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Nous collaborons à la disparition du français. Evolution de la langue française, anglicismes. Anglais dominant - Histoire de France et Patrimoine


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Nous collaborons à
la disparition du français
(Source : L’Express)
Publié / Mis à jour le dimanche 26 octobre 2014, par LA RÉDACTION

 
 
 
Poète, essayiste, romancier, dramaturge et grand spécialiste de Rimbaud, Alain Borer déplore, en amoureux de la langue, notre soumission au modèle dominant de l’anglais. Un asservissement synonyme, selon lui, d’appauvrissement

Est-ce votre éloignement — vous êtes "professeur invité" à l’université de Los Angeles — qui vous a poussé à proférer cet appel à la révolte contre l’invasion de l’anglais et ce cri d’amour pour la langue française ?

J’habite et travaille à Paris et en Touraine ; il est vrai que je suis, trois mois par an, le dernier des fantassins de la langue française sur la côte Ouest des Etats-Unis. Là-bas, tous mes compatriotes parlent la langue du maître. Mais, en réalité, je suis travaillé par cette question depuis toujours.

De façon ironique, vous rappelez l’apport de la langue française à l’anglais, soit quelque 37000 mots qui ont investi la Grande-Bretagne à partir du XIe siècle...

Les Anglo-Saxons ont deux grands problèmes. Le premier est de ne pas vouloir savoir qu’ils parlent français à 63% : somme toute, l’anglais est du français mal prononcé. C’est un véritable symptôme collectif, un gigantesque refoulement. Le second, qu’ils s’interdisent de parler français. Leur projet est explicitement hégémonique. On l’a vu lors des Jeux olympiques de Londres. A l’exception du prologue, le français en était totalement absent. Même constat dans les aéroports ("control passport"), ou dans les colloques internationaux, etc. : ils font perdre à la langue française sa visibilité. Le drame, c’est que nous collaborons à cette disparition -dans tous les domaines, et même entre nous.

Nous sommes passés, dites-vous, de l’enrichissement mutuel des langues à l’asphyxie de la langue française par l’"anglobal".

Oui, l’"anglobal" est une forme de parasite. A la Renaissance, des milliers de mots italiens sont entrés dans la langue française, mais ils ont été rapidement absorbés, transformés, francisés. Aujourd’hui, et c’est une première dans l’histoire de la langue, les mots anglais qui s’implantent chaque jour dans notre vocabulaire ne sont plus de l’ordre de l’échange, mais de la substitution ("checker" à la place de "vérifier") : ils font penser aux 30 000 flèches d’Azincourt. En France colonisée, c’est Halloween tous les jours. Mais, plus que de colonisation, nous devons parler d’autocolonisation. Nous n’avons pas d’ennemi. C’est l’effet Banania, le début de la déculturation. Regardez ce qu’il se passe avec Daft Punk, The Artist... Pour être reconnus du maître et obtenir la récompense majeure, il faut le mimer, abandonner, renoncer à ce que nous sommes.

Vous citez Segalen à propos des Maoris : "En perdant ses mots, on perd son âme." En sommes-nous là ?

Oui, il ne s’agit pas d’une question de fierté ou de défense patriotique. Il s’agit des modes de représentation que fonde une langue. C’est là, et uniquement là, que se situe l’identité. Prenez la représentation collective de la femme, un enjeu majeur. Il n’existe que trois possibilités de traiter ce domaine : pour la première, la différence des sexes n’est pas marquée, comme dans "beautiful" - le puritanisme s’en accommode bien - ; la deuxième consiste à les distinguer par des marques sonores, naturalisantes, à l’instar de l’italien et de l’espagnol, "bello", "bella", "hermoso", "hermosa". Et la troisième, la française, qui, avec son "e" muet, refuse le marquage du genre sur le sexe. Cet "e" muet fonde une coprésence ontologique. C’est une solution admirable par la proposition philosophique qu’elle entraîne.

A tel point que, selon vous, la législation sur le voile provient de cette place particulière de la question de la femme dans la langue.

Nous sommes le seul pays à avoir légiféré sur le port du voile. Et cela ne relève pas, comme ont pu le dire Alain Finkielkraut et Mona Ozouf, de la laïcité, mais de la langue française. L’"e" muet est une brumisation, un vaporisateur, un parfum, pas un marquage. Pour la langue française, une femme voilée est une faute de grammaire dans la rue. Nous sommes aux antipodes du neutre généralisé, c’est-à-dire de la conception anglo-saxonne. Le neutre qui s’empare de la langue française (l’absence d’accord, le pronom lequel, la perte de l’"e" muet...) annonce avec toutes ses conséquences juridiques un changement de projet de société porté par la langue.

