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2 septembre 909 : fondation de l'abbaye de Cluny par le comte d'Auvergne Guillaume le Pieux - Histoire de France et Patrimoine


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2 septembre 909 : fondation de
l’abbaye de Cluny par le comte d’Auvergne
Guillaume le Pieux
Publié / Mis à jour le lundi 31 août 2015, par LA RÉDACTION

 

Fondée en pleine crise morale du clergé régulier par Guillaume Ier, comte d’Auvergne, de Berry, de Limousin, de Lyon et de Mâcon, également duc d’Aquitaine, l’abbaye de Cluny (Saône-et-Loire) incarne le renouveau monastique du début du Xe siècle en Occident.

La mère de Guillaume, Ermengarde ayant, dans une extrême vieillesse, établi un monastère de femmes à Blesle, près de Brioude, il pensa, lui aussi, à créer ces fondations religieuses qui lui valurent de la part des moines les titres d’homme excellent, digne de louanges en beaucoup de choses, bon, très libéral, alliant avec une habileté merveilleuse et à un égal degré la gloire des armes à celle de la foi, et par-dessus tout, le nom de Guillaume le Pieux, que l’histoire lui a conservé.

Abbaye de Cluny au XIIIe siècle
Abbaye de Cluny au XIIIe siècle (Saône-et-Loire)

Après avoir passé la meilleure partie de sa vie à affermir sa puissance, il la voyait, dans un avenir prochain, exposée à tomber en des mains étrangères. Au lieu d’une famille nombreuse, qui était un gage de force et de durée, il n’avait eu de sa femme Engelberge qu’un fils à qui on avait donné le nom de Boson son aïeul, et dont la mort prématurée le laissait sans héritier direct. Peut-être, la conscience lui parlant en secret, faisait-elle passer sous ses yeux le long cortège de ses fautes : recherche insatiable du pouvoir, contrées ravagées par les guerres qu’avait suscitées son ambition, hommes sans nombre sacrifiés dans des rencontres meurtrières.

Il pensa à racheter ses fautes en accomplissant l’œuvre d’expiation et de charité qui était regardée comme la plus méritoire de toutes, c’est-à-dire en fondant un monastère. L’occasion vint s’offrir d’elle-même à lui. Il possédait dans le comté de Mâcon, non loin des rives de la Saône, des terres et des forêts propices aux plaisirs de la campagne et de la chasse, et sur les recommandations de l’abbé Bernon, prieur du monastère de La Baume (Haute-Savoie), il accepta de se dépouiller de domaines constituant sa principale résidence dans le comté.

Afin de mieux assurer cette donation, qui semblait avoir à ses yeux le prix d’un sacrifice pieusement consenti, il voulut lui donner au sein de ses États, et dans une circonstance importante, une consécration solennelle. Au mois de septembre 909, à l’époque où se tenaient ces grandes assises seigneuriales qui avaient succédé aux plaids mérovingiens, et qui étaient destinées à traiter les intérêts les plus importants, à juger les causes des barons et des clercs, Guillaume se rendit à Bourges, la métropole de l’Aquitaine.

La réunion était nombreuse et imposante. On distinguait notamment au banc des seigneurs : Engelberge, femme de Guillaume, Guillaume et Acfred, ses neveux, Odon, comte de Toulouse. Au banc des évêques était assis le patriarche de l’Aquitaine, l’archevêque Madalbert, « prélat puissant dans la doctrine, d’un dévouement efficace dans l’exercice de toutes les bonnes œuvres, honoré et aimé entre tous les hommes de son temps, ami de la paix et de la concorde » ; au banc des abbés, Bernon, celui-là même à qui la nouvelle fondation allait être confiée.

Un lévite nommé Odon, dans lequel Mabillon s’est plu à voir ce jeune homme élevé à la cour du duc d’Aquitaine, qui cette année même chercha un asile à la Balme et devint plus tard abbé de Cluny, donna lecture aux seigneurs, aux prêtres et au peuple librement admis à ce plaid, du testament ou acte de fondation. Une plume exercée avait préparé sa rédaction, dans laquelle des considérations d’une piété élevée se mêlaient à des clauses stipulées avec la netteté d’un juriste. Il débutait par des conseils sur l’obligation imposée aux riches de faire de leurs biens un usage utile aux pauvres, sur la nécessité de racheter les péchés par des œuvres charitables, et de témoigner ainsi que le pouvoir et la richesse n’enchaînent pas l’âme de leur possesseur et ne doivent pas lui faire oublier les biens de la vie future.

Abbaye de Cluny
Abbaye de Cluny

« Pour tous ceux qui considèrent sainement les choses, il est évident que la Providence divine conseille aux riches de faire un bon usage des biens qu’ils possèdent transitoirement, s’ils veulent mériter les récompenses éternelles. C’est ce que la parole divine montre comme possible, c’est ce qu’elle conseille manifestement lorsqu’elle dit : Les richesses de l’homme sont la rédemption de son âme. C’est pourquoi, moi Guillaume, par le don de Dieu, comte et duc, ayant mûrement réfléchi et désirant, quand il en est temps encore, pourvoir à mon salut, j’ai trouvé convenable et même nécessaire de disposer au profit de mon âme de quelques-uns des biens qui m’ont été donnés temporellement.

