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Jean-Eugène Robert-Houdin subjugue un saint public et s'impose en 1832 comme le maître de l'illusion

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Personnages : biographies
Vie, oeuvre, biographies de personnages ayant marqué l’Histoire de France (écrivains, hommes politiques, inventeurs, scientifiques...)
Jean-Eugène Robert-Houdin subjugue
un saint public et s’impose en 1832
comme le maître de l’illusion
(D’après « Le Monde illustré », paru en 1910)
Publié / Mis à jour le mercredi 22 avril 2020, par LA RÉDACTION
 
 
 
Si Jean-Eugène Robert-Houdin, inventeur de génie, est passé à la postérité comme le plus célèbre illusionniste et prestidigitateur du XIXe siècle, il forgea cette réputation qui ne devait plus le quitter lors d’une représentation qu’il donna en 1832 et cependant qu’il n’était ni riche ni connu, devant le souverain pontife de l’époque Grégoire XVI, suscitant l’effroi et l’ire d’un cardinal lui ayant confié une montre à laquelle il tenait comme à la prunelle de ses yeux

Quand Jean-Eugène Robert-Houdin, le plus fécond, le plus fameux assurément des inventeurs de tours, écrivit ses Mémoires, il raconta un grand nombre de ses expériences, mais se garda bien d’indiquer les procédés, très simples, qu’il employait. Pourtant l’une de ses séances avait laissé, en son esprit, un si vif souvenir, il y avait réussi un sortilège dont il tirait tant de vanité, qu’il n’eut pas le courage d’en taire les dessous : en quoi il faisait preuve de modestie, car les dessous de la physique amusante sont, presque toujours, d’une lamentable vulgarité.

Jean-Eugène Robert-Houdin se trouvait donc à Rome, vers 1832. Il n’était ni riche ni célèbre à cette époque et son but, en séjournant dans la ville sainte, était de donner, devant le Saint-Père, alors le pape Grégoire XVI, une de ces représentations sensationnelles qui fondent une réputation et éveillent l’attention du monde. Mais comment, sans relations, sans protecteurs, parvenir à se faire désirer par la Cour pontificale ? Le pauvre prestidigitateur, en attendant l’aubaine, se plaça, comme ouvrier, chez un horloger. Il trouvait là l’occasion d’occuper ses doigts à des travaux minutieux où la finesse de son tact se perfectionnait.

Jean-Eugène Robert-Houdin. Gravure d'Alphonse-Léon Noël de 1848
Jean-Eugène Robert-Houdin. Gravure d’Alphonse-Léon Noël de 1848

Or, il arriva qu’un cardinal, fort bien en cour, se présenta, certain jour, chez ledit horloger... Avant d’entrer dans le détail de l’entretien qui eut lieu entre l’Eminence et le réparateur de montres, disons que deux mois plus tard, Jean-Eugène Robert-Houdin était reçu au Vatican et que, sur l’ordre du Saint-Père, curieux de juger le magicien français dont on lui avait vanté l’habileté, on fixa la date d’une représentation qui devait avoir lieu, en présence d’une assistance très restreinte, dans les appartements privés de Sa Sainteté.

Au soir dit, un petit théâtre fut installé dans l’une des galeries du vaste palais et Robert-Houdin disposa là ses tables à tapis noirs, ses gobelets et ses coffrets à double fond. Il était, comme on pense, fort ému, et, lorsque la portière, se soulevant, donna passage au Saint-Père que précédaient quelques gardes nobles, c’est à peine s’il put trouver assez de sang-froid pour s’agenouiller et pour baiser, sans trop de gaucherie, le bas de la soutane papale.

Grégoire XVI prit place, l’air assez distrait, il faut le dire, et peu disposé à s’amuser de simples tours de passe-passe. Plusieurs cardinaux s’assirent, derrière lui, sur des tabourets ; des camériers et d’autres fonctionnaires complétaient le public, sans parler de deux grands suisses qui, la hallebarde au poing, se postèrent de chaque côté de la scène et restèrent là, immobiles, surveillant l’opérateur et ne le quittant pas des yeux, ce qui ne laissait pas que de le gêner grandement.

