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13 mai 1832 : mort du naturaliste Georges Cuvier

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13 mai 1832 : mort du naturaliste
Georges Cuvier
(D’après « La Terre et la Vie. Revue d’histoire naturelle », paru en 1932)
Publié / Mis à jour le mercredi 13 mai 2026, par Redaction
 
 
Temps de lecture estimé : 13 mn
 
 
 
Par une intelligence classificatrice précoce, Georges Cuvier s’imposa comme un observateur hors pair du vivant. De ses premiers herbiers aux sphères académiques, il disséqua, compara et ordonna le règne animal, forgeant une autorité scientifique majeure, bientôt étendue aux hautes charges de l’État et aux débats politiques.

Jean-Léopold-Nicolas-Frédéric Cuvier, dit Georges Cuvier par un rappel familial de l’un des prénoms de son père et d’un frère aîné mort prématurément, naquit à Montbéliard, en Franche-Comté, le 23 août 1769, dans la rue « Sur l’eau », qui porte aujourd’hui son nom, et qui garde toujours sa maison natale, signalée par une plaque commémorative.

La maison natale de Georges Cuvier, rue « Sur l'eau » (aujourd'hui Georges Cuvier) à Montbéliard au milieu du XIXe siècle
La maison natale de Georges Cuvier,
rue « Sur l’eau » (aujourd’hui Georges Cuvier)
à Montbéliard au milieu du XIXe siècle

Sa famille, de condition modeste, vivait simplement. Son père, Jean-Georges Cuvier, avait longtemps servi dans les armées françaises comme lieutenant au régiment suisse de Waldner, et, vers la cinquantaine, ayant pris sa retraite, il s’était retiré à Montbéliard, où avaient habité, depuis le XVIe siècle, la plupart de ses ascendants. Ses seules ressources consistaient en sa pension et un petit emploi public. Sa femme, mère de Cuvier, était née Anne-Clémence Châtel.

La ville de Montbéliard et ses abords immédiats, formant ce que l’on nomme toujours le pays de Montbéliard, constituaient alors une principauté placée sous la suzeraineté de la maison régnante de Wurtemberg. Elle ne s’en affranchit, et ne redevint française, que sous la Révolution.

Mais la domination qu’elle subissait était presque nominale, car le pays conservait son droit de franchise et ses vieilles coutumes. Cuvier, dans son enfance, n’apprit que le français. il était franc-comtois d’origine, et l’a prouvé par sa carrière. Comme chez ses compatriotes, « montagnards fiers et gaillards », ainsi qu’ils disent d’eux-mêmes, ses qualités de travail et d’esprit se dressaient sur une invincible obstination. Courageux comme eux, ne supportant point aisément les contraintes ni les contradictions, il a suivi son chemin, ne s’inspirant que de lui-même, et puisant dans son propre fonds plutôt que dans celui d’autrui.

Le jeune Cuvier, dès l’enfance, ne connut que des succès de classe. D’abord élève d’une petite école, il entra, vers sa dixième année, au collège de Montbéliard, pour y faire ses humanités. Il s’y tint avec constance parmi les premiers, et sa supériorité native commença à se manifester. Ayant acquis le goût des livres auprès de sa mère, il eut l’idée d’assembler plusieurs petits camarades, et de former avec eux une société de lectures en commun.

À un âge où l’on songe surtout aux jeux, il eut, enfant lui-même et dans ce groupe enfantin, assez d’autorité et de ténacité pour retenir ces jeunes esprits et les plier à une règle studieuse. Ceci, avant comme après, n’empêchait pas chez lui, comme chez les autres, les amusements ni les distractions, mais exprimait déjà, de cette manière, son penchant prononcé pour l’étude et l’enseignement.

Ses parents, qui appartenaient au culte réformé, désiraient faire de lui un pasteur, ainsi qu’il en était déjà pour plusieurs membres de leur famille, et Cuvier l’acceptait. Le sort en décida d’autre façon. Le collège de Montbéliard entretenait deux bourses à la Faculté de théologie de Tubingue pour ses élèves classés en tête des autres. Cuvier, cette fois, ne fut que le troisième.

