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Histoire des Français. Politique de Clovis. Affermissement domination franque. Conquêtes, batailles, alliances, guerres, traités - Histoire de France et Patrimoine


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Histoire des Français

L’Histoire des Français : systèmes politiques, contexte social, population, économie, gouvernements à travers les âges, évolution des institutions.


Clovis : un sens aigu et déterminant de
la politique au service des Francs
(D’après « Erreurs et mensonges historiques » (Volume 9), paru en 1878)
Publié / Mis à jour le dimanche 24 juillet 2016, par LA RÉDACTION

 
 
 
Fin stratège et tacticien, mettant habilement à profit rivalités et forces des contrées qui cernent un territoire dont il reçoit en 481 le destin en héritage, Clovis est ce grand conquérant et législateur qui préside à l’affermissement du royaume des Francs en s’appuyant avec dextérité tant sur la politique que sur la religion, son mariage avec Clotilde – nièce chrétienne d’un roi de Bourgogne – et sa conversion à cette religion étant le mobile et le soutien pour affermir cette domination

S’il a toujours existé un système politique chez tous les peuples, ce système n’a pu fonctionner cependant qu’à la condition essentielle de l’indépendance de celui ou de ceux qui étaient appelés à le diriger. Car, sans indépendance, pas de liberté, et sans liberté dans les mouvements, pas d’ordre et de suite logique dans les idées d’où dépendent la vie et l’avenir d’un peuple. Ceci est surtout vrai de la France, dès son origine même.

Mariage de Clovis
Mariage de Clovis

La politique remonte aux premiers âges du monde, et on la trouve au berceau de toutes les sociétés ; d’abord simple en ses rouages, c’est une machine qui, par la suite, se complique plus ou moins, mais dont le fonctionnement régulier constitue l’ordre et la vie d’un peuple, comme l’hygiène est la première et essentielle garantie de la santé. Au XVIIIe siècle on croyait assez généralement, pour ce qui regarde l’histoire de nos annales, que la politique était née à peine un siècle auparavant. « Nous regardons communément la politique comme un art nouveau parmi nous ; et il semble que, flattée de sa bravoure, notre nation aime à penser que cette qualité lui a suffi seule, et lui a tenu lieu longtemps de toutes les autres. Peut-être est-ce en partant de cette illusion que les entreprises de nos premiers chefs nous paraissent dictées par une certaine inquiétude ambitieuse qui ressemble à l’héroïsme, et conduites par les seuls efforts d’un courage infatigable et invincible. En effet, on ne s’est pas avisé jusqu’à présent de les regarder comme formées par des génies profonds, qui méditaient leurs projets, qui concertaient leurs plans, et qui savaient en préparer et en assurer l’exécution par toutes les combinaisons que la politique peut employer. C’est pourtant par de tels ressorts que s’est établie notre puissance », écrivait en 1746 le duc de Nivernois dans un Mémoire sur la politique de Clovis, inséré au sein des Mémoires de l’Académie des inscriptions (tome XXIII).

Par rapport à la France et à l’Europe, telles qu’étaient l’une et l’autre à celte époque lointaine, on peut dire que ce fut Clovis, à la fois grand conquérant et grand législateur, qui présida à l’établissement de l’état de choses dont notre pays était dès lors et resta longtemps l’arbitre. La domination qu’établit Clovis dans les Gaules, par la défaite de Syagrius, était bornée du côté de l’orient par le royaume de Bourgogne, qui s’étendait depuis le duché de ce nom jusqu’à la Provence ; du côté du midi par le royaume des Wisigoths, qui comprenait une partie de la Provence, les trois Aquitaines et le Languedoc ; du côté de l’occident par les Arboriques ou Armoriques, qui possédaient la Normandie et la Bretagne ; et du côté du nord par plusieurs petits États gouvernés par des rois dont quelques-uns étaient du même sang que Clovis : voilà les puissances avec lesquelles ce prince avait à se ménager.

