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16 décembre 1897 : mort de l'écrivain Alphonse Daudet - Histoire de France et Patrimoine


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16 décembre 1897 : mort de l’écrivain
Alphonse Daudet
(D’après « Les Annales politiques et littéraires » du 26 décembre 1897)
Publié / Mis à jour le dimanche 16 décembre 2018, par LA RÉDACTION

 
 
 
Variée, complexe, souvent railleuse mais toujours émue, l’oeuvre d’Alphonse Daudet était à l’image de son auteur qui s’y était « mis tout entier, avec sa belle humeur d’enfant du Midi, son ironie de Parisien, son imagination de poète qui grossissait les choses sans pourtant les déformer », confie quelques jours après sa disparition Adolphe Brisson, l’un de ses amis et le directeur des Annales politiques et littéraires

Dans son numéro du 26 décembre 1897 paraissant dix jours après la disparition de l’écrivain, la revue Les Annales politiques et littéraires ouvre ses colonnes à trois plumes de renom pour rendre hommage à Alphonse Daudet : Émile Zola, Jules Lemaître et Adolphe Brisson.

Alphonse Daudet naquit le 13 mai 1840 à Nîmes, venant, explique Émile Zola, chercher fortune à Paris, tout jeune, ses longs cheveux au vent ; j’ignore s’il avait des sabots, comme tous les hommes qui doivent faire fortune plus tard ; mais ce qu’il avait à coup sûr, c’était un petit fifre de poète, la plus adorable musique qu’on pût imaginer, gardant encore l’aigreur champêtre des tambourins et des galoubets provençaux.

Il faut connaître notre Provence pour comprendre l’originale saveur des poètes qu’elle nous envoie. Ils ont poussé là-bas, au milieu des thyms et des lavandes, moitié Gascons et moitié Italiens, pleins de rêves paresseux et de menteries exquises. Ils ont du soleil dans le sang et des chants d’oiseaux dans la tête. Ils arrivent à Paris pour le conquérir, avec une naïveté d’audace qui est déjà la moitié du succès ; et, quand ils ont réellement du talent, ils sautent au premier rang, ils montrent des grâces qui font d’eux les enfants gâtés du public. Plus tard, dans ce terrible milieu parisien qui use les caractères comme une meule, ils restent eux-mêmes, ils gardent une odeur de terroir, une façon vive de sentir et de peindre, à laquelle on les distingue toujours. Ce sont des poètes-nés, dont le cœur demeure plein des chansons du pays.

Alphonse Daudet. Photographie de Nadar vers 1860
Alphonse Daudet. Photographie de Nadar vers 1860

Je me souviens de ma première rencontre avec Alphonse Daudet, poursuit Zola. Il y a longtemps de cela. Il collaborait alors à un journal très lu ; il apportait un article, touchait l’argent, disparaissait avec une insouciance de jeune dieu, réfugié dans la poésie, loin des petits soucis de ce monde. Je crois qu’il habitait la banlieue, un coin écarté de faubourg, avec d’autres poètes, toute une bande de joyeuse bohème. Il était beau, d’une beauté fine et nerveuse de cheval arabe, la crinière abondante, la barbe soyeuse, séparée en deux pointes, l’œil grand, le nez mince, la bouche amoureuse ; et, surtout cela, je ne sais quel coup de lumière, quelle haleine de volupté attendrie, qui noyait la face entière d’un sourire à la fois spirituel et sensuel. Il y avait en lui du gamin français et de la femme orientale.

Dès son arrivée à Paris, il avait eu une bonne chance, il s’était fait un protecteur et un ami de M. de Morny, qui l’avait attaché à son cabinet. Sa séduction opérait déjà. Et ce mot de séduction est le mot juste ; plus tard, il a séduit ses amis, séduit le public, séduit tous ceux qui l’ont approché. Il ne faudrait pas croire que sa situation près de M. de Morny lui eût donné,une seule minute, une attitude raide et gourmée. Il gardait ses allures libres, battait alors le pavé de Paris avec l’emportement de passions d’un collégien échappé, jetait des vers et des baisers aux quatre coins de la ville.

