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Droits et usages relatifs aux ponts au Moyen Âge - Histoire de France et Patrimoine


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Histoire des Français

L’Histoire des Français : systèmes politiques, contexte social, population, économie, gouvernements à travers les âges, évolution des institutions.


Droits et usages relatifs
aux ponts au Moyen Âge
(D’après « Revue archéologique ou Recueil de documents et de mémoires
relatifs à l’étude des monuments, à la numismatique et à la philologie
de l’Antiquité et du Moyen Âge », paru en 1858)
Publié / Mis à jour le dimanche 29 septembre 2019, par LA RÉDACTION

 
 
 
Au Moyen Âge, le passage des rivières offre de grands dangers, et de fréquentes catastrophes exposent les voyageurs à la commisération des habitants du voisinage des fleuves et des rivières. Il faut attendre le Xe siècle pour qu’abbés, évêques et seigneurs laïques s’associent de façon à réunir les ressources nécessaires à la construction de ponts sur les eaux considérables, les péages mis en place visant à pourvoir à leur entretien, toute construction sur ces structures étant à l’époque prohibée

Avant le Xe siècle, les bacs n’étaient pas très nombreux ; rien donc ne venait en aide au pauvre voyageur. On doit ajouter cependant que les eaux courantes étaient moins encaissées et que, le lit des rivières occupant un espace très considérable et leurs eaux se divisant, on trouvait plus facilement des gués praticables pour les traverser.

De simples cordes tendues d’une rive à l’autre formaient le principal secours que l’autorité seigneuriale offrait aux voyageurs. Des passerelles furent bien, il est vrai, construites dans le voisinage des moulins où les eaux se réunissaient, pouvant servir aux usages les plus ordinaires des villages et facilitant les communications des habitants d’une rive à l’autre ; mais ces passerelles n’existaient que sur les petites rivières, elles étaient peu nombreuses et ne suppléaient pas au manque de ponts sur les eaux considérables.

Vieille femme portant un sac de blé au moulin en franchissant un cours d'eau. Enluminure extraite du Mortifiement de Vaine Plaisance, poème allégorique composé vers 1455 par René d'Anjou et illustré vers 1470 par Jean Colombe
Vieille femme portant un sac de blé au moulin en franchissant un cours d’eau. Enluminure
extraite du Mortifiement de Vaine Plaisance, poème allégorique composé vers 1455
par René d’Anjou et illustré vers 1470 par Jean Colombe

Au commencement du règne des rois capétiens (fin du Xe siècle), l’intérêt commun fut d’abord défendu presque uniquement par le clergé ; il créa alors des associations dans le but d’exécuter des travaux d’utilité publique, et invita les seigneurs laïques à en faire partie. Ce fut du moins pour un résultat analogue que des abbés, des évêques et des seigneurs laïques s’associèrent, dès le Xe siècle, afin de pouvoir exécuter des travaux qui devaient profiter à tous et spécialement aux sujets des seigneurs qui participaient à ces œuvres importantes. De semblables associations pouvaient être les seuls moyens de réunir les ressources nécessaires pour faire face aux grandes dépenses exigées par ces entreprises. Ainsi, en l’année 987, lorsque l’on voulut construire le pont d’Albi sur le Tarn, plusieurs évêques et seigneurs contribuèrent à cette œuvre.

Du Cange nous apprend que les ponts étaient des ouvrages d’utilité publique auxquels personne n’était dispensé de contribuer, quoiqu’ils existassent en petit nombre, et des péages réguliers avaient été établis, afin de pourvoir aux énormes dépenses que les travaux d’entretien occasionnaient. Mais bientôt des abus de péages s’introduisirent dans diverses localités.

C’est Guillaume le Grand, duc d’Aquitaine, qui nous révèle ce fait, par sa charte de l’an 998. En vertu de cet acte, il défend pour toujours de lever des péages au passage du Pont-Royal, sur les bêtes de somme qui le traversaient, ainsi que sur un autre pont dit Massolins et sur celui d’une ville du voisinage. Ce droit n’avait été créé que depuis la mort du père du duc régnant. Eudes, comte de Chartres, de Tours et de Blois, fit une défense analogue en 1037. Il déclara qu’ayant fait bâtir un pont à Tours dans le seul but de faire une action méritoire pour le salut de son âme, il ne voulait pas qu’il y fût perçu des droits d’aucune espèce.