Cet hégémonisme mâtiné de panurgisme s’étend-il à tous les domaines ?

Ils sont tous affectés. La mode avec la "fashion week", la cuisine et ses "fast-foods", les conseils d’administration, la diplomatie, la défense, la chanson, l’aviation, la médecine, le sport... Même le groupe Bourbaki, notre école mathématique française très pointue et riche en médailles Fields, vient de passer à l’anglais... Seule rescapée, l’Education nationale. Or le projet explicite de la loi Fioraso était de faire passer l’université à la langue du maître. Le Sénat a résisté, pour l’instant. Mais c’est inéluctable : la Commission européenne a décidé d’imposer l’anglais à tous les Etats européens. Ce choix renverse l’ordonnance de Villers-Cotterêts, par laquelle François Ier substitua le français au latin comme langue officielle : nous rompons avec cinq siècles de culture et avec le logiciel absolu de l’histoire de France.

L’apprentissage de l’anglais à la maternelle est-il si dangereux ?

Dangereux, non, bien sûr. Plus on apprend de langues, plus on est humain, disait le poète latin Ennius. Mais tout apprentissage structure les formes de pensée. Avons-nous été consultés sur le fait que les 28 nations doivent assurer l’enseignement de l’anglais dans les petites classes ? Non. Et c’est de toute évidence un signe supplémentaire de notre renoncement à nous-mêmes : ce sont les Français qui militent pour faire de leur langue une langue régionale dans la mondialisation anglo-saxonne et libérale.

La langue française est parée à vos yeux de toutes les vertus. Elle est rationnelle, esthétique, mélodieuse, élégante... Ne l’idéalisez-vous pas ?

Ce n’est pas moi qui idéalise la langue, toute langue est un système d’idéalisation. Mais les langues n’idéalisent pas la même chose : la langue française idéalise la relation. Elle est abstraite, non ethnique, et c’est en cela qu’elle a fondé l’Etat français. Je ne suis pas breton, belge ou corse, je suis homme, c’est ce que dit la langue française. En ce sens, elle développe un projet universel.

Vous démontrez point par point notre soumission à la langue anglaise. A commencer par la "dé-nomination", soit la substitution de mots anglo-saxons à des mots français disponibles.

Prenez le terme "booster". On pourrait dire "propulser", issu du latin, ou "dynamiser", qui provient du grec. On n’entend plus l’oreille française à travers "booster", ni à travers "mail", à la place de "courriel", ou "deal", à la place d’"échanger", etc. Nous sommes en train de passer de l’oreille romane à l’oreille gothique. Par ailleurs, ces importations impliquent une gigantesque perte de nuance : on dit "bouger" et non plus "se déplacer", "s’en aller"... Enfin, il n’y a plus de polissage phonétique à la française. Le polissage, c’est l’équilibre des voyelles et des consonnes. Même les accents régionaux sont respectueux de cet équilibre, or il se perd. Nous entrons dans l’ère du français pourri, le "broken French".

Vous parlez aussi de "désinvention". Qu’entendez-vous par là ?

Notre passivité ou incapacité de forger des mots pour des concepts ou des fonctions nouvelles : "think tank", "input","geek","burn-out"... Qu’avons-nous créé récemment ? "Mémériser", "vapoter". Hier, on inventait "miroir", "fontaine". La langue n’évolue pas, elle involue.

Quels en sont les causes ou les fautifs ?

L’un des grands responsables n’est autre que Lionel Jospin, ministre de l’Education nationale, qui a déconnecté la fontaine latine en 1993. Comment voulez-vous réinventer si on ne dispose plus de ses racines, si on ne peut plus puiser dans son oreille originelle ? Désormais, pour nommer les objets nouveaux, on n’a plus que le néolatin international, la nouvelle lingua franca.

N’êtes-vous pas féroce lorsque vous traitez Lionel Jospin d’"illettré militant" ?

Mais il en est un de première catégorie, avec une responsabilité sur la très longue durée. De 1974 à 2014, nous venons de vivre les Quarante Piteuses. A l’origine, il y a Giscard d’Estaing, le grand fourrier de la langue française, qui lance son message au monde en anglais depuis le balcon de la rue de la Bienfaisance. Les Québécois en pleuraient. Même François Mitterrand a été gravement passif, il l’a regretté d’ailleurs à la fin de sa vie. Il a laissé tous les collabos, les Camdessus, les Trichet, les Védrine, les Lamy, se déchaîner dans la langue du maître. Bel exemple de La Trahison des clercs.