Puis, un matin, il tomba malade ; les médecins parlaient d’une maladie de poitrine, et il dut partir pour l’Algérie. Ce fut encore un bonheur pour lui ; le mal devint un bien, dans ses mains heureuses. Son séjour en Algérie compléta sa naissance en Provence ; des horizons de lumière s’ouvrirent, dont il a gardé l’éblouissement ; des chants arabes le bercèrent, ajoutant en lui une pointe rude à la douceur de la poésie provençale. On retrouve dans ses œuvres les grandes impressions de cette époque de sa vie : les longues traversées, les ports où dorment des navires, les parfums des pays exotiques, les couleurs vives et la vie en plein air des contrées du soleil.

Enfin, une dernière, une suprême chance attendait Alphonse Daudet : il se maria à son retour d’Algérie, et dès lors devint un bon bourgeois, un travailleur tout à sa besogne. Le poète, qui jusque-là avait jeté ses refrains follement, entra dans une époque de maturité et de production réglée. Le mariage, selon moi, est l’école des grands producteurs contemporains... écrit encore Émile Zola.

Alphonse Daudet a commencé par faire des vers. Combien en a-t-il fait ? Combien de centaines dorment-ils encore dans ses tiroirs, de ces heureux vers de jeunesse, acides comme des fruits de plein vent, qu’on ne publie jamais et qu’on relit toujours ? C’est ce que j’ignore, car les poètes ont de grandes pudeurs pour leurs premiers bégaiements. Alphonse Daudet s’est contenté de réunir mille à douze cents de ses vers, dans un volume intitulé : Les Amoureuses ; et c’est là tout son bagage poétique. Le volume porte les dates 1857-1861. Les pièces qu’il contient ont donc été écrites par l’auteur de dix-sept à vingt et un ans. Il n’y a là qu’une poignée de fleurs cueillies dans la première jeunesse.

Mais ces fleurs de l’enfance ont déjà un parfum très doux et même une pointe d’originalité, où l’on flaire le talent ému et moqueur de l’écrivain. Une de ces pièces est restée célèbre : les Prunes, une suite de triolets, dans lesquels le poète raconte ses amours avec sa cousine Mariette, sous un prunier ; elle a eu une grande vogue et se récite encore dans les salons, comme un morceau classique. Je citerai également les Bottines, le Miserere de l’amour, et une adorable fantaisie dialoguée, les Aventures d’un papillon et d’une bête à bon Dieu ; on y voit le papillon débaucher son camarade, la bête à bon Dieu, le griser chez les muguets et le mener au vice chez les roses. Toutefois, il faut le dire, les vers d’Alphonse Daudet ne sont que des épaves de jeunesse. Ils restent un commencement, rien de plus.

Les Amoureuses. Réédition sous forme de fascicules aux éditions Fayard
Les Amoureuses. Réédition sous forme de fascicules aux éditions Fayard

Plus tard, il prit pour cadre la formule étroite du conte. Sans doute, le conte, avec son ingéniosité, sa discrétion attendrie, ses ciselures de bijou, devait plaire à cet esprit délicat, qui rêvait en prose les perfections de la poésie. Mais il faut aussi croire que la nécessité de gagner quelque argent, le besoin de s’adresser au journalisme, le décidèrent en cette occasion, lui firent adopter un genre d’articles courts et complets, d’un placement facile.

Son succès fut immédiat et très grand. On était alors en 1866 ; il avait vingt-six ans. Il donna d’abord à l’Événement une série d’articles sous le titre général : Lettres de mon moulin ; c’étaient pour la plupart des légendes provençales, des fantaisies, des tableaux du Paris moderne, de véritables petits poèmes traités avec un art exquis. Pendant six ou sept ans, il garda ce cadre, il y déploya des ressources infinies. Aux Lettres de mon moulin succédèrent les Lettres à un absent ; puis, vinrent les Contes du lundi. Tous ces articles ont été réunis en volumes et resteront un de ses titres de gloire.

