « 15e jour du 2e mois l’an de l’Incarnation 5745 »).

Le grand-père de Robespierre était donc haut dignitaire de la franc-maçonnerie jacobite à l’Orient d’Arras. Son père, comme l’a établi G. d’Orcel dans la Revue britannique (année 1893), fit partie du même chapitre, puis disparut subitement, vers 1766, après la mort prématurée de sa femme, sans qu’on ait jamais su où il alla mourir. A l’âge de huit ans, Maximilien restait orphelin. Sans fortune, — le seul héritage qu’il fit jamais lui rapporta 1045 livres (La jeunesse de Robespierre et la convocation des États généraux en Artois, par J.-A. Pâris, 1870) — il fut recueilli par sa grand-mère, Mme Carraut, et élevé par charité. Tandis que ses deux sœurs étaient envoyées à Tournai au couvent des Manarres, il allait à Paris, au collège Louis-le-Grand, où la protection de l’évêque, M. de Conzié, et de l’abbé de Saint-Waast, dom Briois d’Hulluch, lui avait valu une bourse. Il y rencontra Camille Desmoulins, le futur Procureur général de la Lanterne, alors boursier du chapitre de Laon, et le futur ministre Lebrun, lequel débuta à la Constituante en réclamant la confiscation des biens du clergé sous le prétexte que la nation devait désormais « donner, au lieu de vaines couronnes de roses, des propriétés utiles à la vertu... »

Robespierre resta à Louis-le-Grand jusqu’en 1781. L’abbé Denis Bérardier, devenu principal du collège en 1778, y avait établi un régime de « tolérance » singulièrement propice à l’émancipation « philosophique » de la jeunesse. Maximilien secoua bientôt toute contrainte religieuse et choisit Rousseau pour modèle, pour dieu : « Homme- divin, lit-on dans sa dédicace aux Mânes du philosophe de Genève », tu m’as appris à me connaître ; bien jeune, tu m’as fait apprécier la dignité de ma nature et réfléchir aux grands principes de l’ordre social... Je t’ai vu dans tes derniers jours, et ce souvenir est pour moi là source d’une joie orgueilleuse. J’ai contemplé tes traits augustes : j’y ai vu l’empreinte des noirs chagrins auxquels t’avaient condamné les injustices des hommes. » Retenons ces lignes : elles renferment le principe des cinq cents discours que prononcera à la Convention et aux Jacobins le grand pontife du culte de Rousseau.

Fut-il, à Louis-le-Grand, un brillant élève ? Ses succès aux concours généraux — un deuxième prix de thème latin, un deuxième prix, un quatrième et un sixième accessit de version latine, un deuxième prix et un quatrième accessit de vers latins, un troisième accessit de version grecque — ne paraissent point d’un phénix. Comme il se vantait un jour de ses lauriers scolaires, l’un de ses camarades lui décocha ce trait sans prétention : « L’on peut avoir des prix dans l’Université sans être pour cela dans l’univers cité... » Fort en thème, il ne manquait pas d’outrer l’un des travers les plus ridicules de l’époque et il se glorifia, en rhétorique, d’être surnommé le Romain. Quant à son caractère, si l’on en croit certains de ses condisciples, il était insupportable : « Garçon méchant et sournois, » a écrit l’abbé B. R. Abeken ; et Lenglet jeune : « Je lui ai connu un caractère détestable et une envie démesurée de dominer. »

Quoi qu’il en soit, il reçut en quittant Louis-le-Grand une gratification de six cents livres comme récompense de sa « bonne conduite » et de ses « talents éminents ». Il retourna, en 1781, exercer ces talents à Arras. A sa demande, le cardinal prince de Rohan avait attribué à son frère Augustin la bourse dont il avait joui durant douze années. Licencié en droit, Robespierre se fit inscrire au barreau d’Arras et obtint, grâce aux chanoines de Saint-Waast, un siège de juge à la Salle épiscopale. En 1783, l’ « affaire du paratonnerre » lui valut une certaine notoriété.

Tous les bourgeois de Saint-Omer s’étaient, paraît-il, soulevés contre M. de Vissery, magistrat qui avait osé surmonter d’un « par-à-tonnerre » sa féodale girouette. On jugeait encore dangereux l’instrument que venait d’imaginer Franklin. Robespierre fut chargé de défendre la liberté du paratonnerre. Ses plaidoiries sont à lire : « Les arts et les sciences, débutait-il, sont le plus riche présent que le ciel ait fait aux hommes ». Puis, rappelant les persécutions subies par les savants de tous les âges, il se répandait en solennels gémissements. La guerre d’Amérique lui permettait de renouveler au roi, en passant, ses sentiments d’amour : « On sait qu’une barre électrique est placée sur le cabinet de physique du château de la Muette, maison royale que le monarque qui nous gouverne honore assez souvent de sa présence auguste ; s’il restait encore quelques doutes sur les effets de ces machines, on n’en aurait point fait l’essai sur une tête si chère et si sacrée ; cette preuve est sans réplique : j’en atteste les sentiments de toute la France pour un prince qui fait ses délices et sa gloire. »