Mais déjà l’exemple donné par le clergé d’Albi pour les travaux du pont sur le Tarn trouvait de nombreux imitateurs, et d’autres constructions nouvelles s’élevaient dans divers pays. La première que nous pourrons indiquer fut le résultat de l’association de deux abbés, et le but en est ainsi indiqué dans l’acte : « De construendo ponte super fluvium Eraur, in loco nominato Gurgo-Nigro [le Tourbillon-Noir, gourgo signifiant le gouffre, le tourbillon, en langue romane du Midi] ». C’étaient l’abbé d’Aniane et celui de Saint-Guillem qui s’associaient. L’une des parties fut chargée du transport de tous les matériaux et de plus de la dépense de la moitié des constructions qu’il devait payer au maître des œuvres. Mais il était bien convenu que ni l’un ni l’autre des deux monastères ne pourrait avoir ni une tour (castellum) ni une église, ni aucune espèce de forteresse sur ce pont, ni percevoir aucune redevance payable par une femme ou par un homme quelconque.

L’entretien de ces ponts était habituellement à la charge des villages dans le voisinage desquels ils étaient construits : c’est ce que fait connaître la charte du roi d’Angleterre Edouard, datée de l’année 1059. Le Pont-au-Change, à Paris, avait d’abord été construit au XIe siècle, moitié en bois et moitié en pierre ; mais en l’année 1296, il fut refait entièrement en pierre et les côtés des parapets furent occupés par des maisons.

Les ponts, comme les forteresses, furent souvent l’occasion de procès importants entre les maisons religieuses qui s’étaient associées pour les construire. C’est ce qui arriva en 1073, dans le pays messin. Valon, abbé de Saint-Arnoud et l’abbesse de Bouxion-aux-Dames, ne se trouvèrent pas d’accord sur la part qui revenait à l’une et à l’autre de ces maisons religieuses, dans la propriété et par conséquent dans le revenu que produisait le pont. Il ne fallut pas moins que l’intervention de deux évêques et celle du duc Théodoric, pour régler ce grave différend ; enfin le 29 avril une transaction fut signée entre les parties, et il fut convenu que, tous les ans, l’abbé recevrait par lui ou par son député, le jour de Saint-Remy et sur le pont même, douze sous de cens. La convention ajoutait que, si le pont était détruit par incurie ou par la violence des eaux et non reconstruit, l’abbé reprendrait ses droits de bac, et les piles du pont seraient arrachées pour que la navigation ne fût point gênée par leurs ruines. Ainsi ce fut l’abbesse qui supporta toutes les charges de cette transaction, quoiqu’elle eût construit un pont sur sa propre terre.

Avant le commencement du XIIe siècle, de pieux ermites, dans un but d’humanité, songèrent à fixer leur séjour dans des lieux agrestes, mais qui avoisinaient le gué des rivières importantes, ou d’un accès difficile ; ils se donnèrent pour mission de faciliter le passage des eaux aux pauvres pèlerins ou romieux, auxquels l’ignorance des localités pouvait devenir funeste. Dans leur humble cabane, on trouvait toujours du feu, et quelquefois même un lit était offert à ces fervents chrétiens qui allaient accomplir un vœu soit à Jérusalem, soit à une église lointaine dont les saintes reliques étaient en vénération dans toute la France.

Les planches sur pilotis étaient alors les ponts les plus habituels et on en plaçait même sur des rivières importantes, comme l’Aveyron. L’abbaye de Moissac reçut la donation, en l’année 1120, de celle qui était in loco Roca Columberia, avec quelques dîmes pour son entretien. Le roi Louis VI permit aux habitants de Beauvais, en 1122, de refaire les ponts et planches sur les eaux (ès yaues) de la ville, soit que ces planches tombassent ou fussent brûlées, sans être obligés d’obtenir une nouvelle autorisation, pourvu que ces ponts leur appartinssent.