Mais, grâce à l’estime où on le tenait avec les siens, il obtint d’entrer à l’Académie Caroline de Stuttgart, vaste établissement d’enseignement supérieur technique, entretenu par le duc de Wurtemberg. Cuvier y fut admis comme élève en mai 1784, et il y choisit pour ses études la section administrative, qui comportait un cours de sciences naturelles. Son ambition de carrière se tournait alors vers les finances et l’administration des Eaux et Forêts.

Georges Cuvier à l'âge de 14 ans, d'après un dessin réalisé par son oncle
Georges Cuvier à l’âge de 14 ans, d’après un dessin réalisé par son oncle

Le temps d’études, à l’Académie Caroline, était de quatre ou cinq années. Cuvier y resta de 1784 à 1788. Il y continuait, par son application et son intelligence, à satisfaire ses professeurs, comme à Montbéliard. Toujours des premiers, il promettait de devenir un excellent fonctionnaire. Mais son travail principal, qui devait donner plus tard le fruit véritable, n’a pas dépendu de l’enseignement habituel ; il s’est fait en dehors, et de toute autre façon. Il a consisté à s’occuper d’histoire naturelle, et à fonder, avec plusieurs camarades sympathiques, une société d’élèves, qui chassait les insectes, herborisait et disséquait.

Cuvier termina ainsi sa série d’études, puis quitta Stuttgart en 1788, afin de retourner chez ses parents, et d’attendre une nomination. Il avait alors près de vingt ans. À son retour, il retrouva les siens changés, son père vieilli, sa mère affaiblie, tous deux vivant maigrement de leurs modestes revenus. C’était, chez lui, la pauvreté. Ne pouvant être une charge quand il devait apporter une assistance, il attendit pendant quelques semaines la situation qu’on lui avait promise ; puis, ne la voyant pas venir, il chercha ailleurs.

Un riche propriétaire, appartenant comme lui au culte réformé, le comte d’Héricy, ayant demandé un précepteur pour son jeune fils, Cuvier se proposa et fut accepté. La famille d’Héricy habitait en Normandie, dans le pays de Caux, un château peu éloigné de Fécamp et du bourg de Valmont. Cuvier, de complexion laborieuse, s’astreignit, comme autrefois, en sus de ses occupations, à herboriser et à chasser des insectes.

Puis, les circonstances aidant, il ne tarda point à élargir ses visées. On apportait au château, pour la cuisine, des poissons, des crabes, des coquillages. Lui-même en ramassait sur la grève. Il voulut continuer sur ces êtres, nouveaux pour lui, ses études de détermination et de dissection. À son grand étonnement, il trouva chez ces animaux, encore inconnus ou peu connus, une organisation compliquée. Ce fait l’intéressa, l’engagea à continuer. Habile à dessiner, habitué à noter, il figura et décrivit, pour lui-même, ce que sa facilité de dissection et sa passion de naturaliste lui révélaient. Il en fit un cahier, qu’il ne cessa d’augmenter avec persévérance, malgré son isolement.

Ceci dura jusqu’en 1794. Il atteignait alors vingt-cinq ans. Le bourg de Valmont avait établi, au début de la Révolution, comme partout en France, un club destiné à recevoir les nouvelles, à gérer les affaires communes, à discuter les événements. Cuvier en était le secrétaire. Puis cette assemblée, quand elle eut fait le tour des controverses locales, se changea peu à peu en un cercle agricole. L’agronome Tessier, réfugié à Fécamp pendant la Terreur, vint assister à plusieurs de ses séances. Il y rencontra Cuvier, causa avec lui, fut émerveillé de sa science. Il écrivit sans retard à ses amis de Paris, Parmentier, Jussieu, Daubenton, Geoffroy-Saint-Hilaire, et leur fit part de cette découverte.