Aux « preuves sans réplique » de ce foudre d’éloquence, l’avocat général répondit par une simple demande d’expertise. Aussitôt le « Romain » de tonner, de s’enflammer et de faire appel à l’infaillibilité des souverains en matière d’électricité ; « O vous, la Sémiramis du Nord, immortelle Catherine, cet esprit de prudence qui préside à vos conseils vous a donc abandonnée quand vous avez fait placer des paratonnerres sur les édifices de vos États ? Vous avez fait cette démarche importante sans réflexions et sans examen !... Et vous, auguste Thérèse, honneur du trône et de votre sexe, objet des regrets de l’univers... » Voilà qui justifie le succès... de fou rire qu’elles obtinrent du public artésien, et la pique de Rivarol : « La réputation politique de M. de Roberspierre en Artois, diront les Actes des apôtres, a commencé par un mémoire foudroyant sur les paratonnerres. Dès ce moment, les éclairs de son génie perçant de toute part, l’Artois vit en lui un nouveau Franklin ; mais, devenu bientôt le rival de son maître, il ne tarda pas à l’éclipser dans tous les genres de gloire. » Le polémiste ajoutait : « Nous n’hésitons pas à dire affirmativement que, si le comte de Mirabeau est le flambeau de la Provence, M. Roberspierre est la chandelle d’Arras. »

Robespierre par Madame Labille-Guyard
Robespierre par Madame Labille-Guyard

Les affaires de Robespierre allèrent en décroissant, comme l’indiquent les chiffres exacts déterminés par Pâris : en 1782, il eut en tout dix-sept plaidoiries à prononcer au Conseil d’Artois ; en 1783 (l’année du paratonnerre), dix-huit ; en 1784, quatorze ; en 1785, dix. Il devint soupçonneux, et d’autant plus irritable qu’il pensait mériter de tous, par sa valeur et ses vertus, une respectueuse admiration. Un jour que les employés de l’octroi d’Arras l’avaient regardé passer sans lui rendre son salut, il écrivit, naïf, à son ami Buissart : « J’ai toujours eu infiniment d’amour-propre. Cette marque de mépris me blessa jusqu’au vif et me donna pour le reste du jour une humeur insupportable. »

Il eut bien d’autres déboires, poursuit Gautherot. Ayant demandé à la littérature de le dédommager du barreau, il entra à l’Académie d’Arras et il y prononça éloges sur éloges, il y fit « compositions » sur « compositions » pour figurer aux palmarès. Certain soir, il poussa l’indiscrétion jusqu’à lire une harangue de sept quarts d’heure sur la condition des bâtards : ahuris, ses collègues eurent la prudence de réduire à une demi-heure, pour l’avenir, la durée maxima des discours. Il brigua des lauriers devant d’autres corps savants. L’Académie d’Amiens refusa de couronner son emphatique éloge de Gresset. Il l’imprima aussitôt sous ce titre : « Discours qui a concouru pour le prix proposé par l’Académie d’Amiens en l’année 1785. » L’inévitable admiration du grand public devait, pensait-il, couvrir de honte les béotiens de l’Académie...

Se croyant victime des injustices sociales, il fut naturellement amené à les généraliser, et le futur Incorruptible se lança dans la carrière de redresseur de torts. Faute de mieux, il se fit une spécialité des insultes aux magistrats. Épousant, par exemple, la cause d’une odieuse usurière, la femme Page, il n’hésita point à faire en faveur de sa protégée le procès des juges et à les présenter comme d’infâmes bourreaux : « J’ai vu la loi, s’écria le futur pourvoyeur du tribunal révolutionnaire, remettre son glaive à des aveugles et leur ordonner de frapper toujours juste à un endroit qu’elle leur a marqué ; j’ai entendu la loi leur dire : Vous n’avez, vous ne pouvez avoir les qualités nécessaires pour porter des jugements éclairés, mais jugez toujours, prononcez sur la vie et la mort. » Dédaigneux de ces outrages, le Conseil d’Artois ordonna simplement « que les termes attentatoires à l’autorité de la loi et de la jurisprudence et injurieux aux juges, répandus dans le Mémoire imprimé signé de Robespierre, avocat, seraient supprimés. »