De toute cette imposante assistance, Robert-Houdin ne connaissait qu’un seul personnage : et c’était le cardinal qui s’était présenté, deux mois auparavant, dans la boutique d’horlogerie où il travaillait comme ouvrier. Ce prélat venait de prendre place sur le siège situé à la droite de celui qu’occupait le pape ; il fit un signe au prestidigitateur qui, après un grand salut, commença, tout tremblant, à fonctionner.

Ses premiers tours n’eurent pas grand succès ; les applaudissements étaient rares et l’attention des spectateurs se fatiguait manifestement. Le magicien sentait bien que, pour sortir victorieux d’une si rude épreuve, il lui fallait imaginer une expérience extraordinaire, mirobolante, inouïe... Mais quoi ?

C’est alors que son génie — car il avait du génie — l’inspira. Descendant du théâtre et s’approchant, avec force génuflexions, des spectateurs, il pria que l’un de ceux-ci voulût bien lui confier une montre... Des mains se tendirent, présentant l’objet demandé ; mais, à l’examen, le prestidigitateur déclara qu’aucun de ces bijoux ne le satisfaisait ; il aurait désiré une montre un peu grosse, très reconnaissable, marquée, autant que possible, d’un chiffre ou d’un écusson...

— Comme celle-ci, fit, en sortant de sa soutane un magnifique oignon, le cardinal assis auprès du Saint-Père.

— Comme celle-ci, en effet, répondit Jean-Eugène Robert-Houdin ; c’est un admirable bijou, et qui, certainement, n’a pas son pareil dans le monde.

— Aussi je ne la prête pas, répliqua l’éminence en renfonçant la montre dans sa ceinture.

— En ce cas, ajouta le prestidigitateur, j’aurai le regret de ne pouvoir exécuter le tour annoncé qui, peut-être, aurait amusé Sa Sainteté..., mais aucune des montres que l’on m’a offertes ne pourrait convenir, et, dans ces conditions...

Jean-Eugène Robert-Houdin. Timbre émis le 18 octobre 1971 dans la série Personnages célèbres. Dessin de Jean Pheulpin
Jean-Eugène Robert-Houdin. Timbre émis le 18 octobre 1971
dans la série Personnages célèbres. Dessin de Jean Pheulpin

Le pape insista ; à son auguste avis, le cardinal faisait bien des façons ; son oignon ne pouvait courir aucun risque entre les mains d’un si habile faiseur de tours ; c’était là, d’ailleurs, une de ces complaisances qui ne se refusent jamais ; après tout, la montre ne devait-elle pas sortir intacte de l’expérience, aussi bien que les mouchoirs déchirés, le chapeau transformé en poêle à frire, ou la colombe étouffée...?

L’éminence résistait : une montre vieille de plus de deux cents ans, une montre unique, sur le boîtier de laquelle étaient émaillées les armes de sa famille, une montre cerclée de diamants qui était un objet de musée, une relique, une pièce qui n’avait pas sa pareille et qu’aucun ouvrier actuel, fût-il le Michel-Ange des bijoutiers, ne pourrait imiter... Pourtant, sur l’invitation très ferme du Saint-Père, le cardinal dut céder, et, après avoir fait jurer à Robert-Houdin que le fameux bijou demeurerait, tant que durerait l’expérience, sous les yeux des spectateurs et qu’il ne serait pas question d’escamotage, il remit, en rechignant, sa montre au prestidigitateur.

Celui-ci se confondit en protestations de précautions, admira de nouveau le somptueux objet, qu’il tenait d’une main délicate, quand, voulant remonter sur l’estrade, il manqua une marche, lâcha la montre qui roula sur le tapis ; et, comme au même instant le malheureux faiseur de tours cherchait à reprendre son équilibre, il posa le pied sur le bijou... Tout le poids du corps porta ; on entendit un bruit sec, l’assistance entière poussa un cri d’épouvante qui se changea en gémissements quand l’escamoteur, blême et consterné, retira de dessous son escarpin les débris informes de l’oignon, dont on reconnaissait encore le bel écusson d’émail, fendillé de mille cassures et qui était réduit à la platitude lamentable d’un écu de six livres.