Il avait le dessein de les dépouiller et de s’enrichir de leurs dépouilles ; mais ce dessein ne pouvait s’exécuter qu’en le cachant. Il ne fallait pas s’exposer à occasionner une ligue entre tous ces peuples ; il fallait même se servir successivement des uns pour combattre les autres et les faire concourir tour à tour, sans qu’ils s’en aperçussent, au projet qu’on avait de les affaiblir pour les abattre. Cela demandait des vues bien étendues et des combinaisons bien multipliées ; il fallait certainement de la politique, et précisément de celle que Ferdinand le Catholique et Charles-Quint ont fait revivre depuis avec tant de succès. Clovis se conduisit dans cette position délicate avec une dextérité infinie : il commença par se lier avec Gondebaud, roi de Bourgogne ; c’était leur intérêt commun, parce qu’ils avaient également pour voisin Alaric, roi des Wisigoths, plus puissant que chacun d’eux. Clovis avait souvent des ambassadeurs auprès du roi de Bourgogne, et bientôt il prit la résolution de resserrer encore cette liaison par les nœuds d’une alliance, en épousant Clotilde, nièce de Gondebaud.

Cet arrangement, très convenable aux intérêts de Clovis, ne laissait pourtant pas de souffrir quelque difficulté. Gondebaud avait eu trois frères qui devaient partager avec lui la succession de Gunderic, leur père commun ; mais un seul, nommé Godésigile, avait échappé à la cruauté ambitieuse de Gondebaud, qui avait fait périr les deux autres, Gondemar et Chilpéric. Clotilde était fille de ce dernier, et cette princesse, désireuse de venger son père, était dangereuse à donner en mariage à un voisin puissant, chez qui elle porterait des droits de vengeance et des motifs de haine contre la Bourgogne. C’était bien là ce que désirait Clovis, qui ne cherchait que des prétextes à son ambition ; et c’est dans cette vue qu’il souhaitait l’alliance de Bourgogne : mais, par les mêmes raisons, Gondebaud ne devait pas s’y prêter. De plus, Clotilde était chrétienne, et Clovis païen, obstacle qui paraissait devoir éloigner respectivement les deux partis.

Clovis se voyait à la tête d’une nation païenne, mais entouré de nations chrétiennes. Les Gaulois au sein desquels il avait établi sa puissance et qu’il avait incorporés à ses sujets, ne l’étaient pas à sa religion ; ils étaient tous chrétiens, et le joug de la domination païenne ne pouvait leur être qu’odieux. Aussi Clovis se borna-t-il à captiver le plus qu’il pouvait le cœur des chrétiens, en prenant une femme dont la présence leur ferait naître l’espoir de voir un jour le roi converti par elle, ou du moins leur offrirait une médiation assurée et puissante dans les affaires de religion qui pourraient subvenir. Il fit vraisemblablement entrevoir à Gondebaud sa disposition à renoncer au paganisme, et s’en prévalut pour obtenir Clotilde ; et ce qui peut confirmer cette conjecture, c’est qu’il fit choix, pour traiter cette affaire délicate en Bourgogne, d’un nommé Aurélien, Gaulois romanisé, et chrétien par conséquent.

Aurélien réussit, et Gondebaud accorda sa nièce. Clovis, qui peut-être avait pris exprès son temps, fut bien servi dans cette occasion par l’absence du principal ministre de Gondebaud, nommé Aredius, homme sage et éclairé, qui n’aurait pas manqué de s’opposer à une alliance que la politique défendait au roi de Bourgogne. Ce ministre était alors en ambassade à Constantinople auprès de l’empereur ; mais il était près de revenir, et Clotilde, qui prévoyait l’obstacle qu’il apporterait à son mariage, partit précipitamment avec Aurélien dès que le traité fut conclu, et se hâta de se rendre dans les États de Clovis, où son arrivée causa parmi les Gaulois une joie universelle, qui apprit au roi le prix de l’acquisition qu’il venait de faire, et le fit sans doute s’applaudir de la sagesse de sa politique : il continua sur le même plan, et s’en trouva bien.