Notons que sa sévérité sans limites pour les juges s’alliait à une commisération extrême pour les condamnés. Ayant été obligé, comme juge au tribunal épiscopal, de punir de mort un assassin, il n’en mangea pas durant deux jours : « Je sais bien qu’il est coupable, répétait-il, que c’est un scélérat, mais faire mourir un homme ! » « Cette pensée, rapporte sa sœur Charlotte, lui était insupportable. » Nous verrons tout à l’heure apparaître l’envers effroyable de cet humanitarisme. Le résultat le plus clair de ses manies fut de le reléguer en quelque sorte au ban de la profession. Lorsqu’en 1788 une commission fut nommée pour examiner, en l’hôtel du premier président du Conseil d’Artois, les points controversés de la Coutume générale de la province, le barreau d’Artois en écarta Robespierre. Son orgueil ulcéré cria une fois de plus vengeance à la barre de l’opinion publique, et il lança une Lettre à un ami dont l’épigraphe indique le ton : « Il est bien difficile, quelque philosophie qu’on ait, de souffrir longtemps sans laisser éclater quelque plainte. »

Il fut alors vertement remis à sa place par Me Liborel qui déclara que ses confrères et lui n’avaient exclu que « les calomniateurs et les méchants qui ne distillaient que du fiel. » Impitoyable, Liborel ajoutait, entre autres plaisanteries : « En parlant des frais que les procureurs font payer à leurs parties, vous dites : Une botte de foin, cinq à six mille livres... Que cela ne vous effraye point ! Il y en a pour vous à meilleur marché : la grande consommation que vous annoncez en devoir faire vous procurera une diminution. Mais, direz-vous, ventre affamé n’a point d’oreilles... » Robespierre, n’était pas homme à digérer ce « foin » -là, et c’est peut-être ce qui l’amena à se frayer vers de sinistres revanches la voie tortueuse où nous allons maintenant le suivre.

Selon Gautherot, s’il l’emporta sur tous les autres princes de la démocratie révolutionnaire, ce fut évidemment en raison de ses exceptionnelles aptitudes de comédien politique. Essayons donc de nous représenter le personnage tel qu’il surgit alors dans les clubs et les assemblées. « A Paris, écrit encore Fleischmann, le masque civique, impénétrable, s’attacha à ce visage. » En quoi consistait le « masque civique » qu’eut l’art de se composer Robespierre ? Il comprenait que, pour dominer le peuple, il importait de ne pas s’ « encanailler » ; ce doctrinaire de la démocratie conservait donc l’extérieur d’un aristocrate raffiné, tout comme son ami Saint-Just que George Duval trouva un jour chez lui « en robe de chambre de bazin de blancheur éclatante », les pieds « emprisonnés dans des babouches éclatantes de maroquin jaune. » (Souvenirs thermidoriens, tome I)

La baronne de Trémont, étant allée demander une faveur à Robespierre, traça de son interlocuteur un portrait qui s’accorde bien avec les témoignages contemporains : « Robespierre avait une mise recherchée, tandis que le costume de l’époque était la carmagnole (veste courte à manches), le pantalon en gros drap brun, les cheveux gras, le bonnet rouge ou la casquette à poils. Il était poudré, portait un habit bleu barbeau à boutons dorés, un gilet blanc à larges revers garni de franges, des culottes de casimir vert américain et des bottes à revers jaunes. C’était le costume des élégants de l’Assemblée constituante. Pendant la Terreur, il devenait de la part de son chef une distinction certainement calculée. » (Notice sur Barère, citée par Pelissier dans la Revue historique de la Révolution française, janvier 1910). C’est même le luxe décrit par Vivant-Denon qui un jour, aux Tuileries, rencontra Robespierre paré d’un gilet de satin brodé de soie rose. La baronne de Trémont ajoute : « II était maigre, son visage blême, le regard faux et incertain, la physionomie froide et sans franchise. Son abord était poli, mais glacial. »

En 1793, une autre femme, Mme Mathieu de la Drôme, peu de jours après avoir dîné avec lui, explique que Robespierre est « abstrait comme un penseur, sec comme un homme de cabinet, (...) sombre comme Young » (Annales révolutionnaires, janvier 1911) Lamartine, qui a interrogé des témoins, nous donne le secret de cette gravité : « Les traits et l’expression de son visage trahissaient la tension perpétuelle d’un esprit qui s’efforce ». Trop continu, l’effort de son cerveau lui avait donné une sorte de maladie nerveuse : « II crispait souvent les mains, comme par une espèce de contraction des nerfs ; le même mouvement se faisait sentir dans ses épaules et dans son cou qu’il agitait convulsivement à droite et à gauche » — explique Duperron dans Vie secrète, politique et curieuse de M. Jean-Maximilien Robespierre (1793) —, comme s’il répétait intérieurement un laborieux discours. Les yeux surtout étaient pénibles à observer : Dumont (de Genève) parle de leur « clignement continuel » derrière les conserves vertes, et Nodier avait été frappé par la « prunelle fauve d’où le regard jaillit entre deux paupières convulsivement rétractiles. » (Le cabinet secret de l’histoire, par le Dr Cabanès)