« Car, puisque je parais les avoir augmentés considérablement, je ne veux pas mériter, à l’heure de ma mort, le reproche de les avoir employés uniquement aux soins de mon corps ; et je préfère me ménager la joie d’en avoir réservé une partie pour mon âme, lorsque le moment suprême me les aura tous enlevés. C’est ce qui semble ne pouvoir être fait d’une manière plus efficace qu’en suivant le précepte du Seigneur : Je me ferai des amis parmi les pauvres (Saint. Luc, XVI, 9).

« Afin que ce bienfait ne dure pas seulement un temps, mais qu’il se prolonge perpétuellement, je nourrirai à mes frais des personnes vivant ensemble dans la profession monastique, avec cette foi, avec cette espérance que, si je ne puis mépriser moi-même toutes les choses de la terre, en soutenant au moins ceux qui méprisent le monde, ceux que je crois justes aux yeux de Dieu, je recevrai la récompense des justes (Mathieu, X, 41).

« A tous ceux donc qui vivent dans l’unité de la foi et qui implorent la miséricorde du Christ, à tous ceux qui leur succèderont et vivront jusqu’à la consommation des siècles, je fais savoir que, pour l’amour de Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ, je donne et livre aux Apôtres Pierre et Paul le village de Cluny, situé sur la rivière de Crosne, avec son courtil et sa manse seigneuriale, avec la chapelle qui est dédiée en l’honneur de sainte Marie, mère de Dieu, et de saint Pierre, prince des Apôtres, avec toutes les propriétés qui en dépendent, fermes, chapelles, esclaves des deux sexes, vignes, champs, prés, forêts, eaux, cours d’eau, moulins, produits et revenus, terres incultes ou cultivées, sans aucune réserve. Toutes ces choses sont situées dans le comté de Mâcon ou aux environs, chacune renfermée dans ses confins. »

Le duc associait, suivant l’usage, les membres de sa famille et tous les membres de l’Église aux bénéfices spirituels qu’il espérait retirer de cette libéralité. Le nom du roi Eudes, qu’il avait reconnu pour son seigneur et qui était mort depuis onze ans, venait en première ligne, comme un souvenir de la fidélité qu’il lui avait jurée, comme une réparation, un dernier bienfait dont il s’acquittait envers sa mémoire.

« Moi Guillaume, avec mon épouse Engelberge, je donne ces choses aux Apôtres déjà nommés, d’abord pour l’amour de Dieu, ensuite pour l’âme de mon seigneur le roi Eudes, pour celle de mon père et de ma mère, pour moi et pour ma femme, c’est-à-dire pour le salut de nos âmes et de nos corps, pour l’âme d’Ava, ma sœur, qui m’a laissé ces possessions par testament, pour les âmes de nos frères et de nos sœurs, de nos neveux, de tous nos parents des deux sexes, pour nos fidèles attachés à notre service, pour le maintien et l’intégrité de la foi catholique. Enfin, puisque, comme chrétiens, nous sommes tous unis par les liens de la foi et de la charité, que cette donation soit faite encore pour les orthodoxes des temps passés, présents et futurs. »

Abbaye de Cluny
Abbaye de Cluny

Guillaume esquissait ensuite en quelques lignes le genre de vie édifiant qu’il attendait des religieux appelés à vivifier le nouveau monastère, et on peut dire que ses vœux ressemblaient presque à des pressentiments. Il ne touchait qu’un mot des bienfaits qu’ils devaient répandre autour d’eux, pour y revenir un peu plus loin avec insistance.

« Je donne, à la condition qu’un monastère régulier sera construit à Cluny en l’honneur des Apôtres Pierre et Paul, que là se réuniront des moines vivant sous la règle de Saint-Benoît, qui, à perpétuité, possèderont, détiendront, gouverneront les biens donnés, de telle sorte que cette vénérable maison soit sans cesse pleine de vœux et de prières, qu’on y vienne rechercher, avec un vif désir et une ardeur intime, les douceurs d’une conversation avec le ciel, que des demandes et des supplications y soient adressées sans relâche à Dieu, tant pour moi que pour les personnes dont le souvenir a été rappelé plus haut.

« Nous ordonnons aussi que notre donation serve à perpétuité de refuge à ceux qui, sortis pauvres du siècle, n’y apporteront autre chose que leur bonne volonté, et nous voulons que notre superflu devienne leur abondance. Que les moines et toutes les propriétés ci-dessus dites soient sous la puissance et domination de l’abbé Bernon, qui, tant qu’il vivra, les gouvernera selon sa science et son pouvoir. »

Afin que rien ne vînt troubler les religieux dans l’observance de la règle bénédictine, que la surveillance qui appartenait aux évêques sur les cloîtres ne dégénérât pas en une direction gênante ou oppressive, Guillaume, suivant un usage devenu de plus en plus fréquent, exemptait l’abbaye de la juridiction épiscopale et la plaçait sous la protection du Pontife romain : « Après sa mort (de Bernon), que les moines aient le pouvoir et la liberté d’élire pour abbé et recteur, suivant le bon plaisir de Dieu et la règle promulguée par saint Benoît, le moine de leur ordre qu’ils préféreront, sans que notre pouvoir ou celui de tout autre puisse contredire ou empêcher cette élection religieuse. Mais, tous les cinq ans, ils paieront à Rome dix sous d’or pour l’entretien du luminaire de l’Église des Apôtres. Qu’ils aient pour protecteurs les Apôtres eux-mêmes, et pour défenseur le Pontife romain. »


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