Le comte de Toulouse, en permettant, en l’année 1144, à des particuliers de fonder la ville de Montauban, leur imposa l’obligation de faire un pont sur le Tarn. Mais nous ne savons rien sur ceux qui refirent le pont de Rouen en l’année 1145.

Pont Saint-Bénézet sur le Rhône, à Avignon (construction de 1177 à 1185)
Pont Saint-Bénézet sur le Rhône, à Avignon (construction de 1177 à 1185)

Le monastère de Saint-Quentin avait à sa charge la réparation de plusieurs ponts, et cette dépense était très considérable pour lui. Les habitants de la ville, qui en profitaient, ne s’en montrèrent pas très reconnaissants. En l’année 1148, ils furent en effet assez irrévérencieux pour insulter ces bons religieux, jusqu’au point d’enfoncer les portes du monastère et de violer un asile accordé dans l’église. Lorsque le peuple eut assouvi sa rage brutale, le moment de la réflexion lui arriva et il lui fallut songer à apaiser la colère de l’abbé de Saint-Quentin. Les plus avisés s’imaginèrent, afin d’obtenir leur pardon, de lui proposer de mettre à la charge du peuple, à titre de réparation de l’insulte faite à cette maison conventuelle, l’entretien à perpétuité des ponts qui lui appartenaient. Ce bon abbé se laissa toucher par tant de repentir et leur donna sa charte qui constatait le pardon accordé et les obligations contractées par le peuple pour le temps à venir.

Il était toujours défendu d’élever des forteresses sur les ponts, ou d’y percevoir un péage quelconque sans autorisation des fondateurs. Une charte de l’empereur Frédéric, de l’année 1158, et un acte relatif à l’abbaye de Saint-Florent de l’année 1162, pour un pont bâti sur la Loire, constatent encore ces deux faits. Dans les Historiens de France, on apprend que le pont d’Arles était en construction en l’année 1165, et, d’après la Roque, généalogiste de la maison d’Harcourt, Maurice, évêque de Paris, fit un traité, en l’année 1168, avec la comtesse de Meulan en Vexin, pour construire à frais communs un pont en pierre dans cette ville.

Mais déjà, et selon la légende popularisée par Chateaubriand, l’importante confrérie religieuse connue sous le nom des hospitaliers-pontifes ou constructeurs de ponts, aurait pris naissance et se serait établie à Maupas, au diocèse de Cavaillon, dès l’année 1164 : à la faveur des services immenses que cette localité reçut des travaux exécutés par les frères pontifes, elle changea son nom contre celui de Bonpas, qu’elle porta à partir du milieu du XIIe siècle.

Il est probable aussi que le retentissement de cette première œuvre de grande utilité valut à ces religieux d’être constitués régulièrement sous la discipline de leur chef illustre et leur fondateur saint Bénezet. Les légendes du midi de la France abondent en souvenirs plus ou moins fabuleux sur ce saint personnage, et toutes veulent que la mission qu’il accomplit à Avignon lui eût été révélée d’une manière prophétique et thaumaturgique des plus merveilleuses, et, à l’occasion d’une éclipse solaire, qui sert à fixer la date de cette révélation divine à l’année 1178 (13 septembre).

Les supérieurs de ces maisons prenaient le nom de prieur ou de commandeur et les religieux, simples frères, n’étaient point engagés dans les ordres sacrés. À l’origine de leur confrérie, lorsqu’ils ne pouvaient entreprendre de construire des ponts dans certaines localités, ils y établissaient au moins un bac pour favoriser le passage des rivières et des torrents, ce qui leur attirait de nombreuses charités. Bientôt un hospice s’élevait près du bac et servait d’asile aux voyageurs. Depuis douze années Bénezet avait terminé son œuvre à Bonpas, lorsqu’il voulut entreprendre une construction bien autrement importante que la première : ce fut celle du pont d’Avignon.

Le 13 septembre 1178 , le clergé de cette ville, ayant l’évêque à sa tête et suivi de presque tous les habitants, se rendit processionnellement sur les bords du Rhône, pour assister à la pose de la première caisse qui devait servir de base à cette œuvre immense. Mais, en même temps que l’on travaillait à construire le pont, Bénezet faisait élever une maison conventuelle et un hospice dans le voisinage du fleuve. Ces deux derniers bâtiments étaient à peine achevés lorsque Bénezet mourut en l’année 1184, en odeur de sainteté, et après avoir manifesté le désir que son corps fût porté dans la chapelle qu’il avait construite sur la troisième pile du pont, en l’honneur de saint Nicolas, évêque de Myre et patron des navigateurs.