Pour Gautherot, cet original, fort peu sympathique — malgré ses beaux atours — paraît à beaucoup d’égards un déséquilibré dont le surmenage aggrave de plus en plus l’état pathologique. Les heures même de repos deviennent pour lui un épuisement : « Presque toutes les nuits, rapporte son secrétaire Pierre Villiers, il baignait de sang son oreiller. » Le conventionnel Choudieu écrit dans ses Mémoires (publiés par Victor Barrucand en 1897) : « Je n’aimais pas Robespierre parce qu’il n’était pas aimable, mais ce n’est pas une raison pour être injuste envers lui. »

Robespierre mérita son titre d’ « incorruptible » en ce sens que l’argent n’entra pour rien dans le rôle qu’il joua. Son traitement de 18 000 livres lui était plus que suffisant pour vivre chez le menuisier Duplay, et les satisfactions du pouvoir dépassaient pour lui toutes les autres. Remarquons ici qu’il était plutôt misogyne : Mlle Duplay lui fit longtemps la cour, mais il semblé avoir repoussé toutes ses avances ; le seul témoignage semblant valable jetant une ombre sur sa « vertu », est celui de Pierre Villiers (Souvenirs d’un déporté, 1802) : « Je ne lui ai connu, rapporte son secrétaire, qu’une femme d’environ vingt-six ans qu’il traitait assez mal et qui l’idolâtrait. Très souvent il lui faisait refuser sa porte ; il lui donnait un quart de ses honoraires. »

Cette « idolâtrie » féminine n’était du reste pas une exception, et Robespierre — qui n’aurait eu qu’une maîtresse — eut une multitude d’adoratrices. Quand il parlait à la Convention, les tribunes regorgeaient de dames — appelées « jupons gras » ou, plus élégamment, « dévotes de Robespierre » — qui l’applaudissaient frénétiquement : « Quel homme que ce Robespierre avec toutes ses femmes ! s’écriait jalousement l’ex-juré au tribunal révolutionnaire Vilate. C’est un prêtre qui veut devenir Dieu. » Condorcet avait déjà écrit en novembre 1793 : « On se demande pourquoi tant de femmes à la suite de Robespierre, chez lui, à la tribune des Jacobins, aux Cordeliers, à la Convention. C’est que la Révolution y fait secte ; c’est un prêtre qui a ses dévotes. » (Chronique de Paris, 9 novembre 1792)

Cour de la maison Duplay où vécut Robespierre
Cour de la maison Duplay où vécut Robespierre

Robespierre « faisait secte » surtout parce qu’il était sincère : « Il ira loin puisqu’il croit tout ce qu’il dit », avait observé Mirabeau. Et s’il croyait tout ce qu’il disait, c’est qu’il était persuadé de sa propre infaillibilité. Écoutons-le dans sa Lettre à ses commettants de septembre 1792 : « Je défendrai surtout ces maximes immuables, ces principes fondamentaux de l’ordre social, éternellement reconnus et éternellement violés, que le christianisme ne cesse d’obscurcir » ; et il se croit « entendu de l’univers », il en appelle « à la postérité ». Dans son discours-testament du 8 thermidor, après avoir flétri une fois de plus « cette espèce d’animaux immondes et sacrés qu’on appelle encore rois », il s’écriera modestement : « Qui suis-je, moi qu’on accuse ? Un esclave de la liberté, un martyr vivant de la République, la victime autant que l’ennemi du crime. »

Selon Gustave Gautherot, ce sot orgueil n’avait d’égal que l’étroitesse de cœur et d’esprit de celui qui prétendit faire régner en lui la Vertu et la Raison. Étroitesse de cœur, ce n’est pas assez dire, il faut, dire perversion, poursuit Gautherot. Cet homme sensible qui, à la Constituante, combattit la peine de mort dans un discours dont on peut juger par ce début : « La nouvelle ayant été portée à Athènes que des citoyens avaient été condamnés à mort dans la ville d’Argos, on courut dans les temples et on conjura les dieux de détourner les Athéniens de pensées si cruelles et si funestes ; je viens prier non les dieux, mais les législateurs qui doivent être les organes et les interprètes des lois éternelles que la divinité a dictées aux hommes, d’effacer du code des Français les lois de sang qui commandent des meurtres juridiques et que repoussent leurs mœurs et leurs constitutions nouvelles ».

Ce « sentimental » qui, la veille encore de sa chute, agrémentait ainsi son interminable harangue : « Vous avez montré au monde la Révolution dans tout l’éclat de sa beauté céleste. Ô jour à jamais fortuné où le peuple français tout entier s’éleva pour rendre à l’auteur de la nature le seul hommage digne de lui ! Quel touchant assemblage de tous les objets qui peuvent enchanter les regards et le cœur des hommes ! ô vieillesse honorée ! ô généreuse ardeur des enfants de la patrie ! ô joie naïve et pure des jeunes citoyens ! ô larmes divines des mères attendries ! ô charmes divins de l’innocence et de la beauté ! ô majesté d’un grand peuple heureux par le seul sentiment de sa force, de sa gloire et de sa vertu ! Être des êtres, le jour où l’univers sortit de tes mains toutes-puissantes brilla-t-il d’une lumière plus agréable à tes yeux que ce jour où, brisant le joug du crime et de l’erreur, il parut devant toi digne de tes regards et de ses destinées ».