On ne peut pas douter qu’il n’eût de grands ménagements pour les chrétiens, puisque, dans la conquête qu’il fit des provinces situées entre la Somme, la Seine et l’Aisne, le saint évêque Rémi s’empressa volontairement de se soumettre, et engagea les peuples de la cité de Reims à se donner au roi. Cette expédition se fit après le mariage du roi, dans la même année (493), et au milieu des premiers transports de joie que causaient aux Gaulois la présence d’une reine chrétienne et la naissance de doux princes élevés dans la même religion. Cette complaisance de Clovis pour sa femme, répétée à la naissance de Clodomir, quoique Ingomer l’aîné fût mort peu de temps après avoir reçu le baptême, est une preuve que, si Clovis n’était pas dès lors disposé à devenir chrétien, du moins il n’était pas fort attaché au paganisme, et qu’il préférait les conseils de la politique aux intérêts de la superstition.

Il était trop éclairé pour ne pas sentir combien sa conversion favoriserait et assurerait ses progrès dans les Gaules : aussi n’attendait-il qu’une occasion éclatante qui le justifiât aux yeux des Francs idolâtres, et qui leur donnât lieu de suivre son exemple. Mais cette occasion était nécessaire : sans cela, Clovis, en se pressant de changer de religion, aurait perdu le cœur des Francs par la même démarche qui lui aurait gagné les Gaulois, et l’échange n’aurait pas été avantageux. « Je vous écouterai volontiers, disait Clovis à Clotilde et à l’évêque saint Rémi, qui le pressaient de se convertir ; mais il y a une chose fort importante à considérer, c’est que je suis chef d’une nation qui ne souffre pas qu’on abandonne ses dieux », écrit Grégoire de Tours.

Baptême de Clovis
Baptême de Clovis

Tel était alors le caractère des Français ; plus de mille ans après cet événement, Henri IV fut obligé, dans une circonstance semblable, d’user des mêmes délais pour préparer les esprits des Huguenots à son abjuration, dont il avait senti la nécessité dès le moment de la mort de Henri III. Cet instant favorable qu’attendait Clovis arriva enfin ; et dans une bataille qu’il livra à des peuples allemands qui s’étaient ligués contre lui, il fit un vœu qui rendait sa conversion dépendante du succès de ses armes. Il est à croire que, quand Clovis prononça ce vœu, s’il le prononça publiquement et solennellement, comme le raconte Grégoire de Tours, il se trouvait alors à la tète de quelque corps de son armée composé de Gaulois chrétiens ; car ce vœu aurait été dangereux à faire aux yeux des Francs idolâtres, qui en auraient été plutôt aliénés qu’encouragés.

Mais, ayant été couronné par la victoire, cette faveur signalée du Dieu des chrétiens devenait pour les Francs eux-mêmes un puissant motif de conversion, que Clovis sut faire valoir. Il assembla les Francs avant de déclarer sa propre conversion, et, par cette démarche pleine d’égards pour les droits et les coutumes de la nation, ayant achevé de gagner tous les cœurs, non seulement elle approuva son changement et consentit à son baptême, mais la plus grande partie de son armée s’empressa d’imiter son exemple, et, sur cinq mille Français environ dont elle était composée, plus de trois mille se firent baptiser en même temps que lui.

Cette grande affaire, la plus grande en effet, et en elle-même et par rapport à ses suites, qui se soit passée en France, ne fut pas plutôt terminée que Clovis s’appliqua à en retirer les avantages qu’il s’en était promis. Les événements ne trompèrent pas son espérance et ses soins, et bientôt il eut la satisfaction d’assurer sa frontière occidentale par une négociation heureuse avec les Armoriques. Ces peuples avaient une origine commune avec les Francs, mais ils étaient encore soumis aux Romains et entretenaient des garnisons romaines ; la raison de cet attachement était la conformité de religion, plus fort lien entre les hommes. Les Armoriques étaient chrétiens, et par cette raison ils n’avaient voulu entendre à aucun accord avec Clovis et les Francs idolâtres. Aussitôt que ce prince eut reçu le baptême, il envoya leur en faire part : en même temps il les fit souvenir de l’origine commune des deux peuples ; il leur mit devant les yeux l’utilité respective dont leur serait un commerce mutuel ; leur fit sentir que, pour l’établir solidement et l’entretenir sûrement, il fallait que les deux nations s’unissent étroitement par des mariages réciproques.

