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Rois s'égarant en forêt et jouant de leur anonymat - Histoire de France et Patrimoine


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Anecdotes insolites

Petite Histoire de France et anecdotes, brèves et faits divers insolites, événements remarquables et curieux, événements anecdotiques


Rois s’égarant en forêt
et jouant de leur anonymat
(D’après « Le grand parangon des nouvelles nouvelles composé par Nicolas de Troyes
et publié d’après le manuscrit original » (par Émile Mabille), paru en 1869)
Publié / Mis à jour le dimanche 5 novembre 2017, par LA RÉDACTION

 
 
 
Les vieilles chroniques relatent les bien épiques aventures de rois se perdant dans les bois lors d’une partie de chasse et jouant de leur éphémère anonymat : de saint Louis piégé par des larrons, à Louis XII faisant incognito la joie et la richesse d’un fabricant de balais, en passant par François Ier remerciant un prieur pour le vin de « Denise sa chambrière » qu’il lui servit...

Étant à la chasse entre Melun et Fontainebleau, le roi saint Louis, dans un bois, auprès d’une petite montagne, après qu’il eut couru longuement un cerf, se trouva en un carrefour, tout seul, et croisa le chemin de trois brigands, larrons qui l’empoignèrent et le saisirent pour lui couper la gorge, pensant qu’il s’agissait de quelque gentilhomme argenté. « Ah ! messieurs ! fit le roi, ne me faites rien, je vous prie, j’aime mieux vous donner tout et me sauver la vie. »

Des trois brigands, deux enrageaient toujours de le tuer ; mais le dernier ne le voulait pas, pas plus qu’il ne désirait qu’on fît mal à l’homme dont ils ignoraient l’identité, sinon de prendre ce qu’il avait. Saint Louis, voyant qu’il n’était pas en mesure de se débarrasser de ses agresseurs, isolé qu’il était sans que ses gens ne vinssent le secourir, leur dit : « Messieurs, je vous prie avant que vous me tuiez, de me laisser sonner de ma trompe deux ou trois coups, et puis faites de moi ce qu’il vous plaira. »

Saint Louis. Estampe du XVIIIe siècle
Saint Louis. Estampe du XVIIIe siècle

Les larrons accédèrent à sa requête, et saint Louis n’eut pas sitôt fini de sonner trois coups de sa trompe que tous les gentilshommes qui le cherchaient de tous côtés entendirent le son et se rendirent à lui : plus de deux cents chevaux déboulèrent sur les trois malfrats qui furent pris. Le roi pardonna à celui qui avait voulu l’épargner, mais fit pendre et étrangler les deux autres incontinent.

Quelques siècles plus tard, le roi Louis XII, selon un conteur qui écrivait cette anecdote trente ans après la mort du « Père du peuple », se retrouvait dans la situation d’être seul dans un bois lors d’une chasse, et alla trouver un homme faisant des balais. « Viens ça ! mon ami, dit-il, combien veux-tu la pièce de ces ballais ? — Par ma foi, monsieur, dit-il, je les baille pour un denier la pièce. — Saint Jehan ! dit le roi, tu n’es qu’un fol d’en faire si bon marché. — Ha Dieu ! monsieur, dit le bonhomme, encore ne trouvé-je pas à qui les vendre. — Si, lui dit le roi, m’en veux-tu amener une charretée jusqu’au château de Blois et je t’en baillerai un liard de la pièce. — Par ma foi ! monsieur, dit le bonhomme, vous n’y gagnerez pas.

« Hé ! ne te soucie, dit le roi, amène-m’en une charretée samedi matin, tu en auras un liard de la pièce ». Cependant Louis XII lui dit que, si toutefois il en trouvait un douzain, il pourrait les vendre et apporter la somme à Pierre d’Amboise, son associé. Et ainsi fut leur marché accordé. Le roi partit et sonna sa trompe pour rallier ses gens qui vinrent à lui incontinent, puis s’en retourna à Blois.

Louis XII. Gravure de 1634-1636 extraite des albums du roi Louis-Philippe constitués dans la première moitié du XIXe siècle
Louis XII. Gravure de 1634-1636 extraite des albums du roi Louis-Philippe
constitués dans la première moitié du XIXe siècle

Quant vint le samedi, le bonhomme ne faillit pas à amener ses balais. Or la nuit du vendredi, quant Louis XII s’en était allé coucher, il avait défendu à tous ses gentilshommes et officiers de n’entrer chez lui le samedi matin sans un balai tout neuf au poing. Avertis, tous les gentilshommes allèrent trouver, le samedi matin, le bonhomme qui vendait les balais un sou la pièce, et les lui voulurent ôter par force.

Mais le roi avait envoyé un homme exprès pour le garder et qu’on ne lui fît point de tort. Le marchand les leur vendit tous à un sou la pièce, ce que les gentilshommes durent accepter, étant contraints par le roi de porter un balai neuf. Quand le bonhomme se vit avec tant d’argent, il fut ébahi, car jamais, de toute sa vie, il n’avait si bien vendu ses balais. Il se rendit, comme convenu, au château, et demanda Pierre d’Amboise ; le roi vint incontinent, car il avait averti ses gens, et quand le bonhomme le vit, il le salua comme lors de leur précédente rencontre, sans se douter que c’était le roi.