D’ailleurs, il garda une grande dignité d’écrivain dans cette besogne. Jamais il ne se surmena, jamais il ne glissa à la fabrication hâtive. Chacun de ses contes est une merveille de fini, où l’on sent la conscience de l’artiste, les longues heures passées à chercher et à caresser l’idée, à soigner et à parfaire la forme. Il mettait huit jours pour écrire un de ces petits chefs-d’œuvre. Quand on les étudie de près, on en admire l’habile structure, la langue châtiée, les intentions nombreuses et toujours réalisées ; ce sont comme autant de pièces de vers, dont toutes les syllabes ont dû être comptées. Certains sont un roman entier, avec une exposition, une péripétie, un dénouement. D’autres affectent des allures plus libres, mais cachent un art extrême dans leur apparent laisser-aller. Et l’auteur se possède déjà complètement ; il est tel que nous le trouverons dans ses grandes oeuvres, plein d’une tendresse apitoyée, laissant sonner parfois son beau rire nerveux et railleur.

J’arrive enfin aux romans d’Alphonse Daudet, continue Émile Zola. Ils furent précédés du Petit Chose, qui tient du conte et de la nouvelle. Le premier roman du jeune écrivain est Fromont jeune et Risler aîné. La tentative d’Alphonse Daudet n’était pas sans inquiéter ses amis. En France, la critique vous parque volontiers dans un genre. Si vous avez fait des contes pendant dix ans, il est très à craindre qu’on ne vous condamne toute votre vie à écrire des contes, sous peine de ne vous accorder aucun talent.

Remarquez qu’Alphonse Daudet était dans une position d’autant plus délicate qu’on lui trouvait un esprit adorable, ingénieux dans les détails, habile à ciseler les petits chefs-d’œuvre. Il lui fallait élargir son cadre, sans perdre aucune de ses qualités ; il lui fallait surtout garder son public aimable et conquérir le grand public. Il lui manquait un seul don : la force, et c’était à la conquête de la force qu’il partait. Eh bien ! il a trouvé la force, dans la souplesse même de son talent. Il est parvenu à donner des muscles à son art, grâce à l’intensité de son émotion et de son ironie. On a pu assister à ce phénomène, le conteur se transformant en romancier, par un simple grandissement de ses facultés...

Le grand succès d’Alphonse Daudet s’explique aisément. On prétend que le succès des romans de Balzac a été surtout l’œuvre des femmes, qui lui étaient reconnaissantes de ses analyses profondes et de son adoration continue. On peut dire avec plus de raison encore que les romans d’Alphonse Daudet ont trouvé dans les femmes un enthousiasme et un appui extraordinaires. Il a eu les femmes pour lui, mot profond qu’il faut méditer, si l’on veut en comprendre toute la portée.

Aujourd’hui, dans notre société, les hommes lisent peu, explique Zola ; la vie actuelle est trop active, trop pleine d’occupations de toutes sortes. À Paris, par exemple, si les hommes répandus dans le monde des salons achètent les romans nouveaux, c’est uniquement pour les feuilleter et pouvoir en dire un mot, le soir ; il y a là une simple affaire de bon ton, la mode veut qu’on ait lu le dernier roman paru, comme il faut avoir vu la pièce à succès.

Les femmes seules ont du temps à perdre, poursuit Zola. Elles vont, quand le livre leur plaît, de la première page à la dernière. Elles emplissent ainsi l’oisiveté d’une après-midi, caressées par une foule de petits songes aimables, satisfaisant leur besoin d’idéal, les rêves inavoués de leur existence bourgeoise. Les plus honnêtes ont de la sorte des amours coupables d’une grande douceur. Et l’on comprend quels merveilleux agents de propagande deviennent les femmes, quand elles ont un auteur à pousser dans le monde. D’abord, elles le répandent parmi leurs amies ; puis, comme elles sont les reines des salons, elles y imposent leurs jugements, y dirigent le courant du succès. C’est comme un chuchotement, qui part du fond des salons et des boudoirs, et qui s’élargit peu à peu en une clameur publique.

Ce qui a fait adopter Alphonse Daudet par les femmes, c’est le charme, la séduction dont j’ai parlé, la chaleur de sympathie que le romancier dégage à chaque page. Il les attendrit en s’attendrissant lui-même. Ce qu’elles aiment certainement, c’est de sentir toujours entre les lignes l’auteur qui essuie ses larmes, qui rit discrètement, qui est sans cesse là à plaindre ou à railler ses héros. Elles retrouvent en lui un peu de leur propre sensibilité nerveuse, un peu de leur âme et de leur cœur.