C’est aussi vers ce temps-là que cette chapelle devint célèbre, et bientôt après le bruit des miracles opérés par le saint corps de Bénezet y attira de nombreux pèlerinages. Comme on assurait que la meilleure manière de se rendre le saint favorable était de contribuer, selon ses facultés, à l’œuvre du pont, les riches par des donations en argent et les pauvres par des travaux manuels qui durèrent parfois des années entières, cherchaient à obtenir l’intervention du saint en faveur de leurs vœux. C’est ainsi que les dépenses énormes de cette entreprise continuaient à être assurées. Le frère Jean Benoît avait pris la direction des travaux depuis la mort de saint Bénezet ; il fit ajouter à sa maison conventuelle une église, un cimetière et une chapellenie. Enfin, en 1188, fut entièrement achevé ce pont miraculeux, après dix années de travaux : sa longueur, était de treize cent quarante pas et il avait dix-huit arches.

À peine cette œuvre immense était-elle terminée, que les frères hospitaliers-pontifes entreprirent un autre pont non moins difficile à exécuter, et non moins utile. Ce fut sur les bords de la Durance que ces religieux vinrent travailler, et ils étaient depuis peu occupés à leur nouvelle entreprise, lorsque le pape s’empressa de les féliciter par une bulle datée de l’année 1189, déclarant approuver les plans qu’ils venaient d’arrêter, et prendre sous la protection du saint-siège l’ordre même des frères hospitaliers. Le comte de Forcalquier et le comte de Toulouse ajoutèrent de nombreuses franchises à ces premières faveurs pontificales, et le pape Innocent IV y mit le comble, en préconisant et authentiquant le culte de saint Bénezet dès l’année 1251.

Mais dans les provinces où les frères hospitaliers-pontifes ne travaillèrent pas, les villes furent obligées de s’imposer extraordinairement pour parvenir à construire les ponts dont elles avaient une absolue nécessité. Ainsi, à Carcassonne, la ville ne pourvut que par ce moyen, en 1184, aux dépenses de son pont. Mais comme il était construit sur la terre du seigneur, ce seigneur conservait tous ses droits de propriété quoiqu’il n’eût pas contribué aux dépenses des travaux, et il fut nécessaire d’obtenir du comte de Béziers, Roger, une déclaration de renonciation à ses droits. Il voulut bien la donner, et ajoutait à cette première concession le droit d’y percevoir un péage dont le produit serait exclusivement employé à l’entretien de ce pont.

Pont-Vieux de Carcassonne sur l'Aude (construit au XIIe siècle, remanié au XIVe)
Pont-Vieux de Carcassonne sur l’Aude (construit au XIIe siècle, remanié au XIVe)

En temps de guerre, le seigneur d’épée avait, dans bien des provinces de France, le droit de faire démolir les ponts, même ceux à la construction desquels il n’avait pas contribué ; mais il fallait un cas de salut commun. Cependant il était nécessaire d’obtenir une permission spéciale du seigneur d’épée pour pouvoir réédifier ce pont démoli dans un but d’utilité momentanée.

Ainsi, le pont de Pas-Arnoult avait été abattu par ordre de Bernard de Machecoul « propter turbationem guerrae » ; mais comme les religieux du monastère de Saint-Martin, qui l’avaient fait construire, avaient gardé le droit de passage au Pas-Arnoult, le seigneur Bernard leur permit, en l’année 1199, de réédifier leur pont.

Dès le commencement du XIIIe siècle, nous trouvons encore deux permissions de construire des ponts : l’une d’une libéralité pleine et entière, l’autre arrachée après de nombreuses contestations qui n’avaient pas d’autre but que d’obtenir une part dans les produits d’un pont, sans participer à la dépense. Ce fut un évêque qui donna ce mauvais exemple. Tous les habitants d’une commune n’étaient pas également obligés de contribuer aux frais de l’entretien des ponts ; quelques-uns même en étaient complètement exempts ; mais toute commune qui, par suite d’insurrection ou autre violence, avait détruit les ponts, était obligée de les refaire à ses dépens. Nous allons citer des documents.

