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Orthographe « laïque » : arme de nivellement intellectuel du peuple par le bas ?

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L’Histoire éclaire l’Actu
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Orthographe « laïque » : arme
de nivellement intellectuel
du peuple par le bas ?
(D’après « La Revue hebdomadaire », paru en 1893)
Publié / Mis à jour le dimanche 20 octobre 2019, par LA RÉDACTION
 
 
 
En 1893, La Revue hebdomadaire dénonce un projet en préparation de réforme complète de l’orthographe, son instigateur, Octave Gréard — qui débuta comme inspecteur d’académie à Paris en 1864 et conseillera les ministres de l’Instruction publique, accompagnant pendant 23 ans la politique scolaire de la Troisième République —, proclamant le droit d’écrire un ver de lampe et un verre de douze pieds, au motif que le savoir écrire est un reliquat d’aristocratie, un raffinement inutile et choquant l’idée d’égalité entre les citoyens

Selon le chroniqueur de La Revue hebdomadaire, on en veut à l’orthographe. Pourquoi ? Qu’a-t-elle fait aux gens ? Menace-t-elle la République ? Humilie-t-elle un trop grand nombre d’électeurs et de députés ? On ne sait pas, mais elle est mal vue, elle gêne, elle est comme la probité, et l’on nous réserve une orthographe « réformée », une orthographe « démocratique », quelque chose comme une orthographe « laïque ». Le plus singulier, dans cette campagne singulière, c’est la persuasion où semblent s’en trouver les auteurs, que l’orthographe est purement conventionnelle et artificielle.

Balzac affirme qu’un nom ne s’invente pas, et que tout nom, pour en être un, doit venir de loin, avoir subi ses transformations naturelles, et représenter comme un phénomène de géologie sociale. S’il en est ainsi des noms, il en de même aussi des mots qui sont les noms des choses, des actions ou des états, et chaque mot, effectivement, renferme une mystérieuse et lointaine histoire qui se lit, se devine ou se cache dans ses lettres comme l’histoire de la terre dans le caillou que nous ramassons.

Tout ce qu’un vocable contient d’usages, de significations, de controverses, d’origines, de corruptions, d’acceptions, d’évolutions, est donc infini, tout cela se retrouve dans la façon dont on l’écrit, compose sa physionomie, et si cette physionomie est énigmatique, c’est que toute physionomie l’est toujours, en raison même de ce qu’elle évoque d’antérieur et d’inconnu, plaide La Revue hebdomadaire.

Quand on propose de « réformer » l’orthographe, on propose, en conséquence, non pas une « réforme », mais une mutilation, et une stupide mutilation, une mutilation imbécile, poursuit le journaliste. On retranche certaines lettres à certains mots, sous prétexte qu’elles les compliquent inutilement, comme on raccourcirait les oreilles à certaines personnes sous prétexte qu’elles les auraient trop longues, et qu’on entend aussi bien avec des oreilles plus courtes. Et s’il est dans la nature orthographique d’un mot d’être compliqué ? S’il est de son caractère, par son étymologie ou les crises qu’il a traversées, de se hérisser de certaines consonnes ? Pourquoi le priver de sa figure et de son originalité ? Pourquoi même, dans de nombreux cas, lui donner une signification absolument différente de sa signification naturelle ?

On dirait, à entendre M. Gréard, qu’on peut impunément changer l’i en y, se passer des redoublements, ou supprimer l’h ! On croirait qu’on a mis un jour les lettres de l’alphabet dans un bonnet, qu’on les a lancées en l’air, et que le dictionnaire en est résulté ! Or, le hasard n’est jamais admissible. Ou bien nous savons de quoi le mot se compose, qu’il s’écrit logiquement, et rien n’explique alors qu’on l’écrive autrement, ou bien il a des bizarreries, des incorrections, des verrues, mais nous en connaissons l’histoire, ces bizarreries et ces verrues mêmes le complètent, et nous ne devons pas l’en tronquer ou bien il nous semble étrange sans que nous nous en expliquions l’étrangeté, mais rien encore, ici, n’autorise à le défigurer on peut le trouver mystérieux, on ne peut pas le déclarer absurde.

