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Crue. Étymologie, origine, signification et usages du mot - Histoire de France et Patrimoine


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Savoir : Mots, Locutions

L’étymologie de mots et l’origine de locutions de la langue française. Racines, évolution de locutions et mots usuels ou méconnus


Crue
(Source : Le Figaro)
Publié / Mis à jour le vendredi 26 janvier 2018, par LA RÉDACTION

 
 
 
Presque toujours indésirable en Europe contrairement à celle du Nil longtemps fertilisante, la crue, qui pour l’abbé Furetière en 1690 dans son Dictionnaire universel signifie augmentation, est le participe passé du verbe croître, lui-même issu du latin crescere. Le lexicologue Jean Pruvost, auteur d’un Dico des dictionnaires faisant référence, analyse l’étymologie et l’emploi au fil des siècles du mot crue.

Dans son Voyage au Congo, publié en 1927, André Gide évoque un village dont les cases, « à l’époque des crues, sont inondées durant un mois et demi ». « On a de l’eau jusqu’à mi-cuisse », ajoute-t-il. Situation peu enviable, mais à laquelle on ne peut s’empêcher de penser tant il pleut sur nos contrées dont les cours d’eau sortent, sans vergogne, de leur lit. « Montée dans un lit », voilà ce que suggère un verbicruciste pour deviner le mot « crue ». « Hausse des cours » est-il aussi proposé. Alors, en attendant impatiemment la baisse, remontons aux sources du mot.

De Cérès à l’indésirable croissance
C’est du verbe latin crescere, naître, grandir, mais aussi s’élever, s’agissant d’un végétal, que naquit toute une famille de mots où l’on retrouve le verbe « croître », les substantifs « croissance », « recrue », et même l’adjectif « concret », du verbe concrescere, croître et se solidifier ensemble. Quant au « croissant », il en dérive également, désignant d’abord la lune qui « croît ».

Secours apporté aux inondés. Illustration parue dans Le Petit Journal. Supplément du dimanche du 13 février 1910
Secours apporté aux inondés. Illustration parue
dans Le Petit Journal. Supplément du dimanche du 13 février 1910

Les noms propres n’échappent pas à cette racine vite débordante qui, en réalité, a déjà son germe en indo-européen avec une racine k(h)er, désignant la semence et qu’on retrouve dans la mythologie avec Cérès, la déesse de l’agriculture, des moissons et du blé, cette « céréale » première.

La crue d’un cours d’eau, presque toujours indésirable en Europe contrairement à celle du Nil longtemps fertilisante, n’est autre, cela s’entend, que le participe passé féminin du verbe « croître ». L’abbé Furetière en son Dictionnaire universel publié en 1690 nous en donne la définition initiale au Grand Siècle : « Creuë ou cruë » signifie « augmentation ». Et d’ajouter un commentaire différencié entre celle de nos rivières et celle du Nil : « La cruë des rivières vient de la fonte des neiges. Les Anciens admiroient la cruë du Nil en esté, parce qu’ils n’en connaissoient point encore la source. »

Les « cruës de la taille » et « des inventaires »...
Fut également appelée « crue » la seconde partie de la taille des végétaux, que Furetière commente ainsi : « On l’imposoit cy-devant par une commission particulière sur le pied de la grande taille. » De fait, on distinguait la « taille » du « taillon », la crue, deux étapes successives qui par la suite furent confondues, le mot « crue » disparaissant au passage.

Enfin, Littré le signale encore, la crue désigna un temps l’ancienne pratique en matière d’inventaire, qu’il définit ainsi : « le cinquième denier au-dessus de la prisée, lequel était attribué aux commissaires-priseurs, parce qu’alors ils étaient responsables. » Et ce que Furetière explique pour ainsi dire plus simplement et plus concrètement : « En termes de Palais, est un cinquième denier qu’on adjoûte à l’estimation des meubles prisés par un Sergent. » Cette crue fut à juste titre abolie, mais il en resta un certain temps dans notre langue la formule commerciale et plaisante d’une « estimation à juste prix et sans crue ».

L’eau crue...
Attention aux confusions, il existe en effet ce qu’on appelle « l’eau crue », qui correspond à une eau chargée de sels, généralement calcaire, et qui n’est en rien tempérée. Cette eau est en fait impropre à dissoudre le savon ou à cuire les aliments, précisent les lexicographes du Trésor de la langue française. On a alors affaire à un participe passé relevant du latin classique crudus, saignant, et donc attribué à la viande crue, comme on le disait aussi du cuir, lorsqu’il n’était pas encore travaillé. Aucun rapport donc avec la croissance !

Pour la seconde fois en dix mois, les riverains de la Seine sont forcés de fuir leur logis. Illustration parue dans Le Petit Journal. Supplément du dimanche du 27 novembre 1910
Pour la seconde fois en dix mois, les riverains de la Seine sont forcés de fuir leur logis.
Illustration parue dans Le Petit Journal. Supplément du dimanche du 27 novembre 1910

La crue du Nil
Si la source du Nil est longtemps restée un mystère, de manière presque encyclopédique, Littré cite un extrait de l’Histoire philosophique de Raynal dont il se sert pour illustrer le mot « crue » : « Ce fleuve, le Nil, qui prend sa source dans l’Éthiopie, doit son accroissement à des nuages, qui, retombant en pluie, occasionnent sa crue périodique. » Même si les scientifiques continuent d’étudier cette crue régulière et ce phénomène impressionnant de la nature, c’en est fini du propos du chroniqueur Joinville qui au XIIIe siècle s’interrogeait sur le Nil en ces termes : « Ne scet [sait] dont [d’où] cette creue vient. »

« La crue a provoqué une inondation »
Tel est l’exemple que consignent nombre de dictionnaires, qui n’omettent que rarement cependant d’évoquer l’ « alluvionnement causé par les crues ». Hélas, point besoin d’alluvionnement dans les villes traversées par les fleuves en crue ! En vérité en matière de « crue », il n’y en a qu’une seule qui soit appelée des vœux de tous les parents : « la crue des enfants », formule encore en usage au XVIIe et qui démarquait sa croissance heureuse.

On laissera le dernier mot aux verbicrucistes, très inspirés par ce mot en quatre lettres, il est vrai fréquent dans nos grilles de mots croisés. Voici quelques-unes de leurs définitions : « un super-flux », qui n’a évidemment rien de superflu ; « une précipitation excessive », la crue en est bien effectivement le résultat. Enfin, une « manifestation débordante ». Eh bien espérons plus de retenue dans ce type de manifestation !

Jean Pruvost
Le Figaro

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