La négociation réussit : la communication une fois réglée s’étendit bientôt, et ces alliances particulières ne tardèrent pas à faire éclore le projet d’une confédération publique. C’était là qu’en voulait venir Clovis, qui vit bientôt ses vœux remplis. Un traité solennel se fit, dans lequel les Armoriques, se déclarant soustraits à la suprématie des empereurs, reconnurent pour leur roi le roi des Francs. Les garnisons romaines qui occupaient le pays, trop faibles pour s’y défendre, remirent à Clovis les places qu’elles tenaient ; celui-ci leur permit de demeurer dans le pays, où elles gardèrent encore longtemps leurs lois, leurs habillements et leurs coutumes. Les Armoriques et les Francs ainsi réunis parurent alors un corps de nation respectable à la puissance des empereurs, ainsi que le dit Procope, de qui nous avons tiré ces circonstances.

Dès que Clovis eut terminé cette affaire importante, où la politique et la religion le servirent si bien, il en entama une autre, où l’une et l’autre eurent encore part. Son mariage avec Clotilde fut le mobile et le soutien de cette entreprise. Les Bourguignons étaient chrétiens, mais ariens, et ils traitaient fort durement les peuples originaires du pays, chrétiens aussi, mais catholiques. Ce fut l’espérance de rendre la paix aux églises catholiques de ce royaume qui justifia dans l’esprit de la sainte reine Clotilde une entreprise qui n’allait pas à moins qu’à détrôner ou asservir un prince dont elle était la nièce, et dont les Francs avaient été alliés jusqu’alors. En effet, après le traité que Gondebaud vaincu fit avec Clovis, il réprima par cette loi qui porta son nom (la loi Gombette) les vexations que les Ariens exerçaient sur les catholiques.

Il y a plus, et l’on voit dans Grégoire de Tours que ce prince se fit instruire dans la religion catholique par Avit, évoque de Vienne, et reconnut en secret l’égarement de la secte dont il faisait partie. « Ces faits et leurs circonstances favorisent, dit le duc de Nivernois, la conjecture que j’avance, que les motifs de religion entraient pour beaucoup dans la guerre que Clovis fit à Gondebaud. » Celui-ci y fut vaincu, dépouillé presque en un instant de ses États, et n’eût de ressource que la ville d’Avignon, où il s’enferma, et où il fut aussitôt assiégé par Clovis. C’est là que ce dernier, au moment de se rendre maître de la personne de son ennemi, consentit à faire un traité qui lui rendait tout ce qu’il venait de perdre, et c’est aussitôt après ce traité que le roi de Bourgogne se fit instruire dans la religion catholique, et réprima par une loi les vexations dont les orthodoxes étaient tourmentés dans ses États.

« Toutes ces circonstances ne forment-elles pas une induction vraisemblable pour croire que Clovis, ayant publié hautement qu’il prenait les armes en faveur de la religion, il ne put se dispenser de souscrire à un traité qui lui donnait satisfaction sur ce point ? », écrit Grégoire de Tours. Il faut pourtant avouer que ce traité qui sauva Gondebaud s’accordait aussi avec les intérêts politiques de Clovis. Celui-ci devait le succès rapide de ses armes à Godégisile, frère de Gondebaud, qui s’était joint à lui au moment décisif d’une bataille. Le traité secret entre Clovis et Godégisile portait que celui-ci, après la ruine de Gondebaud, serait mis en possession du royaume entier de Bourgogne, moyennant la cession de quelques domaines et un tribut, c’est-à-dire une espèce du vasselage envers Clovis, auquel il s’engageait.

« Cet engagement, en le supposant exécuté de bonne foi dans toutes ses parties, n’aurait pas été sans inconvénients pour Clovis. Car, enfin, c’était réunir sur une seule tête la puissance partagée en deux et la rendre par conséquent bien plus redoutable. Il était beaucoup plus sage de s’en tenir à affaiblir les deux partis, et très avantageux de les laisser toujours subsister avec des semences de division qui ne pouvaient manquer de fournir à un voisin aussi habile que Clovis des occasions fréquentes d’agrandissement. Ainsi, ce prince se conduisit dans cette occasion avec beaucoup de sagesse, et son traité avec Gondebaud est l’ouvrage d’une politique très adroite », explique Bussy-Rabutin au XVIIe siècle.