Rappelez-vous, en 1420, alors que la France disparaît de sa propre carte, les Armagnacs furent laminés par les Bourguignons. Le clivage droite-gauche n’a pas de pertinence en période de tempête, ce qui remonte aujourd’hui (en 2014, dans les mêmes chiffres que 1420 !), c’est ce clivage fondamental Armagnacs-Bourguignons. Et les Armagnacs, aujourd’hui, n’ont aucune chance, car les Bourguignons ont désormais de leur côté le fédéralisme européen, qui installe un espace anglophone libéral. Ce qui est frappant, c’est qu’il y a un effet de "naturalisation", comme disait Barthes, la langue du maître paraît désormais naturelle.

Et les nouvelles technologies ? Ne changent-elles pas le cours du temps ?

Absolument. La langue française est une langue écrite, et la seule qui ne prononce pas tout ce qu’elle écrit. Lorsque je dis "ils entrent", l’"ent" final ne se prononce pas : il s’agit d’une vérification grammaticale, ce que j’appelle le "vidimus" (du latin, "ce que nous avons vu"), qui permet la vérifiabilité par écrit, et garantit aussi la précision. La langue est accompagnée par sa grammaire. Rappelez-vous la résolution de l’ONU après la guerre des Six Jours sur les "occupied territories". La version française seule précise s’il s’agit "des" territoires ou "de" territoires occupés. Or c’est le vidimus que percutent de plein fouet les nouvelles technologies : aucune autre langue n’est si gravement menacée par les nouvelles technologies ; si la langue française perd le vidimus, elle ne sera plus qu’une langue comme une autre et disparaîtra.

Les fautes de français pullulent-elles ?

Oui, tout le monde désormais fait des fautes massivement, et des fautes sur le logiciel, sur les prescriptions fondamentales, comme la confusion des sons et des temps, le futur et le conditionnel, j’irai ou j’irais. Vous pouvez l’entendre tous les jours, à 20 heures, chez M. Delahousse (bonne soirAIT). C’est un festival, celui d’un temps nouveau, le confusionnel. C’est un effet de l’ère du virtuel, le conditionnel et les choses réelles ne se distinguent plus. De même pour le subjonctif et l’indicatif. Sur France Culture, Giscard d’Estaing disait "après que je sois élu". L’indicatif après "après que" a mille ans !

Vous n’êtes pas tendre avec Coluche, le maître, selon vous, de la "mal-diction". Vous n’avez pas peur de vous faire des ennemis ?

Oui, je sais, Coluche est absolument intouchable. Mais il est celui qui casse tout, qui rompt avec le vidimus, le projet de la langue française. C’est politique, il a voulu être président de la République. Finalement, je pense qu’il est entré à l’Elysée avec Sarkozy : "J’écoute, mais j’tiens pas compte." C’est du Coluche... La langue de Coluche s’oppose à la langue de Molière. Il y a pour la première fois dans notre histoire un alignement entre la société, qui a choisi de dire "fashion week", l’audiovisuel — My TF1, BFM News — et les politiques qui se vautrent dans l’anglais.

"L’histoire de France, écrit Michelet, commence avec la langue française." Il est temps de voir en quoi notre société se transforme. Comme les Gallo-Romains qui ont trahi leur passé en abandonnant leur culture, les "gallo-ricains" se soumettent au modèle dominant. Et le français, tendant au chiac, ce sabir anglo-français qui sévit dans le Nouveau-Brunswick ("je watche la TV"), devient tous les jours moins attractif. On peut dire que l’histoire de France s’achève avec sa langue.

Que devient la francophonie, dans ce contexte ?

La langue et la culture françaises sont désirées partout dans le monde comme une alternative au modèle anglo-saxon. Mais nous, nous y avons renoncé. Sinon, nous verrions tous les jours à la télévision les Québécois, les Belges, les Suisses, les Burkinabés... Or que nous propose-t-on ? Des séries américaines. La France a renoncé à la francophonie pour prendre part à l’Europe anglophone. Djibouti sera perdu dans dix ans, le Rwanda, où les professeurs de français sont ringardisés, l’est déjà. La perte de la francophonie est imminente. Que faire ? "On a beau crier dans le désert, cela ne fait pas tomber les étoiles", dit un proverbe dogon.

Marianne Payot
L’Express

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