C’est d’abord le comte de Toulouse donnant permission aux habitants de la ville de ce nom, de construire un pont, entre les viviers et l’hôpital de Sainte-Marie, ou bien partout ailleurs à leur convenance ; mais comme il fallait le consentement des religieux de Sainte-Marie pour exécuter ces travaux, le comte s’empressa de le demander. Il promit en même temps de prendre ces religieux sous sa protection et de les défendre contre toutes violences, s’ils voulaient chanter un office et dire une messe pour le repos de l’âme du père du comte, et de plus faire des prières pendant la durée de la vie du comte, pour que Dieu lui pardonnât ses péchés.

Les religieux de Sainte-Marie accordèrent tout ce que demandait le comte de Toulouse, et les habitants entreprirent immédiatement la construction du pont. Il y avait eu échange de bons procédés entre l’homme d’épée et l’homme d’église, gracieuseté complète du seigneur pour ses sujets.

En 1246, ce fut Pierre de Meaux qui déclara que certains habitants de la ville et banlieue y désignés, n’étaient pas tenus à l’entretien du pont sur la Marne, et en 1247, il fut reconnu par un traité « de ponte de Trecines » sis entre Saint-Denis et Montque, et que l’on venait de reconstruire en bois, quoiqu’il fût autrefois en pierre, que la moitié de ce pont appartenait à l’abbé de Saint-Denis, qui pouvait le refaire en pierre ou en bois, comme bon lui semblerait, mais qu’il n’était chargé que de la moitié seulement des travaux à exécuter, c’est-à-dire de la portion qui se trouvait du côté de Pierrefitte.

Quant à des procédés peu généreux de la part de l’autorité épiscopale, monseigneur de Cahors ne s’en dispensa point, en 1251, à l’égard des habitants de cette ville. Les consuls, en effet, avaient formé le projet de construire un pont au port Butlier sur la rivière du Lot « pro utilitate civitatis Cadurci et ad evitandum periculum navigii et transiendum, etc. » C’était donc un ouvrage réellement d’utilité publique. Mais l’évêque, qui avait le droit du seigneur, s’y opposa formellement, quoique les consuls lui démontrassent que ce pont ne lui porterait aucun préjudice.

Enfin, après bien des arbitrages, l’évêque consentit à lever son opposition, mais à condition que le pont serait bâti entre la maison Barril et l’église de la Dorade ; que l’évêque y entretiendrait pendant trois années un homme qui percevrait le péage du pont, afin de constater la somme que produirait ce péage : si c’était plus de dix livres, l’évêque recevrait cette somme annuellement des habitants de la ville ; si c’était moins de dix livres, les habitants payeraient à perpétuité cette somme de dix livres à l’évêque.

Divers autres droits furent encore demandés par le prélat ; il voulut, par exemple, que son bois passât en franchise sur le pont, que les consuls renonçassent à un impôt qu’ils percevaient sur les objets appartenant à l’évêque et qui étaient débarqués sur le port, mais seulement quand la circulation serait établie sur le nouveau pont. Cette œuvre importante pour les habitants de Cahors, leur coûta donc de grands sacrifices, non-seulement pour construire ce pont, mais encore pour obtenir la permission de l’entreprendre. L’utilité publique manquait alors de législation suffisamment protectrice contre les intérêts privilégiés.

Nous voyons également qu’en l’année 1269, après l’insurrection des habitants de Lyon contre leur évêque, ils furent condamnés à rétablir les ponts dans leur état primitif et tels qu’ils étaient avant la rébellion. Les consuls se portèrent garants de l’exécution de ces obligations.

Dans l’espace de temps dont nous venons de parler, les frères hospitaliers-pontifes n’avaient pas cessé de poursuivre leur œuvre si utile et de donner des preuves de leur dévouement aux intentions libérales du fondateur de leur ordre. Quelque relâchement dans les mœurs des frères hospitaliers avait bien, il est vrai, excité des réclamations plus ou moins motivées, mais ils n’entreprirent pas moins une œuvre immense dans le pays de Saint-Savournin-du-Port, sur le Rhône, qui appartenait à l’abbaye de Cluny.