Dans ce même numéro des Annales politiques et littéraires, l’académicien Jules Lemaître s’essaye lui aussi à brosser un portrait d’Alphonse Daudet.

C’est un écrivain infiniment curieux, écrit-il. Intense, outrée, intermittente et comme émiettée, telle est d’ordinaire sa traduction de la vie. Ce qu’il rend toujours, et qu’il communique, c’est l’impression directe, immédiate, des choses. Il est, je crois, l’écrivain le plus sincèrement « réaliste » qui ait été. Le réaliste, c’est lui, et non M. Zola, je l’ai répété maintes fois. Sa façon même de composer, l’absence de liaison continue dans le développement de ses personnages, en est une preuve.

Lettres de mon Moulin. Réédition aux éditions Flammarion (1949)
Lettres de mon Moulin. Réédition aux éditions Flammarion (1949)

Et, par contre, c’est parce que M. Zola observe sommairement, parce qu’il construit ses romans a priori et subordonne à ses conceptions les rares remarques qu’il a pu faire sur le vif, c’est pour cela que ses récits ont une si forte unité, sont d’une si large coulée — et rappellent les belles oeuvres classiques... Mais les livres de Daudet, construits uniquement sur des impressions notées, participent du décousu de ces impressions, en même temps qu’ils en conservent l’incomparable vivacité.

Chacun de ses personnages ne nous est présenté que dans les instants où il agit ; et il n’est pas un de ses sentiments qui ne soit accompagné d’un geste, d’un air de visage, commenté par une attitude, une silhouette. C’est à cause de cela qu’ils nous entrent si avant dans l’imagination et qu’ils nous restent dans la mémoire. Entre ces apparitions, rien. C’est à nous de faire ou de supposer les liaisons nécessaires. Jamais de ces analyses de sentiments faites par l’auteur ex professo et qu’on retrouve même chez Flaubert et les Goncourt ; jamais de « morceau psychologique ». Ces personnages ne vivent que dans les minutes où nous les voyons. Mais alors comme ils vivent ! s’exclame Lemaître.

Cette horreur de tout développement suivi, de tout éclaircissement qui n’est pas en action, est si forte chez Alphonse Daudet que, lorsqu’il est obligé de nous donner, pour établir son « milieu », certaines explications un peu longues, il n’hésite pas à employer l’artifice d’une correspondance ou d’un journal. C’est ainsi qu’il imagine, dans le Nabab, les mémoires de Passajon, et, dans l’Immortel, les lettres du candidat Freydet à sa sœur. Cet artifice détonne étrangement dans des livres où le souci de la vérité est, partout ailleurs, si évident. Car il se trouve que Freydet et même Passajon ont l’œil et le style de Daudet, ce qui nous déconcerte un peu. Mais tout lui paraît préférable à l’exposition liée, unie, discursive...

Même absence de liaison apparente dans le style que dans les caractères et dans la composition du livre. Pas une phrase pleine, ronde, de tour oratoire ou didactique. C’est une dislocation ou, pour mieux dire, un endettement, un poudroiement. Jamais on n’a fait un si prodigieux usage de toutes les « figures de grammaire » abréviatives, de l’anacoluthe, de l’ellipse et de ce qu’on appellerait, s’il s’agissait de latin, l’ablatif absolu. Des notations brèves, rapides, saccadées, toc-toc, comme autant de secousses électriques.

Pas un poncif ; une attention scrupuleuse, maladive, à traduire la sensation immédiate des objets par le moins de mots possibles et par les mots ou les concours de mots les plus expressifs. C’est une continuelle invention de style, si audacieuse, si frémissante et si sûre que, les meilleures pages de Goncourt mises à part, on n’en a peut-être pas vu de pareilles depuis Saint-Simon.