Peu de jours avant les massacres de Septembre, le 27 août 1792, il déclarait dans le Moniteur universel : « La justice du peuple doit porter un caractère digne de lui : il faut qu’elle soit imposante autant que prompte et terrible. » Après les massacres, il parla de la « sensibilité » hypocrite qui verse des larmes sur la tombe de ceux « qu’au défaut des juges prévaricateurs, le peuple immole au salut de la patrie. » Par la suite, il livrera lui-même au bourreau Lucile Desmoulins qui s’était crue son amie ; plus tard, il laissera tomber à la fois cinquante-quatre têtes dans le panier de Sanson, parce que Cécile Renault — jeune illuminée « peu dangereuse, douce, naïve » — se sera présentée chez lui « pour voir, avoua-t-elle, s’il lui convenait » avec deux petits couteaux dans sa poche...

Nous avons admis pourtant la sincérité de Robespierre, ajoute Gautherot ; mais si on l’admet, il faut admettre aussi un fanatisme « philosophique » qui touche de près à la folie, renchérit-il. « Rigide partisan des idées nouvelles, comme le dit à merveille Michelet, ignorant les courbes, ne connaissant que la droite, apportant dans la Révolution une sorte d’esprit géométrique, l’équerre, le compas, le niveau », Robespierre veut, en effet, réaliser dans le chaos où il pontifie le Grand OEuvre auquel rêvait son aïeul dans la loge jacobite d’Arras. « Tout a changé dans l’ordre physique, écrit-il dans son rapport sur les fêtes civiques, tout doit changer dans l’ordre moral et politique. La moitié de la révolution du monde est déjà faite ; l’autre moitié doit s’accomplir. »

Le nouvel architecte va rebâtir le monde, non d’après son propre plan, mais d’après celui de Rousseau, et à ce sujet il convient de lire la description qu’a tracée de sa visite au pavillon d’Ermenonville Hector Fleischmann : « Au seuil, Maximilien de Robespierre s’est écroulé. Le maître qui fut le dieu de sa jeunesse, le voir ainsi misérable !... Derrière cette mauvaise porte que secoue le vent, le jeune homme sanglote silencieusement dans la nuit, dans la pluie, dans la boue. Seigneur, je ne suis pas digne d’entrer dans votre maison, mais dites une parole et mon âme sera guérie. La parole divine baigne le cœur de Maximilien agité et tremblant... Parmi la nature hostile... la majesté de son Dieu lui apparaît... [Celui-ci] se lève, écarte l’huis et voit sur le seuil, agenouillé, le disciple que le Destin mena vers lui à son heure dernière... Quelles hautes paroles, ajoute Fleischmann, quelles hautes paroles, perdues pour l’immortalité, entre ces deux hommes, furent dites là... Des lèvres de Rousseau, elles sont tombées, merveilleuses semeuses de vie et de vérité, dans l’âme de Maximilien... Mots inconnus de nous, dédaignés du vulgaire, mots sacrés pour une éternité anonyme... Ce fut comme un sacre clandestin et ignoré qui promit Maximilien à l’immortalité... L’âme jacobine prenait désormais conscience d’elle-même. » (Robespierre et les femmes).

La loi que Robespierre promulgua à la séance du 16 mai 1791 frappe de déchéance toutes les institutions qui ont jusqu’alors « corrompu » l’homme en le « civilisant » : « Je pense que les principes de la Constitution sont gravés dans le cœur de tous les hommes et dans l’esprit de la majorité de tous les Français ; que ce n’est point de la tête de tel ou tel orateur qu’elle est sortie, mais du sein même de l’opinion publique. C’est à elle, c’est à la volonté de la nation qu’il faut confier sa durée et sa perfection, et non à l’influence de quelques-uns qui la représentent en ce moment » (L’élite de la Révolution. Robespierre, par Vellay).

Robespierre se dit l’interprète de la nation : or les Français, comme le prouve la Terreur tout entière, ne veulent point du régime jacobin. Robespierre est donc illogique ? s’interroge Gautherot. Nullement ! Car souvenons-nous-en, aux yeux de Robespierre, c’est-à-dire aux yeux de Rousseau, seul compte le sentiment des hommes émancipés des antiques servitudes traditionnelles, le sentiment des hommes libres ; la « majorité », selon Rousseau, peut fort bien être une minorité ; et Robespierre avoue qu’elle l’est en effet : « La vertu est en minorité sur la terre. » Lorsque le général Dièche lui écrit de Strasbourg : « Le fanatisme et l’aristocratie sont toujours renaissants. Il faut changer le sol. Rien de bon ici » (Revue des questions historiques), il ne peut qu’approuver. Par ailleurs, Robespierre veut faire sortir la Constitution « du sein même de l’opinion publique », y consacrant cinq cents discours.