Un passage des plus dangereux existait sur ce point du fleuve et gênait les développements de cette localité importante, située entre les provinces de Languedoc, de Dauphiné et le comtat Venaissin. L’abbé de Cluny voulut faire cesser cet état de choses, et s’adressa dans ce but aux frères hospitaliers. En 1265, au mois de septembre, l’abbé de Cluny (Jean de Tensanges) vint poser la première pierre de l’œuvre d’un pont qui prit dès lors le nom de pont du Saint-Esprit, sous lequel il a toujours été connu depuis.

Les dons volontaires des habitants de cette localité et du voisinage payèrent les dépenses : mais il fallut un long espace de temps pour arriver à réaliser cette entreprise. Ce ne fut, en effet, qu’après trente années que l’hospice et le pont furent terminés. Ce pont, un des plus beaux parmi les anciens ponts de France, comptait vingt-deux arches, représentant une étendue de douze cents pas de longueur, sur quinze pieds de largeur. Dans les piles, on ménagea des ouvertures cintrées pour donner un cours plus facile à la violence des eaux. Et ce grand monument, bien digne de l’admiration qu’il excite, existe encore après avoir défié pendant six siècles le temps et les eaux toujours impétueuses du fleuve qu’il a soumis. Une police particulière pour le passage de ce pont merveilleux en a assuré la conservation.

Pont du Saint-Esprit enjambant le Rhône entre Pont-Saint-Esprit et Lamotte-du-Rhône (construction de 1265 à 1309)
Pont du Saint-Esprit enjambant le Rhône entre Pont-Saint-Esprit
et Lamotte-du-Rhône (construction de 1265 à 1309)

Après avoir accompli cette grande œuvre, des signes de décadence se manifestèrent dans l’ordre des frères hospitaliers-pontifes ; leurs grandes richesses excitèrent l’envie du peuple et dès lors aussi le relâchement des mœurs de ces religieux devint plus grand et accrédita tous les bruits fâcheux qu’on répandit contre eux. L’hospice du pont du Saint-Esprit n’en acquit pas moins une grande prospérité, et sa chapelle était devenue un but de célèbres pèlerinages, quoiqu’il fut admis, dans ce même temps, qu’il valait mieux employer les revenus de cette maison à l’entretien du pont qu’à celui de la chapelle.

Dans plusieurs provinces du royaume, les réparations des ponts, leur entretien et enfin la permission d’établir de petits ponts, même provisoires, pour l’exploitation d’un bois, ne pouvaient avoir lieu qu’après des conventions spéciales entre les parties intéressées. Elles variaient par leur forme et par leurs exigences, selon les pays de droit coutumier ou de droit écrit.

Ce fut le pape Clément IV qui eut le bon esprit de prêter l’autorité de son nom et de son ministère de vicaire de Jésus-Christ, pour aider à achever, en 1267, le pont sur le Lève, territoire de Montpellier. Il ne pouvait être achevé faute d’argent. Le saint-père écrivit aux évêques de Nîmes, de Bourges, etc., qu’il accordait quarante jours d’indulgence à tout chrétien qui ferait des aumônes pour l’achèvement de cette œuvre ; l’argent nécessaire fut bientôt après réuni, et l’œuvre terminée, grâce à l’intervention spirituelle du saint-père.

En 1269, un moyen analogue fut mis en pratique par Jean, archevêque de Bourges, pour le pont d’Antraigues. Le prélat écrivit aux ecclésiastiques de son diocèse d’exciter leurs fidèles à contribuer, par des dons volontaires, à l’achèvement de ce pont qui fut construit en pierre.

D’après la coutume de Ponthieu, qui date de 1280, c’étaient les gens de la commune qui faisaient et refaisaient à leurs dépens les ponts de la ville. Mais, en Flandre, les ponts situés entre Saint-Omer et Gravelines ne pouvaient être ni abaissés ni relevés, ni barrés provisoirement, sans la permission du comte. Ainsi le voulut le seigneur Guy en l’année 1222, et lorsque le roi de France étendit sa juridiction sur cette seigneurie, il s’empressa de confirmer, en 1350, l’ordonnance du comte de Flandre.