Autoportrait de Georges Cuvier réalisé au printemps 1795. L'authenticité de ce dessin a été confirmée par les études d'Henri Dehéran (catalogue du fond Cuvier de l'Institut) et par Léon Bultingavie (Archives du Muséum). Dessin publié dans Georges Cuvier, promoteur de l'idée évolutionniste et créateur de la biologie moderne, par Paul Ardouin (1970)
Autoportrait de Georges Cuvier réalisé au printemps 1795. L’authenticité de ce dessin a été confirmée
par les études d’Henri Dehéran (catalogue du fond Cuvier de l’Institut)
et par Léon Bultingavie (Archives du Muséum). Dessin publié dans Georges Cuvier,
promoteur de l’idée évolutionniste et créateur de la biologie moderne
, par Paul Ardouin (1970)

À cette époque, des chaires nouvelles se créaient, le Muséum se renouvelait. On offrit à Cuvier une place, qu’il accepta ; et il partit pour Paris au printemps de 1795, pour être chargé, à l’École centrale du Panthéon, de l’enseignement de l’histoire naturelle. Quelques mois plus tard, on lui confia, en outre, le cours d’anatomie des animaux au Muséum. Et, dès cette même année 1795, l’ancien secrétaire de club villageois, l’ancien travailleur solitaire, monta en public dans la chaire qu’il devait occuper jusqu’à la fin de ses jours.

Ses auditeurs étaient nombreux. Il assemblait autour de lui une jeunesse ardente, composée surtout d’étudiants en médecine, qui venaient s’instruire auprès de lui sur l’anatomie, son enseignement préféré. Sa fonction comportant, outre les leçons mêmes, la préparation et l’entretien des collections, Cuvier s’occupait de ces dernières avec grand soin. Dans les intervalles de ses cours, il disséquait comme jadis en Normandie, expliquait ses dissections, et faisait monter ses pièces pour les conserver.

Cette réputation naissante et grandissante lui permit bientôt d’améliorer sa situation personnelle. À son début, il n’avait que sa chaire du Panthéon, supprimée plus tard, et sa suppléance du Muséum. La mort de Daubenton, en 1800, lui donna le cours d’histoire naturelle générale du Collège de France, et, peu après, en 1802, celle de Mertrud lui attribua en titre, au Muséum, le service de l’anatomie des animaux, qui prit pour lui, selon son désir, le titre de chaire d’anatomie comparée. Ainsi pourvu, tranquille désormais sur sa condition présente comme sur son avenir, il a pu mener la vie de travail et d’étude où il s’est illustré.

Il était professeur précis et correct, sans emphase ni recherche de style. Son débit mesuré, presque froid, tranchait sur celui de la plupart de ses collègues d’alors, portés à la redondance et à l’amplification. Il affectait même la sécheresse, et une sorte de netteté coupante, qui s’accordaient avec son tempérament et lui facilitaient ses démonstrations. Hostile à tout système théorique, soucieux d’exposer seulement des faits, et de s’évertuer à les bien classer pour qu’ils tirent d’eux-mêmes leur propre explication, il lui suffisait de les mettre en place, sans chercher ailleurs, ni se perdre dans des digressions. Cette méthode simple et réaliste, attachée aux faits et les considérant seuls, contribua grandement à son succès.

En 1796, l’Institut fut rétabli. Cuvier appartint d’emblée à la section de zoologie de l’Académie des Sciences ; il avait à peine vingt-sept ans. Quatre ans plus tard, en 1800, il fut appelé à occuper le fauteuil du secrétaire, et, trois ans après, lorsque les fonctions de secrétaire perpétuel furent instituées, l’Académie le désigna pour l’une d’elles, celle des sciences physiques. Il devait la conserver pendant près de trente années. Il avait pris son rôle à cœur, et réservait à cette charge le meilleur de son temps.

Georges Cuvier en tenue d'académicien, vers 40 ans. Gravure d'Ambroise Tardieu
Georges Cuvier en tenue d’académicien, vers 40 ans. Gravure d’Ambroise Tardieu

Afin de l’exercer mieux, il se tenait au courant de tout ce qui se faisait et se publiait dans les sciences physiques et naturelles. En sus de l’anatomie et de la zoologie, il lisait et analysait les mémoires de géologie, de minéralogie, de botanique, de physique, de chimie, de médecine, qui paraissaient de son temps. Il étudiait aussi les publications étrangères, et, comme résultat de cet énorme labeur, déjà considérable à cette époque et que l’on ne pourrait plus accomplir aujourd’hui, il a pendant longtemps publié chaque année un rapport détaillé sur l’état des sciences et sur leurs progrès. Puis, comme si cette tâche n’était pas suffisante, il a voulu, par surcroît, l’accomplir d’autre sorte, au moyen d’éloges biographiques, prononcés à la mort des savants de marque sur leurs découvertes et sur leurs travaux. Tout servait de prétexte à son zèle scientifique et à son ardeur.