Je vous engage, poursuit Jules Lemaître, à relire le dîner chez la duchesse Padovani, l’enterrement de Loisillon, le duel de Paul Astier, etc. Il y a là-dedans, avec un peu d’outrance tartarinesque, une concision puissante, une ironie à la fois très violente et très fine ; et surtout, jamais on n’a mieux su nous enfoncer les choses dans les yeux, rien qu’avec des mots. Et notez que l’effort s’arrête toujours au point extrême par delà lequel il s’en irait tomber dans le précieux ou dans le charabia impressionniste. Dans ses plus grandes audaces, Daudet garde un instinct de la tradition latine, un respect spontané du génie de la langue...

Le talent d’Alphonse Daudet est plus difficile à bien caractériser que celui des frères de Goncourt ou de M. Émile Zola. Ils ont, eux, une faculté maîtresse qu’on distingue sans trop de peine, et, dans l’exécution, des partis pris constants. On peut, de la nervosité des frères de Goncourt et de leur passion de la modernité, déduire leur oeuvre presque tout entière. Il ne serait pas non plus impossible de définir brièvement M. Zola : on le montrerait poète à sa façon ; poète pessimiste et fataliste ; on parlerait de sa morosité brutale et de sa lenteur puissante. Au besoin, on caractériserait les Goncourt et M. Zola par leurs manies, par leurs excès, qui sont fort intéressants, mais qui ne sont pas minces et qui sautent aux yeux.

Caricature d'Alphonse Daudet par Jean-Baptiste Guth (1893)
Caricature d’Alphonse Daudet par Jean-Baptiste Guth (1893)

Parlez-moi des grands artistes outranciers qui manquent décidément de goût par quelque côté et qui abondent follement dans leur sens ! Parlez-moi des monstres et des phénomènes ! Au moins on voit tout de suite ce qu’ils sont, et ils font la joie de la critique, hostile ou enthousiaste. Mais qui me donnera la vraie caractéristique d’Alphonse Daudet, de ce Latin harmonieux et équilibré qu’on prendrait presque pour un classique ? On trouve chez lui des nerfs, de la modernité, du « stylisme », de la vérité vraie, du pessimisme, de la férocité ; mais on y trouve aussi et au même degré la gaieté, le comique, la tendresse, le goût de pleurer.

Ce qui distingue son talent, ce n’est donc pas la prédominance démesurée d’une qualité, d’un sentiment, d’un point de vue, d’une habitude : c’est plutôt un accord de qualités diverses ou opposées, et, si je puis dire, un dosage secret dont il n’est pas trop commode de fixer la formule. « Si l’on examine les divers écrivains, dit Montesquieu, on verra peut-être que les meilleurs et ceux qui ont plu davantage sont ceux qui ont excité dans l’âme plus de sensations en même temps. »

Cette remarque peut s’appliquer sûrement à Alphonse Daudet ; mais il faut ajouter qu’une autre marque et plus particulière de son talent, c’est sans doute cette aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d’une impression à l’autre et ébranle à la fois toutes les cordes de la lyre intérieure. Et c’est, je pense, de cette absence d’effort, de cette rapidité à sentir, de cette légèreté ailée que résulte la grâce ou le charme. Ce charme, inné, irrésistible, fatal, s’unit chez notre écrivain à la plus scrupuleuse reproduction du réel. C’est peut-être dans cette alliance que consiste, en dernière analyse, son originalité.

C’est ensuite Adolphe Brisson lui-même, directeur des Annales politiques et littéraires, de nous livrer sa vision de l’homme Alphonse Daudet.

Depuis huit jours, écrit-il, ma pensée s’attache aux souvenirs de notre cher et grand Alphonse Daudet et aux délices que nous procura si souvent son entretien. On vous a dit la gloire de l’écrivain ; je voudrais pouvoir vous rendre le charme du causeur. Tous ceux qui l’approchèrent en ont été pénétrés. Il y a des hommes brillants qui vous éblouissent et quelquefois vous fatiguent par l’éclat de leur esprit ; il y a des hommes profonds qui vous dominent, des hommes subtils qui vous inquiètent, des hommes superficiels qui vous amusent ; il y en a d’autres qui vous prennent par un je ne sais quoi de mystérieux et auxquels on s’abandonne avec une entière sécurité.