Mais sa pensée est une cascade de contradictions : au début de 1793, il répudie le monopole étatiste de l’enseignement en affirmant que « le chef-d’œuvre de la politique des despotes est de s’emparer de la raison de l’homme pour la rendre complice de la servitude » (Deuxième lettre à mes commettants) ; en juillet, il demande que, dès l’âge de cinq ans, les enfants soient enlevés à leurs parents pour recevoir en commun une éducation nationale égale pour tous (Plan de Lepelletier de Saint-Fargeau que Robespierre convertit en décret le 23 juillet 1793). Dans le même discours (du 24 avril 1793) où il se défend de toucher au principe de la propriété, — « âmes de boue, dit-il, qui n’estimez que l’or, je ne veux point toucher à vos trésors, quelque impure qu’en soit la source. Vous devez savoir que cette loi agraire, dont vous avez tant parlé, n’est qu’un fantôme créé par les fripons pour épouvanter les imbéciles » (Discours sur la Déclaration des Droits de l’homme) —, il apporte au droit de propriété des bornes si étroites et si arbitraires que Gracchus Baboeuf et les communistes du XIXe siècle le revendiqueront justement comme un ancêtre.

Selon Suard, sa diction était « tantôt harmonieusement ondulée, tantôt âpre (...), souvent triviale » ; il débitait des phrases de ce genre : « L’humanité, la justice, la morale, voilà la politique, voilà la sagesse des législateurs ; tout le reste n’est que préjugés, ignorance, intrigues, mauvaise foi » (Discours du 27 avril 1791 sur la Garde nationale). Mais cela ne nuit pas à son succès, au contraire : plus il est sibyllin, moins on le comprend, plus on l’admire et plus on l’acclame. « Il fait peser sur les esprits la tyrannie de l’incertitude », écrit Aulard, et c’est en appliquant à la politique la même méthode qu’il arriva à transformer la Terreur en instrument de règne, la Terreur qu’il définit un jour : « Une émanation de la vertu » (Rapport sur les principes de morale publique, 5 février 1794).

Dans le gouvernement révolutionnaire, a-t-on très bien dit, Robespierre ressemble à l’araignée sinistre qui, immobile au centre de sa toile, est prête à s’élancer sur sa proie. Dès le début, il montre pourtant ce dont il est capable. Méprisé ou haï par ses pairs, il se fait élire à Arras contre eux grâce à des coups d’audace qu’il est utile de rappeler. Parmi les pamphlets qu’il publie, l’un s’intitule : « Les Ennemis de la patrie démasqués par le récit de ce qui s’est passé dans les Assemblées du Tiers-État de la ville d’ Arras. » II y révèle au peuple « le secret du complot tramé depuis longtemps par les hommes ambitieux qui tiennent à notre administration municipale et provinciale pour perpétuer le régime oppressif sur lequel ils fondent leur autorité, leur fortune et leurs espérances. » Et de s’écrier : « O citoyens, la patrie est en danger : des ennemis domestiques, plus redoutables que les armées étrangères, trament en secret sa ruine ! Volons à son secours et rallions tous ses défenseurs au cri de l’Honneur, de la Raison et de l’Humanité ! »

Tant de « patriotisme » n’ayant pas produit sur les électeurs l’effet désiré, ajoute Gautherot, et quatre députés étant déjà nommés sans que son nom soit sorti de l’urne, il se livre alors à une comédie qu’a ainsi racontée l’abbé Proyart, son ancien professeur à Louis-Le-Grand : « Arrivé à la séance (de l’assemblée électorale), il s’empare de la tribune et commence par annoncer emphatiquement qu’il va éclairer le peuple sur de grands intérêts et lui révéler des mystères d’iniquités opérés à son préjudice. Aussitôt, il se met à déclamer contre la prétendue tyrannie des levées militaires qui ont eu lieu dans l’Artois. Il prend de là l’occasion de calomnier les autorités ; il inculpe l’intendant de la province, il inculpe des États, il accumule d’hypocrites doléances sur le sort des malheureux habitants des campagnes... Au moment où les villageois attentifs s’extasient, la bouche ouverte, devant le discoureur charlatan, on leur glisse dans la main le nom de celui que tant de zèle pour eux leur rend cher ; Robespierre descend de la tribune ; on va au scrutin ; il est nommé. »

Prise des Tuileries le 10 août 1792. Peinture de Henri Motte
Prise des Tuileries le 10 août 1792. Peinture de Henri Motte

Ainsi pourvu d’un siège aux États généraux, il se contente d’abord d’observer, tout en posant les principes suivant lesquels se constituera le réseau d’engins jacobins dont il se servira à son heure pour conquérir le premier rang. Les doctrines qu’il professe en 1790 sont celles de 1793, et sa tactique est d’une déconcertante simplicité : attaquer toute réforme, toute opinion même, comme trop modérée et trop peu favorable au peuple. Pour lui, « le principal objet des lois constitutives doit être de défendre la liberté publique contre les usurpations de ceux qui gouvernent » (Lettre à mes commettants de septembre 1792) et le « fléau de la liberté n’est point l’indocilité des peuples, mais l’injustice des tyrans » (29 juillet 1793).