Ses succès de professeur le firent désigner, en 1802, pour l’une des six inspections générales de l’Instruction publique que le gouvernement venait de créer. En 1808, nommé Conseiller à l’Université, il fut appelé à s’occuper de la rénovation de l’enseignement supérieur parisien. Plus tard, en 1809, 1810, il fut chargé d’inspecter les Académies de Turin, de Gênes, de Pise, et d’organiser leur enseignement universitaire sur un modèle semblable à celui de Paris. Il a rapporté de ces voyages le projet d’une institution, qui n’existait pas en France, mais donnait en Italie, notamment à Turin, d’excellents résultats : celle des professeurs agrégés. On lui confia, pour la Hollande, en 1811, une mission semblable.

Progressivement, par l’effet répété d’une telle ténacité laborieuse, il se dégageait de ses émules et les dépassait. Le gouvernement songeait plus à lui qu’à d’autres pour des missions de confiance. Il reçut alors la consécration de ces talents administratifs en entrant au Conseil d’État comme Maître des requêtes. II y devint Conseiller l’année d’après. Savant éminent, administrateur avisé, sa personnalité se dressait, s’élevait, se mettait à l’écart et au-dessus de celle des autres. Jeune encore, n’ayant en 1814 que quarante-cinq ans, il était prêt pour des progrès nouveaux, pour une ascension plus haute, et c’est ce que la suite réalisa.

À la chute de l’Empire, Cuvier étant à la fois Conseiller d’État et Professeur, et la Restauration l’ayant confirmé dans ces deux fonctions, il semble que rien n’ait été modifié dans sa situation personnelle. Pourtant un changement notable y était apporté. Cuvier, désormais, n’avait personne devant lui pour l’empêcher de monter encore. N’ayant plus ni émules ni rivaux, nul ne pouvait s’opposer à ses succès futurs. Auparavant, sous le régime impérial, il trouvait à côté de lui, et même devant lui, des personnalités éminentes dont les services étaient appréciés à l’égal des siens. Brusquement, l’Empire écroulé, ces suprématies s’effacèrent, tombèrent avec lui, et Cuvier resta seul en avant de tous.

Sa double situation, celle du haut fonctionnaire administratif et celle du savant réputé, le fit admettre sans retard dans les grands conseils gouvernementaux. On commença par le faire entrer au Comité supérieur d’instruction publique, dont il demeura, à titre permanent, l’un des membres principaux. On se tournait volontiers de son côté dans les moments difficiles. On lui proposa même, en 1818, le Ministère de l’Intérieur, qu’il refusa. Ses talents administratifs lui firent accorder, à deux reprises, la fonction de Grand maître de l’Université.

Georges Cuvier dans son cabinet d'Anatomie comparée par Mathieu-Ignace Van Brée (1773-1839)
Georges Cuvier dans son « cabinet d’Anatomie comparée » par Mathieu-Ignace Van Brée (1773-1839)

On lui demanda d’exercer à vie la charge de directeur du Muséum. Cuvier ne voulut point de ces situations absorbantes, qui l’auraient détourné de ses études et de ses travaux. S’il consentait à figurer dans une haute assemblée administrative, et s’il en éprouvait quelque satisfaction, il entendait se borner à conseiller, à diriger, mais voulait garder pour lui la majeure partie de son temps, en la réservant à son laboratoire, à son enseignement, à son rôle de savant.

Il devint Président de section au Conseil d’État en 1824. Membre en vue de l’église réformée, il demeura longtemps le représentant officiel attitré des Facultés de théologie protestante. Et même, cette situation revêtit pour lui une forme administrative nouvelle, celle de Directeur des Cultes non catholiques, dont il assuma les fonctions. La Monarchie de juillet, succédant à la Restauration, commença par lui décerner le titre qui lui manquait encore, celui de membre de la Chambre des Pairs.