Alphonse Daudet était de ceux-ci ; il inspirait confiance, il appelait les confidences, et, sans qu’il les sollicitât le moins du monde, on était heureux de les lui porter. Combien de jeunes littérateurs sont entrés dans son cabinet, le cœur plein d’amertume, et en sont sortis consolés ! Daudet les avait confessés ; il avait relevé leur courage par de sages conseils et surtout par cette tendresse, par cette chaleur de bienveillance qui émanait de sa personne et se répandait dans son discours. Il s’intéressait passionnément à toutes les formes de la vie ; aucune souffrance ne le laissait indifférent. Cette générosité sans cesse en éveil était sa qualité la plus noble. Elle explique la séduction qu’il exerçait, et aussi le succès de ses romans, où l’on trouve tout ensemble de la psychologie et de la sensibilité.

Oui, l’œuvre d’Alphonse Daudet est modelée à son image. Il s’y est mis tout entier, avec sa belle humeur d’enfant du Midi, son ironie de Parisien, son imagination de poète qui grossissait les choses sans pourtant les déformer. Il avait la faculté rare d’emmagasiner les impressions et de les conserver au fond de sa mémoire, d’où il les faisait jaillir, abondantes et limpides. Que de fois il a conté ses aventures de l’Année terrible et évoqué les visions sanglantes dont il fut bouleversé ! Il méditait de composer un ouvrage sur « l’état d’âme des combattants ». Que se passe-t-il chez l’homme qui va au feu ? La première secousse vaincue, le barbare primitif reparaît. Le soldat ne songe plus qu’à tuer. Toute bataille se compose d’une série de combats singuliers et meurtriers. Des haines soudaines éclatent entre des êtres qui, deux minutes plus tôt, ne se connaissaient pas. Chacun, dans la mêlée, choisit son adversaire, après lequel il s’acharne. Ainsi se comportaient les compagnons de Duguesclin, qui luttaient à l’arme blanche.

Les conditions de la guerre ont changé ; mais ceux qui y prennent part y apportent une égale férocité. Sur ce point, les convictions de Daudet étaient établies. Il pensait que la créature humaine ne s’améliore point et que les pires instincts sommeillent en elle ; ils revêtent seulement des formes plus ou moins brutales, selon que la civilisation où elle se développe est plus ou moins avancée. Les barons du Moyen Age, les chefs de bande, les Burgraves qui rançonnaient les voyageurs et mettaient au pillage les caravanes existent toujours ; nous les rencontrons sur le boulevard, nous les coudoyons aux premières représentations, ils exercent leur industrie par des moyens en apparence plus doux : ils sont aussi impitoyables que leurs ancêtres, qui étaient du moins des brigands de haute allure.

Il fallait entendre Alphonse Daudet développer ces théories et les colorer de ce léger parfum de galéjade, par où se trahissaient ses origines. Assis dans son fauteuil, les cheveux épars sur son front, coiffé d’un chapeau de feutre, tirant de sa pipe en bois de bruyère de lentes bouffées et la secouant sur son pouce pour en faire tomber la cendre, il ressemblait à ces pâtres qui mènent paître les troupeaux sur les plateaux des Cévennes et s’endorment, roulés dans leurs manteaux, le visage tourné vers les étoiles.

Tel Daudet m’apparut, rapporte Brisson, la première fois que je sonnai à la porte de la maison de Champrosay où il passait la saison d’été. Il éprouvait un grand attachement pour ce village. Mme Daudet y était née, et y avait goûté ces premières joies enfantines qu’elle a évoquées et analysées avec une si rare pénétration dans ses exquis petits livres. Il était venu s’y fixer, attiré par elle, et n’avait pas tardé à s’y plaire. L’endroit était suffisamment calme et retiré pour donner l’illusion de la campagne ; il portait un joli nom, et il n’était pas assez éloigné de Paris pour décourager les visiteurs. Ils accouraient tous les jeudis et s’asseyaient sans façon à la table hospitalière.

Alphonse Daudet vers 1895. Gravure colorisée
Alphonse Daudet vers 1895. Gravure colorisée

Et Daudet se trouvait rajeuni et oubliait ses maux en voyant autour de lui de gais visages et en pressant des mains amies. Il avait un immense besoin d’affection. La haine lui était pénible ; il était, je crois, incapable de la ressentir ; il lui était douloureux de l’inspirer.