Au Club des Jacobins, qu’il a contribué à fonder et qu’il préside dès 1790, il devient l’oracle qui assure l’orthodoxie : il y critique « la timidité, (...) l’esprit bourgeois de la Constituante ; c’est là qu’il élève autel contre autel et, par une extraordinaire assiduité de prédication politique, arme l’arrière-ban des forces révolutionnaires », rapporte Aulard dans sa Grande Encyclopédie. Desmoulins raconte ainsi la « sainte indignation » que cet « Aristide », « toujours si pur, (...) si éloquent », manifesta à la séance du 6 décembre 1790 contre le décret excluant les citoyens non actifs de la garde nationale : « Tous les vrais jacobins, dit Camille, toutes les âmes républicaines, toute l’élite du patriotisme », se groupent autour de Robespierre ; Mirabeau, qui préside, veut lui retirer la parole, grimpe sur son fauteuil pour dominer le tumulte et ne réussit à rallier autour de lui qu’une poignée d’ « honorables » bourgeois. Et cela déjà paraît une revanche de la Chandelle d’Arras contre ce Flambeau de la Provence qui, à la Constituante, pensait étouffer son lumignon en criant à ceux qui le soutenaient : « Silence aux Trente Voix ! »

En juin 1790, Robespierre est élu accusateur public. En juillet, après la pétition démocratique du Champ-de-Mars, son buste est porté en triomphe par les rues (Gazette universelle du 21 juillet 1791) : ce n’est pas qu’il se soit jusqu’alors prononcé ouvertement pour les adversaires résolus de l’étiquette monarchique, lui qui jusqu’en 1792 « ricanait au mot de république », écrit Aulard dans Les orateurs de la Constituante (1882), mais tous les discours qu’il a prononcés — ex cathedra — à la Constituante lui ont gagné la confiance des partis avancés. C’est lui que Marat désire voir fonder la Société des Vengeurs de la Loi. Les Cordeliers ont fait réimprimer, comme un manifeste, son discours hostile au cens électoral, et, le 10 juillet, apprenant qu’on a mis sa tête à prix, ils nomment « des commissaires pour s’attacher aux pas de M. Robespierre et le garantir aux dépens de leur vie des dangers dont il est menacé », écrit l’historien et spécialiste de la révolution française Albert Mathiez dans Le club des Cordeliers pendant la crise de Varennes et le massacre du Champ-de-Mars (1910). Peu après, chacun peut admirer au Salon une tête si précieuse et l’on applaudit à l’inscription que l’artiste, Mme Labille-Guyard, a mise au bas de son pastel : l’Incorruptible.

Il venait de s’installer chez le menuisier Duplay. Là, dorloté par toute la famille, il perfectionne son art oratoire. Le soir, au salon, après les chants de Le Bas et les morceaux de piano de Buonarotti, on déclame parfois des tragédies de Racine ; chacun choisit son rôle et c’est Maximilien qui, avec Le Bas, déclame « avec le plus d’âme » (Dictionnaire encyclopédique de la France, tome 6). Puis, sous la lampe, la Nouvelle Héloîse à portée de la main, il lime et relime son style, s’attachant « à étudier et à imiter les formes de la langue qui ont de l’élégance, de la noblesse et de l’éclat » (Mémoires sur Suard, par Garat)

En juillet 1792, cet astucieux contempteur de la République se prête aux machinations qui vont abattre les restes de la « tyrannie ». Dans le numéro 9 de son journal — toujours intitulé Le Défenseur de la Constitution — il salue « les défenseurs de la liberté », les « généreux Marseillais » qui accourent à Paris pour « sauver l’État » et « la patrie en danger ». La veille de la Fédération, avec Anthoine et Danton, il exhorte les fédérés à ne se séparer qu’après avoir assuré le salut de la patrie (Société des Jacobins, par Aulard). Aux Jacobins, il engage « tous les bons citoyens » à regarder ces fédérés « comme des frères, des amis, des libérateurs », à les accueillir chez eux, à partager avec eux leur table et leur logement. Il supplie, par contre, les frères et amis de fuir « les tables opulentes où l’on boit dans des coupes d’or le poison du modérantisme », rapporte Frédéric Braesch dans La commune du Dix Août 1792 : étude sur l’histoire de Paris du 20 juin au 2 décembre 1792.