Le fils du petit officier de fortune, l’humble précepteur d’autrefois, était devenu le baron Cuvier, Pair de France, grand officier de la Légion d’honneur, président au Conseil d’État, professeur au Muséum d’Histoire naturelle et au Collège de France, membre de l’Académie française, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, correspondant des grands corps savants du monde entier. Universellement connu, estimé, honoré, il était parvenu au plus haut degré de cette considération déférente, que les hommes accordent si rarement à l’un de leurs semblables, quel qu’il soit.

Une existence aussi affairée, aussi pleine, aussi réalisatrice, surprend et étonne, tellement elle s’écarte de la moyenne coutumière. On a blâmé Cuvier d’occuper tant de places, de cumuler autant de fonctions, de se livrer à tant de travaux. On oublie, ce faisant, qu’il remplissait vraiment tous les devoirs de ses charges, et qu’il était loin de les considérer comme des sinécures. On oublie aussi qu’il obéissait, en les recherchant, en les pratiquant, aux exigences de son tempérament laborieux et actif. Il est des hommes qui échappent à la mesure habituelle en la dépassant. Cuvier fut de ceux-là.

On s’est encore demandé comment il pouvait satisfaire à tant d’entreprises variées. Il y parvenait par l’ordre, par la régularité, formes de son caractère, et aussi par la simplicité comme par la modestie de sa vie. Ce grand génie renommé, ce haut fonctionnaire, menait une existence presque austère, dans sa petite maison du Muséum que seul le voisinage du Jardin des Plantes relevait et agrémentait, en lui donnant un cadre verdoyant de plantes et de fleurs. C’est là qu’il a passé les années laborieuses de sa vie, à côté de son laboratoire, de sa galerie de collections anatomiques, et qu’il se retrempait, par l’étude, de ses occupations du dehors.

Cuvier était de stature moyenne, maigrelette dans sa jeunesse, corpulente ensuite. Sa figure, longue et osseuse, frappait par son aspect étrange, toute en volume et en angles, couronnée par une épaisse toison désordonnée de cheveux d’un roux cuivré. Un menton proéminent, un nez saillant et tranchant, un vaste front, une énorme tête à laquelle il fallait des chapeaux d’un calibre démesuré, composaient un ensemble impressionnant, qu’accentuait encore la chevelure rousse dressée en touffes comme des flammes, crinière léonine dont l’âge seul atténua sur le tard l’éclatant coloris en le tournant au blond cendré.

Georges Cuvier donne des conférences sur la paléontologie au Muséum d'Histoire naturelle de Paris. Gravure réalisée d'après le dessin d'Albert Chéreau
Georges Cuvier donne des conférences sur la paléontologie au Muséum d’Histoire
naturelle de Paris. Gravure réalisée d’après le dessin d’Albert Chéreau

Figure peu banale, que l’on se rappelait toujours après l’avoir vue, ne ressemblant à aucune autre, et toute prête, par son caractère expressif et heurté, à la frappe en médaille, au modelage en statue, bien que les peintres et les sculpteurs aient souvent atténué son relief. Ses traits accentués, l’éclat et la vivacité des grands yeux bleus qui l’animaient, lui donnaient une telle intensité d’intelligence, que l’on ne s’apercevait point de sa laideur, tant elle était, en réalité, belle de puissance et d’énergie.

Son abord habituel était froid et réservé vis-à-vis des inconnus, ou de ceux qu’il voulait écarter. Mais, dans l’intimité, en famille, avec ses amis, il causait et riait volontiers. Avant ou après les réunions des sociétés et des assemblées dont il faisait partie, il s’entretenait cordialement avec ses collègues, écoutait volontiers leurs propos de tout genre. Lui-même en disait aussi, et sa vaste mémoire en avait une provision notable, où il puisait sans se faire prier. Il y montrait un talent de conteur, une verve ironique, même caustique, dont on retrouve souvent, dans ses œuvres, l’écho pondéré et assagi.

Ce penchant à l’ironie, à la critique, était bien de son esprit. Celui-ci, tranchant et coupant comme l’était le visage, incisif comme son travail d’anatomiste, détaillait toute chose et la disséquait pour la montrer selon sa réalité. Cette verve en donnait une preuve, mais il y en avait d’autres, plus utiles, plus profondes, directement appliquées à la science : la clarté et le discernement. Cette propension à bien voir, à évaluer avec justesse, à connaître complètement, formait sa qualité essentielle, complétée par un sens aigu du réel, qui ne se payait ni de mots ni de sentiments. Esprit net et concret, d’une plénitude parfaite, qui ne supportait ni chez lui, ni chez les autres, aucune déviation.