Il lui arriva, dans quelques-uns de ses livres, et particulièrement dans l’Immortel, de tracer des portraits violents, où les originaux se reconnurent ; il avait écrit ces pages dans une heure de colère ; mais sa rancune ne résistait pas à une explication loyale, à un regret franchement exprimé. Il détestait, par-dessus tout, la méchanceté professionnelle, la jalousie venimeuse des impuissants qui tâchent de rabaisser les talents supérieurs, ne pouvant s’élever à leur niveau. La lecture de certaines feuilles, animées de cet esprit, et qui se disent les organes de la nouvelle littérature, lui était insupportable. Il y puisa quelques-uns des éléments dont il forma Charlexis, le héros de la Petite Paroisse, le « Struggleforlifer » du « dernier bateau ». Pauvre Daudet ! Il avait vibré, comme une harpe éolienne, à toutes les brises, à toutes les émotions, à toutes les tragédies humaines, à tous les spectacles de la nature. Il ne concevait pas que la source de l’enthousiasme fût tarie dans le cœur de la jeunesse !....

Sa mort nous a surpris comme un coup de foudre, confie Adolphe Brisson. L’état de sa santé ne semblait pas s’être aggravé ; et jamais il n’avait été plus gai, plus dispos et mieux en humeur de travailler. Il parlait de ses projets littéraires, de ses livres, de ses pièces de théâtre, des ouvrages de toute sorte qu’il avait en cours d’exécution, et nul pressentiment ne lui indiquait qu’il dût être si promptement arraché à son labeur.

C’est l’hiver dernier qu’il voulut bien nous promettre d’écrire un roman à l’intention des Annales. Vous pensez si nous fûmes heureux de cette bonne nouvelle. Nous savions de longue date la sympathie qu’Alphonse Daudet portait à notre Revue. Il l’avait vue naître et il en avait suivi les progrès avec une amicale sollicitude. Il lui réservait, dans sa pensée, des souvenirs d’enfance qu’il avait confiés à un éditeur anglais et qui n’avaient pas encore été publiés en France... Au mois de juillet suivant, je lui rappelai sa promesse ; et je reçus de lui la réponse qu’on va lire :

« Mon cher Adolphe Brisson,

« J’allais vous écrire pour vous parler de notre petit roman. Les plus gros ennuis m’arrivent en Angleterre, où je devais publier les amusants souvenirs d’enfance que je vous destinais et que j’avais dictés à un écrivain anglais de mes amis. Le dit écrivain est malade, en voyage ; et je ne peux plus avoir mon texte, et j’y renonce. Voilà qui retarde la publication que je voulais faire chez vous. Toutefois, je ne reprends pas ma parole. J’ai dans les mains des notes d’un prêtre de Versailles pendant le séjour des Prussiens. Il y a quelque chose de joli à faire avec cela. Je donnerai à ce prêtre un jeune frère ou une jeune sœur qu’il élèvera et dont l’âme romanesque, chevaleresque, exaltée, française enfin, fera un singulier, contraste avec le journal véridique et sans prétention du curé de Versailles. Justement notre titre serait : Le Curé de Versailles ou Le Curé de Saint-Louis. Si ma santé le permet, je serai prêt vers la fin de l’année ; mais nous nous serons vus d’ici là.

« Croyez-moi votre dévoué,

« Champrosay, juillet 1897.

À son retour à Paris, je m’empressai d’aller lui rendre visite, rapporte Brisson. Je le trouvai dans des dispositions très vaillantes. Il me montra les cahiers du curé de Versailles, deux petits carnets reliés en carton rouge et remplis de notes naïvement rédigées, d’où il tirait les éléments de son livre. Je le quittai ravi, comme toujours, de sa grâce, et ne soupçonnant pas que, quelques semaines plus tard, une brusque catastrophe lui ferait tomber la plume des doigts.

Je ne devais le revoir que sur son lit mortuaire, couché parmi les roses, dormant son dernier sommeil au milieu des prières et des sanglots... Dans cette journée de deuil, je crois être l’interprète de nos lecteurs, de la grande famille des Annales, en envoyant à l’admirable compagne d’Alphonse Daudet, à ses chers fils, l’expression de nos immenses regrets.


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