Et pourquoi, d’ailleurs, ce mélange de logique et de caprice serait-il pris pour un défaut ? N’est-ce pas justement cela qui anime une langue, l’accidente, la rend humaine, vivante, et lui donne ses teintes et ses reliefs séculaires ? N’est-ce pas cela qui fait sa beauté, sa grâce, son pittoresque, sa particularité ? Il est naturel, assurément, qu’elle se modifie à la longue, et que ses mots, selon les temps, n’aient pas absolument la même physionomie. Mais encore faut-il qu’ils conservent, sous leur figure écrite, leur identité orthographique !

Qu’ils changent peu à peu comme tout change, qu’ils évoluent comme tout doit évoluer, on le comprend, et on ne comprendrait pas le contraire, mais vouloir les rogner et les couper par ordonnance académique, les rendre tous en bloc grotesques et affreux par décret, voilà une belle pensée pour un universitaire ! Et c’est cependant l’idée, le souhait, le plan, la pensée de M. Gréard ! s’indigne le chroniqueur.

« Mais l’orthographe, vous disent d’un air de supériorité des gens ferrés, l’orthographe est une invention moderne ! Elle n’existait pas avant Voltaire ! Chacun, autrefois, avait la sienne, Mme de Sévigné n’en avait même pas du tout, et nos vieux auteurs ne s’en portaient pas plus mal ! » C’est vrai, « nos vieux auteurs » n’avaient pas d’orthographe fixe, et ne s’en portaient pas plus mal. « Nos vieux auteurs », seulement, savaient le grec et le latin, et les savaient en général dans toute la force du mot. Et non seulement ils les savaient, mais ils les parlaient, et lorsqu’un terme arrivait sous leur plume, ils y mettaient d’instinct tout l’arôme et toute la saveur de leur science. Ils n’avaient pas toujours les mêmes opinions sur les mêmes mots, mais leurs opinions s’expliquaient, elles avaient leurs raisons, et leur fantaisie même avait les siennes ; c’était la fantaisie d’un moine ou d’un docteur, et non celle d’une cuisinière.

L’orthographe, en réalité, coulait de source pour chacun d’eux, et si chacun avait sa source à lui, son orthographe personnelle, chaque source était une vraie source, et sortait de la même nature. Aujourd’hui, l’écriture résume et collectionne toutes ces écritures anciennes et diverses ; elle les rappelle, les évoque, elle en est le souvenir et l’âme. Pourquoi veut-on effacer l’un, et veut-on faire envoler l’autre ? Pourquoi ? Gardez-vous bien surtout d’aller chercher là-dedans une raison raisonnable, quelque raison plausible de langage, d’art, de grammaire ou d’esthétique.

L’académicien François Coppée s’est écrié dans un juste cri d’épouvante : « Détruire l’orthographe ! Seigneur, mon Dieu ! C’est la dernière aristocratie qui nous reste ! » Et c’est bien cela, oui, poursuit le chroniqueur de La Revue hebdomadaire, c’est cela ! L’orthographe est bien une aristocratie, comme l’aristocratie était une orthographe, et ce qu’on veut détruire, en détruisant l’orthographe, c’est bien précisément l’aristocratie qu’elle est, l’aristocratie de l’écriture, cette aristocratie-là. Ses nuances, ses caprices et ses irrégularités représentent pour la foule un haut degré d’instruction ; ils sont un raffinement et une délicatesse inutiles, un luxe scolaire, et choquent l’égalité.

Tant que l’orthographe sera ce qu’elle est, il y aura toujours dix personnes qui ne la sauront pas contre une personne qui la saura, et cette orthographe-là, par conséquent, rompra toujours le niveau. Concluez ! Elle disparaîtra ! Tout le monde ne pouvait pas savoir le grec, et on a supprimé le grec ; tout le monde ne pouvait pas savoir le latin, et on a supprimé le latin ; tout le monde ne peut pas savoir l’orthographe, et on supprimera l’orthographe, assène le journaliste. Condorcet a été guillotiné sous Robespierre parce qu’il avait les mains blanches ; on sera peut-être fusillé un jour sous M. Clémenceau parce qu’on aura conservé l’h de haricot. Nous sommes déjà dans l’ère des braves gens, mais nous allons entrer dans celle des gens d’esprit.

 
 
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