Puis, il dit au roi : « Par ma foi ! monsieur, le jour que vous me trouvâtes, ce fut une journée bien heureuse pour vous ; car en votre vie vous ne fîtes marché si bon pour vous que celui-là. Vous ne fîtes pas un fol marché comme d’aucuns. — Comment ! dit le roi, avons-nous tant gagné ! Où sont mes balais ? Les avez vous amenés ? — Comment ! monsieur, dit le bonhomme, vous m’avez dit de les vendre. Ha ! par ma foi, ils sont tous vendus, aussi bien que jamais je vendis balais. »

Façade extérieure de l'aile Louis XII du château de Blois, avec sa porte surmontée de la statue du roi
Façade extérieure de l’aile Louis XII du château de Blois,
avec sa porte surmontée de la statue du roi

L’association avait permis au roi de gagner quinze francs : « Or bien, dit Louis XII, garde-le encore et t’en va dîner. » Après dîner, le roi, accompagné de plus de cinquante gentilshommes, se fit connaître du marchand, qui s’en trouva bien étonné.

C’est encore une singulière aventure que connut François Ier cependant qu’il chassait près de Saint-Germain-en-Laye, accompagné de cinq ou six seigneurs et d’une partie de sa cour, lesquels avaient couru toute la journée après un cerf, et étaient enragés de faim. Pis ! Ils ne savaient pas exactement où ils se trouvaient, et où ils allaient bien pouvoir se sustenter. Apercevant un clocher de loin, ils piquèrent tous de ce côté et apprirent d’un passant que c’était un riche prieuré et que le prieur avait bien de quoi dîner.

Puis, frappant à la porte du logis et demandant à voir le prieur, ils expliquèrent leur situation : « Monsieur le prieur, dit l’un, nous voici cinq ou six gentilshommes, qui venons de la chasse, enragés de faim, et ne savons là où aller dîner ; il faut que vous nous en baillez, s’il vous plaît. — Comment ! dit le prieur, êtes-vous tous gentilshommes ? Hé vraiment ! vous êtes les très bienvenus. Je suis gentilhomme comme vous, et pour l’amour de gentillesse, je vous traiterai bien. — Monsieur le prieur, dirent-ils, nous vous remercions. »

François Ier. Gravure de 1596 extraite des albums du roi Louis-Philippe constitués dans la première moitié du XIXe siècle
François Ier. Gravure de 1596 extraite des albums du roi Louis-Philippe
constitués dans la première moitié du XIXe siècle

Incontinent le prieur leur donna une chambre, mit les chevaux à l’étable. On leur servit à satiété viandes et vins. Puis le prieur les vint voir : « Or ça, messieurs, êtes-vous bien aises ? Le vin est-il bon ? — Foi de gentilhomme, dit le roi, monsieur le prieur, nous voici bien, Dieu merci à vous. – Saint Jehan ! dit le prieur, il faut que vous tâtiez d’un autre vin que voici. » Jamais ils n’avaient bu de meilleur vin. « Comment ! dit l’un, et quel vin est-ce ? — Quel cru est-ce ? dit le prieur : c’est du vin de Denise, monsieur. — Quelle Denise ? dit l’autre. — Hé ! de ma chambrière, dit le prieur. »

Alors ils se prirent tous à rire, disant que Denise était bien chanceuse de boire de tel vin ; et après qu’ils eurent tous dîné et fait bonne chère, il fut question de voir Denise. Denise était une très belle jeune fille, et tous furent joyeux de la voir. Le roi ordonna à l’un de ses gentilshommes de donner dix écus au prieur pour la dépense, mais ce dernier refusa poliment, et leur dit que s’ils voulaient demeurer ici huit jours, il leur ferait la plus grande chère du monde.

Le roi le remercia en riant et l’invita à venir à Paris, au palais des Tournelles, et qu’à cette occasion il lui ferait boire du bon vin et lui présenterait à son tour son amie. « Par ma foi ! dit le prieur, je vous veux aller voir dans deux jours d’ici ; mais vous me promettez une chose, c’est de me montrer le roi, car j’ai grande envie de le voir. » Promesse fut faite, et tous prirent congé du prieur.

À trois jours de là, le prieur vint aux Tournelles et demanda, comme convenu au prieuré, l’un des écuyers du roi nommé Boucart, qui le mena en une chambre pour faire bonne chère, avant de lui dire : « Monsieur le prieur, ne vous ennuyez point, je m’en vais quérir mes compagnons, qui étaient avec moi chez vous. — Et où sont-ils ? dit le prieur. — Ils servent le roi, dit-il. »

Palais des Tournelles (Paris) en 1550. Il fut détruit vers 1565 en vertu de lettres-patentes écrites le 28 janvier 1563 par Catherine de Médicis au nom de son fils Charles IX
Palais des Tournelles (Paris) en 1550. Il fut détruit vers 1565 en vertu de lettres-patentes
écrites le 28 janvier 1563 par Catherine de Médicis au nom de son fils Charles IX

Boucart avertit François Ier de l’arrivée du prieur, et tous dînèrent en sa compagnie, faisant grande chère et buvant du bon vin. Puis, le roi dit au prieur : « Monsieur le prieur, vous m’avez fait boire du bon vin de votre amie Denise ; je vous veux faire boire du bon vin de mon amie Claude. » Le prieur n’avait jamais bu vin aussi bon. Le roi fit alors venir la reine, « en grand pontificat » et accompagnée de plus de trente damoiselles. Le roi la prit par la main et dit au prieur : « Monsieur le prieur, vous m’avez montré votre amie et je vous monstre la mienne. »

Tout étonné en reconnaissant enfin le roi et la reine, le prieur se mit à genoux et cria merci, suppliant François Ier de lui pardonner « s’il avait forfait ». Le roi le fit lever, et tous se mirent à rire devant le prieur tout à sa surprise. Après cette aventure, François Ier fit bailler au prieur, pour la bonne chère qu’il lui avait faite, une abbaye qui valait bien cinq ou six mille livres de bon revenu, dont le dit prieur fut bien joyeux.




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