C’est Robespierre qui, très probablement, rédige aux Jacobins la pétition républicaine du 17 juillet ; il veut qu’on ne prête plus serment qu’ « entre les mains du Roi immortel de la nature. » Le 4 août, c’est chez lui que discute le Directoire secret d’insurrection, d’abord réuni aux cabarets du Soleil d’Or et du Cadran Bleu (Annales patriotiques, Carra, 30 novembre 1792). Le lendemain, il attise aux Jacobins les haines populaires contre les « Conspirateurs » du Château : « Des témoins qui sont autour de moi, raconte-t-il, attestent qu’ils ont vu, dans la cour des Tuileries, une armée de Suisses, qu’on les a fait boire largement, qu’on leur a distribué à chacun quinze cartouches en leur disant que ce n’était que pour repousser ceux qui pourraient les attaquer » (Société des Jacobins, Aulard).

Au soir du 10 août, lorsque les bandes ainsi organisées et fanatisées eurent triomphé, Robespierre fut donc en droit de se croire le maître d’une Commune qui inaugurait le régime de la Terreur, A sa demande, des commissaires furent envoyés dans les quatre-vingt-trois départements pour mettre les nouveaux principes à l’ordre du jour ; les sections parisiennes — centres du mouvement — ouvrirent leurs assemblées aux classes populaires jusque-là « passives » : celles des Piques choisissait aussitôt Robespierre pour la représenter à l’Hôtel de Ville où il faisait, le 12 août, son entrée. Suivant une ruse qui lui restera chère, il refuse, à la vérité, la présidence et le secrétariat, mais son influence n’en devient pas moins « décisive », explique Braesch, et sa puissance presque absolue : l’Assemblée nationale elle-même, par une « série de reculades », se plie à sa volonté, rapporte encore Braesch.

Cette volonté souveraine, il l’emploie sans tarder à lancer le courant d’opinion qui aboutira aux prochains massacres. La Législative ayant déféré au tribunal criminel ordinaire du Département les « crimes » de ceux qui avaient eu l’audace de défendre la monarchie à son heure suprême, Robespierre, à la tête d’une députation de la Commune, prononça ces épouvantables paroles : « Le décret que vous avez rendu nous semble insuffisant. Il n’y est parlé que des crimes commis dans la journée du 10 août, et c’est trop restreindre la vengeance du peuple, car ces crimes remontent bien au delà... Le peuple veut la punition des coupables ; il a raison. Vous ne devez pas lui donner des lois contraires à son vœu unanime... Nous demandons que les complots soient jugés par des commissaires pris dans chaque section, souverainement et en dernier ressort » (Moniteur du 17 août). C’était demander qu’on laissât carte blanche au « peuple » pour l’assassinat.

Le 1er septembre, alors que déjà les poignards s’aiguisent dans l’ombre, Robespierre rédige une adresse aux Sections terminée par ces mots : « Songez que le courage et l’énergie du peuple peuvent seuls conserver sa liberté. Il est enchaîné dès qu’il s’endort ; il est méprisé dès qu’il ne se fait plus craindre ; il est vaincu dès qu’il pardonne à ses ennemis avant de les avoir entièrement domptés. » L’appel fut entendu, et le lendemain la tuerie commençait sous la « surveillance » d’un comité dont Panis était « le membre le plus influent », Panis qui chaque matin venait prendre le mot d’ordre à la maison Duplay. À l’heure même où l’on égorgeait dans les prisons, Robespierre, à la tribune de la Commune, désignait non plus seulement des aristocrates, mais ses rivaux en sans-culotterie, comme Brissot, à la vengeance des égorgeurs (voir les témoignages accumulés par Frédéric Braesch dans La Commune du Dix-Août).

Et c’est ce même Robespierre qui, le 5 novembre, se lavait les mains en déclarant à la Convention que les Massacres étaient inévitables puisqu’ils provenaient d’un « mouvement populaire ». À la tête de « valets de bourreau », comme dit le diplomate et historien Albert Sorel dans L’Europe et la Révolution française (œuvre en 8 volumes parue de 1885 à 1904), il devint le « grand inquisiteur » de ce « gouvernement de la peur par la peur ». « Ame vaine et vide », il apparut « comme un de ces fantômes où la superstition populaire croit reconnaître l’image des dieux ». Le verrons-nous se dresser de nouveau sur nos places publiques ? interroge Gustave Gautherot, qui conclut : « Qu’on lui donne alors pour piédestal une guillotine et qu’on y ajoute, en bas-relief, la théorie ensanglantée de ses victimes, afin d’apprendre aux peuples à quelle barbarie la démocratie révolutionnaire assimile la liberté, la raison, l’humanité et la vertu ».

 
 

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