Cette qualité d’ordre et de méthode était la principale. Elle dominait le reste, classait chaque chose dans son esprit, et la mettait en place, sans la laisser se confondre avec les autres, ni les brouiller. Elle allait même plus loin. Il avait plusieurs cabinets de travail, et plusieurs pupitres, ayant leurs affectations distinctes ; il les prenait à tour de rôle, selon la tâche du moment. Quand il pénétrait dans l’un de ces cabinets, ou quand il s’asseyait devant l’un de ces pupitres, il le faisait pour une occupation déterminée, et se livrait à elle tout de suite, sans autre préparation, la retrouvant d’emblée au point où il l’avait laissée.

Ce classement matériel réalisait autour de lui ce qu’il portait en son sens intime. Son cerveau était comme un classeur précis, d’une régularité parfaite, divisé en cases qu’il ouvrait à volonté en fermant momentané¬ ment les autres, qu’il emplissait, et où il puisait : cerveau étonnant, extra¬ ordinaire, aussi remarquable par cette disposition que par la manière dont il s’en servait.

Georges Cuvier réunit les documents devant servir à son ouvrage sur les ossements en 1825.
Fresque de Théobald Chartran se trouvant à l’Université de la Sorbonne, vers 1885

Cuvier a impressionné ses contemporains par cette précision du souvenir, son abondance, sa lucidité, sa maîtrise à l’employer. Tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il entendait, se conservait en lui sous une forme consciente, se mettait exactement où il fallait, lui revenait à son gré. Cette formidable mémoire était soumise à la volonté.

La carrière savante de Cuvier a embrassé presque une quarantaine d’années, depuis la Révolution jusqu’à la date de sa mort. Pendant cette longue période, aucune journée n’a été perdue. Son labeur continu de zoologiste, aussi vaste par la quantité qu’éminent par la qualité, s’est toujours montré, du début à la fin, aussi ponctuel, aussi constant.

L’homme a disparu, mais non point son œuvre, ni l’esprit qui l’a inspirée. Après un siècle et plus, ses principaux ouvrages, le Règne animal, les Leçons d’anatomie comparée, les Recherches sur les ossements fossiles, le Discours sur les révolutions du globe, l’Histoire des Poissons et l’Histoire des Sciences, restent encore ouverts, et toujours vivants, dans les laboratoires scientifiques du monde entier, dans les bibliothèques érudites, en bases permanentes du travail journalier. Sa fortune savante a été inouïe. Il a créé des sciences, où n’existait avant lui qu’une poussière sans cohérence. Il a donné à l’anatomie comparée et à la paléontologie les règles et la méthode qui leur manquaient encore. Venu après Buffon, il a bâti les édifices dont son prédécesseur avait fourni les plans.

Les Leçons d’anatomie comparée contiennent l’enseignement, qu’il fit au Muséum dès sa nomination sous le Directoire. Ces cours, recueillis par deux de ses élèves préférés, Constant Duméril et Georges Duvernoy, puis revus par le professeur, ont été publiés en cinq volumes dans l’édition initiale, parue de 1800 à 1805. Le Règne animal, publié plus tard, en 1817, est un de ces monuments savants qui marquent une date. Son titre complet est « Le règne animal distribué d’après son organisation, pour servir de base à l’histoire naturelle des animaux et d’introduction à l’anatomie comparée ». Véritable Traité de zoologie, accompagné de quinze planches de figures, il comporte quatre volumes : le premier consacré aux Mammifères et aux Oiseaux ; le deuxième aux autres Vertébrés, aux Mollusques, aux Annélides ; le troisième (avec la collaboration de Latreille) aux Insectes et groupes avoisinants ; le dernier aux animaux inférieurs. Plus tard, et dix ans après la mort de l’auteur, en 1842, parut une Iconographie du Règne animal de Cuvier, inspirée et commencée par lui, qui comprend 450 planches renfermant au total 6 200 figures.