Depuis sa conquête, Clovis n’avait encore fait aucune fausse démarche ; mais bientôt il en fit une dont il ne tarda pas à se repentir : le traité par lequel il se ligua avec le roi d’Italie, Théodoric, contre le même Gondebaud, roi de Bourgogne. Celui-ci n’avait pas cru que son traité avec les Francs l’obligeât à laisser en paix Godégisile, son frère, qui l’avait trahi. Dès que Clovis fut éloigné, Gondebaud reprit les armes, poursuivit son frère, l’accabla dans Vienne, qu’il surprit, et où Godégisile fut tué dans une église où il s’était réfugié. Par là, Gondebaud devint seul maître de tout le royaume de Bourgogne, et Clovis perdit ainsi le fruit du traité par lequel il avait compté empêcher cette réunion dangereuse. Il sentit toutes les conséquences de cet événement ; et comme il n’avait quitté les armes que pour empêcher la réunion des deux royaumes bourguignons, cette réunion faite l’engagea à les reprendre, et il crut apparemment devoir se presser pour ne pas laisser Gondebaud s’affermir dans sa nouvelle domination, soit par des arrangements intérieurs, soit par des traités et des ligues avec les puissances voisines.

Royaume des Francs et territoires contigus en 507
507. Royaume des Francs (bleu), Royaume des Burgondes (vert), Royaume des Wisigoths (jaune)

C’est ici où Clovis fit, de l’avis du duc de Nivernois, une très-grande faute en se liguant avec Théodoric, roi des Ostrogoths. Ce dernier, roi d’Italie, était le prince le plus puissant de l’Europe. Sa domination était bien affermie. Les lois civiles, la discipline militaire et le commerce, établis et maintenus par lui avec sagesse, rendaient son royaume florissant de toutes parts. Aussi ce prince, extrêmement habile, était respecté de tous ses voisins, et Clovis lui-même, en lui écrivant, prenait la qualité respectueuse de fils. D’ailleurs, ce prince, de même religion et de même nation que les rois des Wisigoths qui tenaient l’Espagne et une partie de l’Aquitaine, était fondamentalement lié avec eux. avec eux. Une telle puissance n’était certainement pas bonne à approcher de soi, et il était de la dernière imprudence de concourir à son agrandissement. C’est ce que fit Clovis par le traité qu’il conclut avec Théodoric contre Gondebaud.

Cette entente portait que les deux rois partageraient entre eux la Bourgogne, après l’avoir conquise. Un des articles portait que celle des deux parties liguées dont les troupes ne se trouveraient pas à la conquête, ne perdrait pas pour cela la part qui devait lui en revenir, moyennant qu’elle payât à son allié une certaine somme d’argent, rapporte Procope. Le père Daniel, après avoir raconté comment Théodoric, agissant peut-être de mauvaise foi, laissa combattre et vaincre les seuls Francs, et ne fit avancer ses troupes qu’après la défaite de Gondebaud, dit que, malgré cela, le traité fut exécuté par Clovis, qui aima mieux garder sa parole, quoique peut-être il eût été en droit de ne le pas faire. « Je ne m’arrêterai point, fait observer le duc de Nivernois, à réfuter cette fausse et pernicieuse réflexion, dont le vice ne saurait échapper à quiconque est instruit du droit des nations, et je remarquerai seulement que cette science n’est guère moins nécessaire que celle des faits à qui veut écrire l’histoire. »

Il fut apparemment bientôt dérogé à ce traité par un autre subséquent, en vertu duquel Théodoric et Clovis rendirent à Gondebaud les conquêtes qu’ils avaient faites sur lui. Apparemment Clovis ne tarda pas à se repentir d’avoir attiré les Goths si près de lui : il regretta le voisinage du faible Gondebaud, et rendant à celui-ci, par une sage politique qui avait l’air de la générosité, la portion de son royaume qui lui était échue, il se ligua avec Gondebaud, et engagea Théodoric, par la crainte de cette ligue, à rendre aussi sa portion. De quelque façon que cela se soit passé, il est constant, par le récit unanime de tous les historiens, que Gondebaud demeura roi de Bourgogne, et que Théodoric et Clovis n’en conservèrent rien. Nous ne savons pas si l’argent que Clovis avait reçu de Théodoric fut rendu ; s’il en fut ainsi, il est vraisemblable que Gondebaud le paya : mais, quand même Clovis l’aurait tiré de son épargne, il aurait encore fait un bon marché, puisqu’il réparait par là la faute essentielle qu’il avait faite en attirant les Ostrogoths dans les Gaules.