Le cardinal était apoplectique de colère et d’émotion ; le Saint-Père lui-même ne trouvait pas un mot pour l’exhorter à la résignation. Jean-Eugène Robert-Houdin, ayant ramassé la montre, la tenait à la main, constatant le désastre de son organisme en miettes.

— Je suis désolé, balbutia-t-il, et je conjure Votre Eminence de me pardonner cette maladresse... Peut-être parviendrai-je à réparer ce précieux bijou... J’ai là, justement, un mortier et un pilon...

— Arrêtez ! râla le cardinal en s’élançant... Rendez-la-moi, rendez-la-moi telle qu’elle est.

Mais déjà le prestidigitateur avait jeté dans le mortier les débris de la montre et, à grands coups de pilon, il la réduisait en poussière. Ce fut un tumulte. On l’entoura ; le pape, se levant de son fauteuil, s’approcha comme les autres. Serré contre l’opérateur, le visage penché vers le mortier, il suivait, avec effroi, les phases du raccommodage : la montre merveilleuse, broyée, en miettes, ne formait plus qu’une masse informe, où tout, verre, diamants, cadran, émail, rouages, était confondu. Et Robert-Houdin pilait toujours...

Il s’arrêta enfin, s’essuya le front et déclara qu’il s’était trompé : son art était, désormais, impuissant à conduire à bien la réparation espérée. Le Saint-Père, très morose, entraînait le cardinal qui ne décolérait point ; toute la société jetait sur le pauvre magicien des regards courroucés. Déjà Grégoire XVI était sur le seuil de la porte, prêt à rentrer dans ses appartements, quand Robert-Houdin, d’une voix suppliante, s’écria : « Peut-être... Peut-être que si Sa Sainteté consentait à opérer miracle !... Certainement le ciel ne refuserait rien à un aussi saint Pontife... Que Sa Sainteté daigne me permettre seulement de la supplier de porter la main à la poche de sa soutane... Je le répète, un miracle est possible... c’est mon seul espoir !... »

Les spectres et le manoir du diable. Affiche publicitaire pour le Théâtre Robert-Houdin, théâtre que le célèbre illusionniste créa en 1845
Les spectres et le manoir du diable. Affiche publicitaire pour le Théâtre Robert-Houdin,
théâtre que le célèbre illusionniste créa en 1845

D’un mouvement prompt le pape avait plongé la main dans sa poche, et, d’un air ébahi, en retirait la montre du cardinal, intacte, rutilante dans son cercle de brillants, telle enfin qu’elle était sortie, tout à l’heure, des mains jalouses de son propriétaire. Celui-ci, au comble du bonheur, vint, en chancelant de joie, vers l’escamoteur, qu’il pressa dans ses bras, tandis que le Saint-Père, rouge de surprise et de satisfaction, donnait chaudement le signal des applaudissements vite transformée en acclamations.

Jean-Eugène Robert Houdin sourit, salua, disparut. Sa réputation était faite et tout Rome, le lendemain, se disputait la faveur de ses séances. Comment opéra-t-il ce merveilleux tour de passe-passe ?... La chose est déconcertante de simplicité : on a vu que, durant quelques semaines, il avait travaillé chez un horloger de la ville. Là, était venu le cardinal dont la superbe montre avait besoin de réparations.

Séduit par la beauté et la singularité du bijou, Robert-Houdin l’avait copié, employant du cuivre au lieu d’or, imitant l’émail par un simple cadran peint, les diamants par des débris de verre ; il avait mis dans sa poche ce fac-similé exécuté rapidement, et n’y pensait plus, quand, l’heure venue de sa représentation au Vatican, il l’avait retrouvé, et emporté à tout hasard.

On comprend le reste : c’était le fac-similé dont la chute avait ému l’assistance, c’était lui que le prestidigitateur avait si rudement pilé, et, tandis que le Saint-Père s’était approché du mortier, attentif à l’opération, Robert-Houdin avait discrètement glissé, dans la poche béante de la soutane papale, la vraie montre, gardée douillettement dans son gousset depuis que le cardinal la lui avait confiée.

 
 
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