La maison de Georges Cuvier jouxtant le Jardin des Plantes, d'après une lithographie de 1835
La maison de Georges Cuvier jouxtant le Jardin des Plantes, d’après une lithographie de 1835

Les Recherches sur les ossements fossiles, entreprises en 1798, ont eu plusieurs éditions. La plus complète, qui est la troisième, a paru en 1825. Comprenant sept volumes, elle se nomme « Recherches sur les ossements fossiles, où l’on rétablit les caractères de plusieurs animaux dont les révolutions du globe ont détruit les espèces ». Elle s’ouvre par un Avertissement, où Cuvier donne en raccourci sa pensée maîtresse : « Tout s’accorde chaque jour davantage, écrit-il, pour démontrer la vérité d’une grande catastrophe qui a changé la face des continents, détruit les races vivantes, transporté à de grandes distances les faibles restes de celles qu’elle a épargnées, et pour nous faire suivre les traces de plusieurs catastrophes qui avaient précédé celle-là. » Le « Discours sur les révolutions de la surface du globe et sur les changements qu’elles ont produits dans le règne animal, vient ensuite ; et, resté classique, il exprime avec netteté le sentiment de Cuvier, contraire à toute évolution, partisan résolu de la fixité des espèces, ne discernant dans la succession paléontologique que révolutions suivies de nouvelles créations.

L’Histoire naturelle des Poissons est une œuvre considérable. Préparée de longue date, écrite avec la collaboration de son élève Valenciennes, elle comprend vingt-deux volumes, dont le premier parut en 1828. Elle est restée l’une des bases fondamentales de la science ichthyologique. Cuvier mourut après la publication du huitième tome. Valenciennes continua selon le programme primitif, et acheva en 1849.

Cuvier, en sus de ses travaux personnels et malgré leur charge, s’attachait à suivre de très près le mouvement scientifique de son temps. Il a publié, sur ses contemporains, au fur et à mesure de leur disparition, des Éloges académiques, dont le nombre monte à une cinquantaine, où il expose et discute leurs découvertes, leurs opinions. Le dernier en date est celui qui, consacré à Lamarck, s’efforce de contrebattre l’idée évolutionniste.

Enfin, devenu historien scientifique, ajoutant ce nouveau fleuron à ceux qu’il portait déjà, il a terminé sa carrière par des leçons sur l’Histoire des Sciences naturelles, qui ne furent publiées qu’après sa mort. C’est en faisant l’une de ces leçons qu’il sentit en lui les premiers symptômes du mal qui allait l’emporter.

La mort de Cuvier eut lieu le dimanche 13 mai 1832, dans le sixième jour d’une maladie à marche rapide qui le saisit en pleine santé, et se manifesta au plus fort d’une violente épidémie de choléra. Cependant, les symptômes ambigus qui se présentèrent chez lui ont infirmé l’hypothèse d’un décès dû au choléra, les rapportant à ceux d’une myélite ascendante aiguë (Maladie de Landry).

Georges Cuvier. Gravure anonyme parue en 1833
Georges Cuvier. Gravure anonyme parue en 1833

Le début se produisit le 7 mai, et n’empêcha point Cuvier de faire le 8 mai son cours au Collège de France, puis d’assister le 9 à une séance du Conseil d’État. Mais, le 10 mai, la paralysie s’installa dans le bras droit, gagna les voies digestives au point d’interdire toute alimentation, et descendit ensuite dans les membres inférieurs. Le malade gardait cependant son intelligence entière. Ensuite, dans la nuit du 12 au 13, l’état devint alarmant ; et, finalement, le 13 mai, dans la soirée, à dix heures moins le quart, Cuvier expirait, assis dans un fauteuil où on l’avait placé pour lui permettre de respirer plus aisément.

Cuvier, quand il mourut, n’avait pas achevé sa soixante-deuxième année. On lui célébra, le 15 mai, des obsèques pompeuses. Les étudiants et les élèves des grandes écoles portèrent son cercueil sur une partie du trajet. On l’inhuma au cimetière du Père-Lachaise, dans un tombeau de famille. De nombreux discours célébrèrent ses mérites et ses qualités. Puis la pierre tombale s’abattit, recouvrant à jamais cette haute intelligence et cette inlassable activité.

 
 
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