Clovis se trouvait alors dans une circonstance particulière qui lui rendait le voisinage de Théodoric extrêmement dangereux. Il était à la veille de rompre avec Alaric, roi des Wisigoths, et il ne prétendait pas moins que de renvoyer ce prince en Espagne, en le dépouillant de tout ce qu’il avait dans les Gaules. Dès longtemps, Clovis avait dressé secrètement toutes ses batteries ; la douceur de sa domination à l’égard des Gaulois, la profession qu’il faisait, ainsi qu’eux, de la religion catholique et le zèle qu’il témoignait pour elle, avaient servi puissamment sa politique en cette occasion. Il s’était mis en rapport avec des évêques gaulois soumis à Alaric, qui, fort attaché à l’arianisme, persécutait les églises catholiques : la comparaison de ce traitement avec celui que l’on éprouvait dans le royaume de Clovis, avait disposé tous Ies cœurs en faveur de celui-ci. Grégoire de Tours le dit en termes formels : « Ils désiraient passionnément d’avoir les Francs pour maîtres. »

Clovis à la bataille de Vouillé (507)
Clovis à la bataille de Vouillé (507)

Alaric pressentit l’orage qui se formait, et n’osant s’y exposer avec ses forces seules, il tâcha de le conjurer par la négociation, jusqu’à ce qu’il se fût assuré des amis capables de le défendre. Clovis, de son côté, ne voulant pas éclater qu’il ne fût sûr du succès, et voyant que son ennemi, qu’il voulait surprendre, était averti, résolut de feindre et de temporiser ; il reçut les ambassadeurs du roi wisigoth, il lui en envoya à son tour ; les choses arrivèrent à un point si apparent de conciliation, que les deux rois se rencontrèrent dans une entrevue solennelle qui eut lieu dans une petite île auprès d’Amboise.

Ainsi, dans ces temps éloignés, comme dans les siècles raffinés de la politique moderne, les guerres sanglantes, les usurpations concertées, les ruptures éclatantes, étaient quelquefois précédées de tous les signes illusoires du calme le plus parfait., de même que, dans la nature, le calme plat cache presque toujours l’orage ou la tempête sous sa surface trompeuse. Il n’y a guère de différence pour les motifs et leurs conséquences entre cette conférence d’Alaric et de Clovis, à Amboise, et celle de Charles-Quint avec François Ier, à Nice. La paix d’Amboise n’arrêta pas les mesures que les deux rois prenaient, l’un pour attaquer, l’autre pour se défendre ; elle les obligea seulement à les prendre avec plus de soin, parce qu’ils s’étaient mutuellement pénétrés. Alaric traita avec Théodoric, et même entama des ouvertures pour une ligue offensive ; dès lors on n’ignorait pas que, pour déconcerter un projet d’attaque, le meilleur moyen est d’attaquer le premier. Clovis, de son côté, se lia avec le roi de Bourgogne, ce même Gondebaud qu’il venait de dépouiller et de rétablir en si peu de temps.

La saine politique défendait à Gondebaud une alliance avec Clovis, qui tendait à chasser des Gaules la seule puissance qui pouvait y balancer celle des Francs ; mais, soit que Gondebaud connût mal ses intérêts, soit qu’il n’osât pas refuser Clovis, dont il venait d’éprouver la supériorité, il signa le traité de ligue, et concourut à son exécution. Les vues d’Alaric ne réussirent pas si bien ; Théodoric, son oncle, à qui il s’était adressé, n’était alors en état de l’aider que de ses conseils : il avait en Italie des affaires avec l’empereur Anastase, et avait besoin de toutes ses troupes pour n’être pas accablé lui-même.