À Compiègne, le roi avait d’abord accordé à l’abbé de Sainte-Corneille de lever sur les habitants un impôt spécial dont le produit devait être affecté à l’entretien du pont, mais l’abbé abusa de la permission royale ; il y eut plainte des consuls, et le roi, pour rétablir la paix entre la commune et l’Église, rendit au maire et aux jurats le droit de lever cet impôt, à condition qu’ils fourniraient à l’abbé l’argent nécessaire à l’entretien du pont.

À Melun, ce fut le roi seul qui, vers ce temps-là, supporta les dépenses de la construction du pont de cette ville, et en 1291 Philippe le Bel permettait aux consuls de Grenade de construire un ou plusieurs ponts sur la Garonne et sur la Sève, de les tenir en bon état, et s’ils venaient à être emportés, les consuls devaient y faire faire un passage libre pour tout le monde, comme devaient être les ponts eux-mêmes. L’entretien de ces ponts était prélevé sur le produit des amendes.

Les documents originaux relatifs aux ponts d’une moindre importance constatent les faits suivants. Le seigneur de la Laing, sire de Semeries, fut obligé de prier humblement et dévotement, dit la charte, l’abbé d’Anchin, en l’année 1287, « que par sa débonaireté, il voulut bien lui permettre de faire faire un pont de fust sur leur yeau qu’on appelé dou Boussart, pendant le temps que dureroit l’exploitation de son bois, sauf après à l’enlever de tout en tout. » Cette permission lui fut accordée moyennant 40 sous et la réparation de tout dégât à ses frais. Il arrivait fréquemment à cette époque que les exigences pécuniaires des abbayes étaient simplement une manière de constater leur droit d’accorder ou de refuser une concession ; mais alors la somme exigée ne dépassait pas quelques oboles. Pour le pont de Boussart, ce fut bien réellement un droit que l’abbé vendit au seigneur de la Laing.

D’autres fois, les abbés accordaient des permissions semblables de faire des ponts provisoires, mais à la condition d’en permettre l’usage aux gens de l’abbaye pour aller à une de leur grange, tant que durerait ce pont. Au mois de juillet 1290, un jugement condamna Jean, seigneur de Chappe, à payer au prieuré de Chappe 75 sols de rente sur ses moulins foulons dudit lieu de Chappe ; à lui délivrer toutes les semaines un boisseau de farine ; à lui moudre gratis tous les grains nécessaires pour le prieuré ; à laisser jouir les religieux du droit d’usage pour couper du bois dans la forêt de Poil. Le prieur toutefois fut débouté de sa demande de pouvoir passer sur le pont qui est sur le fossé dudit chevalier de Chappe pour aller à la grange du prieuré.

Les abbés se montraient quelquefois moins exigeants lorsqu’il s’agissait des intérêts d’une autre maison conventuelle ; ils réservaient cependant leurs droits avec une scrupuleuse attention. Ainsi, par une lettre de Bérenger, abbé de Figeac, on voit qu’il permit, en 1291, aux frères prêcheurs de cette ville, de construire un pont en bois sur la rivière de Sellé, qui passait entre les murs de cette ville et leur couvent, sauf aux frères prêcheurs à choisir l’emplacement du pont à partir « a portali novo d’Ortabadiol, usque ad portale dels predicadors de ultra pontem, salvo jure nostro et monasterii nostri », et il était bien entendu qu’on ne construirait aucune maison ni sur le pont ni dans son voisinage. Cependant l’abbé de Tulle fut assez gracieux pour le seigneur Raimond de Cornolion, quand il lui permit de faire, en 1295, un petit pont, après avoir pris l’engagement par serment de le détruire aussitôt qu’il en serait requis par l’abbé.