Ainsi les Goths d’Italie, occupés par l’empereur, et les Goths d’Espagne, attaqués par Clovis, ne pouvaient s’entre-secourir ; il était essentiel de mettre la circonstance à profit, et Clovis n’y perdit pas de temps. Il assembla promptement la nation, il détermina tous les suffrages et encouragea tous les cœurs par le nom magique d’une guerre sainte : « Je souffre très impatiemment, dit-il, que ces Ariens tiennent une partie des Gaules ». Telles sont les paroles que Grégoire de Tours lui fait prononcer dans l’assemblée de la nation, qui aussitôt courut aux armes avec ardeur. La France s’est toujours battue pour une idée généreuse. Alaric fut vaincu à Vouillé, à quelques lieues de Poitiers, et tué dans la bataille. Clovis conquit tout ce que tenaient les Wisigoths dans les Gaules, et revint à Tours jouir de sa victoire ; mais il n’en jouit pas longtemps.

Le dangereux Théodoric, dangereux parce qu’il était aussi habile que puissant, trouva moyen d’avoir quelque répit de la part de l’empereur. Gondebaud n’avait pas eu des succès aussi rapides que Clovis ; il s’était chargé de la conquête des deux Narbonnaises, que défendait Gésalric, fils naturel d’Alaric. Les Aquitaines, de la conquête desquelles s’était chargé Clovis, étaient entièrement subjuguées ; mais les Narbonnaises résistaient encore à Gondebaud, et celui-ci était occupé au siège d’Arles, lorsque Théodoric fit passer dans les Gaules une armée formidable. Clovis accourut au secours de son allié ; mais tous deux furent battus par les Ostrogoths, et reperdirent bientôt presque toutes leurs conquêtes. Il se fit alors un traité entre les Goths, les Bourguignons et les Francs, par lequel, au moyen de quelques cessions assez peu considérables, Théodoric demeura maître de ce qu’avaient tenu les Wisigoths dans les Gaules.

Clovis perdit ainsi presque tout le fruit de sa valeur et de sa politique, et il en dut être d’autant plus affligé que ce ne fut pas sans qu’il y eût eu de sa faute : c’est qu’en politique, les moindres fils sont nécessaires à la durée du tissu, et les moindres fautes sont souvent irréparables. Si Clovis ne s’était fié qu’à lui-même des opérations vives de l’attaque, et qu’il eût seulement chargé Gondebaud d’occuper avec une puissante armée les passages de la Gaule, l’armée de Théodoric ou n’aurait pu passer ou aurait été si considérablement retardée que la conquête aurait pu être achevée, et alors les rois vainqueurs auraient été en position de faire avec l’allié du vaincu un traité bien plus avantageux que celui auquel ils furent contraints après la bataille d’Arles.

Nous terminons le tableau de la vie politique de Clovis par un fait qui mit le comble à son habile prévoyance de l’avenir : la rédaction de nos lois saliques, commencée par ce prince et promulguées par Thierry, son fils et son successeur. Jusque-là nos lois n’étaient que des coutumes, et ces coutumes non écrites ne s’observaient que par tradition et par préjugé. « Clovis, vraiment digne d’être le fondateur d’un grand empire, comprit que la nation, devenue stable et puissante, avait besoin d’un code fixe, et il travailla à former ce précieux dépôt, plus respectable que le recueil de Justinien, tant admiré, puisque le nôtre est simple et uniforme, tandis que les lois romaines ne sont qu’une combinaison immense de contradictions qui portent l’empreinte des caprices multipliés qui les ont produites. Reconnaissons encore avec amour et vénération dans ce premier code salique le germe et le fondement de toute la grandeur de notre monarchie. C’est de ce code, à jamais sacré pour nous, que sortirent les justes motifs du célèbre arrêt qui mit Philippe de Valois sur le trône ; c’est ce code qui a chassé les Lancastres du royaume, qui a empêché Philippe II de le détruire, et la Ligue de le démembrer », écrivait au XVIIIe siècle le duc de Nivernois.


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