Déjà au XIVe siècle l’ordre des frères hospitaliers-pontifes avait cessé d’exister, malgré les immenses services qu’il avait rendus à son pays. Le pape Jean XXII, en sécularisant leur congrégation, les réunit à d’autres ordres religieux, et ils disparurent bientôt. L’ordre du Temple avait absorbé la maison des hospitaliers de Bonpas en 1277 ; ils furent remplacés dans cette ville par les hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem, en 1278, sur la demande de l’évêque de Cavaillon. Quant à la maison des frères pontifes d’Avignon, on essaya de la rappeler à une discipline plus sévère par des règlements des années 1307 et 1311, mais sans succès. Elle fut enfin réunie au chapitre de l’église de Saint-Agricole. De tous ces hommes si utiles, on ne garda le souvenir que du fondateur de l’ordre, le frère saint Bénezet.

Pont des Cieutats enjambant le Lot à Villeneuve-sur-Lot (construction de 1282 à 1289). La grande arche date du XVIIe siècle
Pont des Cieutats enjambant le Lot à Villeneuve-sur-Lot (construction de 1282 à 1289).
La grande arche date du XVIIe siècle

Il est facile de reconnaître l’influence de ces pontifes sur les constructions des ponts, par les nombreuses chapelles qui furent élevées à l’entrée de ces utiles ouvrages, et cet usage exista surtout en Gascogne, où ils travaillèrent longtemps. Nous trouverons peut-être dans le Dauphiné la dernière trace de l’existence des frères pontifes, en 1323, à l’occasion de la construction d’un pont près de Saint-Marcelin, dans le voisinage duquel s’élevèrent aussi une chapelle et un hôpital, ces deux genres d’édifices étant les accessoires nécessaires des travaux dirigés par les frères de la congrégation que nous venons de mentionner.

Enfin, pendant la première moitié de ce XIVe siècle, certains péages furent alors autorisés, soit provisoirement, soit à perpétuité, afin de pourvoir aux dépenses d’un pont ; des impositions furent établies sur les habitants d’une ville pour l’entretien d’un pont déjà fait. Des abbés se font les entrepreneurs de ces constructions, moyennant une somme déterminée d’avance, ou au moyen d’un péage à perpétuité. D’autres fois, les maires viennent prier des religieux de contribuer volontairement à une œuvre si utile, ce que ceux-ci accordent après avoir fait constater par écrit que rien ne les obligeait à faire une donation pour l’œuvre du pont.

Les amendes et les barrages continuèrent à pourvoir à l’entretien des ponts ; mais on voit de plus que le roi permettait de prendre dans ses forêts le bois nécessaire pour refaire certains ponts qui menaçaient ruine, et que les communes ne pouvaient restaurer faute d’argent. Quelquefois le roi se réservait une indemnité pécuniaire payable à de très longs termes. Enfin, nous remarquerons aussi que des difficultés s’élevaient entre des maires et des abbés au sujet de quelques planches qui servaient, dans une ville, au passage des piétons : non seulement on discutait pour savoir qui aurait le droit de les établir ou de les retirer, mais encore, ce premier point une fois décidé, renaissaient d’éternelles discussions pour régler qui payerait l’entretien de ces simples planches.

Pendant la seconde moitié du XIVe siècle, nous ne trouvons pas, dans les ordonnances des rois de France, de clauses spéciales qui intéressent la création ou l’entretien des ponts. Nous voyons seulement de nouveaux legs faits et acceptés dans ce but ; certains monastères sont alors obligés de contribuer à ces ouvrages d’utilité générale, et les juifs, pour la première fois, sont condamnés à en payer leur part. La hauteur et la largeur des planches ou passerelles sont réglées par des ordonnances, et quelques-unes furent même établies aux frais du roi.

Les juges ordinaires reprennent la surveillance de ces travaux, s’informent des personnes ou des communautés à la charge desquelles ces constructions doivent tomber et donnent leur avis sur les barrages momentanés. Le clergé, par des excommunications, cherche quelquefois à faire ajourner les travaux, comme il tâche aussi de protéger ceux qui intéressent les églises en accordant des indulgences faciles à acquérir. Déjà les hauts justiciers sont imposés pour une part dans ces travaux. Enfin, le roi, qui avait de plus grands intérêts à surveiller et à protéger dans son royaume, nomme des conservateurs chargés de visiter les ponts et de les faire entretenir et conserver en bon état. Avec leur apparition dans l’administration commença le règne de l’infortuné Charles VI.

 
 

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