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Histoire faune et flore : éloge des fleurs par Alphonse Karr - Histoire de France et Patrimoine


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Faune, Flore

Arbres célèbres, vertus des plantes, croyances liées aux animaux. Faune et flore vues par nos ancêtres. Balade au coeur des règnes animal et végétal


Éloge du monde animé des fleurs
par Alphonse Karr
(Extrait de « Les fleurs animées » (Tome 1), paru en 1840)
Publié / Mis à jour le jeudi 21 mars 2013, par LA RÉDACTION

 
 
 
Préfaçant en 1840 l’ouvrage de Grandville et Delord intitulé Les Fleurs animées, le célèbre romancier et journaliste Alphonse Karr, qui plus tard se retirera à Nice où il développera une activité de floriculture en continuant de s’adonner à l’écriture, se livre à un éloge des fleurs, ces fleurs qu’il regrette de voir « maltraitées » par de peu estimables « collectionneurs »

Il y a plusieurs manières d’aimer les fleurs, explique Alphonse Karr. Les savants les aplatissent, les dessèchent et les enterrent dans des cimetières appelés herbiers, puis ils mettent au-dessous de prétentieuses épitaphes en langage barbare.

Les amateurs n’aiment que les fleurs rares, et les aiment non pas pour les voir et les respirer, mais pour les montrer ; leurs jouissances consistent beaucoup moins à avoir certaines fleurs qu’à savoir que d’autres ne les ont pas. Aussi ne font-ils aucun cas de toutes ces riches et heureuses fleurs que la bonté de Dieu a faites communes, comme il a fait communs le ciel et le soleil.

Primevère et perce-neige, par Grandville
Primevère et perce-neige, par Grandville

Quand , par un beau jour de février, vous découvrez au pied d’un buisson la première primevère en fleur, vous êtes saisi d’une douce joie, c’est le premier sourire du printemps. Vous rêvez d’ombrages et de chants d’oiseaux. Vous rêvez de calme, d*innocence et d’amour. Mais c’est que vous n’êtes pas un véritable amateur.

Si vous étiez amateur, vous ne vous laisseriez pas prendre ainsi a l’improviste par ces impressions poétiques, vous regarderiez bien vite si, dans le cœur de la primevère, les étamines dépassent le pistil. Si, au contraire, c’est le pistil qui dépasse les étamines, le véritable amateur ne peut ressentir aucun plaisir d’une fleur aussi incorrecte ; c’est pour lui moins que les cailloux du chemin ; et si cette fleur se permettait jamais de s’épanouir dans son jardin, il l’arracherait et la foulerait aux pieds.

Pour les savants, il n’y a de rose que la rose simple : rosa canina. La rose double, la rose à cent feuilles, la rose mousseuse, qui ont changé leurs étamines en pétales, sont des monstres : absolument comme les savants qui d’hommes, peut-être simples et bons, sont aussi devenus doubles et triples par la science.

L’amateur n’admet plus la rose à cent feuilles ni la rose mousseuse dans ses collections ; elles sont communes ; ce ne sent plus des fleurs, ce sont des bouquets. L’amateur vous dit froidement : voyez ce gain ! ce rosier, c’est moi qui l’ai obtenu de grains, il y a cinq ans. Il n’a jamais voulu fleurir. Mes amis ont tout fait pour avoir une greffe de ce précieux sujet, mais j’ai tenu bon, j’en resterai seul possesseur.

Mais il est d’autres gens plus heureux, qui aiment toutes les fleurs qui leur font l’honneur de fleurir dans leur petit jardin, ceux-ci doivent aux fleurs les plus pures et les plus certaines jouissances. Mais encore il faut les diviser en deux classes : les uns aiment dans les fleurs certains souvenirs, qui se sont cachés dans leur corolle comme les hamadryades sous l’écorce des chênes : ils se rappellent que les lilas étaient en fleurs la première fois qu’ils l’ont rencontrée.

C*est sous une tonnelle de chèvre-feuille, qu’assis ensemble, à la fin du jour, ils ont échangé ces doux serments qu’un seul, hélas ! a gardés. En voulant cueillir pour elle une branche d’aubépine, il s’est déchiré la main, et elle a mis sur sa blessure un morceau de taffetas d’Angleterre, après l’avoir passé à plusieurs reprises sur ses lèvres roses. Une autre fois, ils avaient ensemble cueilli des wergismein-nicht sur le bord de I’étang. Il y avait des giroflées jaunes sur les vieilles murailles de l’église de campagne où ils se rencontraient tous les dimanches.

Ainsi chaque printemps, ces souvenirs renaissent et s’épanouissent comme les fleurs. Mais il vient un moment où l’on appelle tous ces jeunes et vrais sentiments des illusions, un moment où I’on croit devenir sage parce qu’on commence à devenir mort. On est alors tout simplement en proie à d’autres illusions. Le côté de la lorgnette qui rapetisse les objets n’est pas plus vrai que le côté qui les grossit. Alors on aime les fleurs, mais seulement pour elles-mêmes.

On les aime pour leur éclat, pour leur parfum et aussi pour les soins qu’elles vous coûtent. On découvre alors que toutes les richesses des riches ne sont qu’une imitation plus ou moins imparfaite des richesses des pauvres. On voit que les diamants, qui coûtent parfois tant de honte et dont on est si fier, voudraient bien ressembler tout à fait aux gouttes de rosée au soleil levant. On voit que les fleurs sont des pierreries vivantes et parfumées.

On voit qu’un tableau qui représente à peu près ces trois arbres et cette pelouse, est payé cent fois la valeur de la pelouse et des trois arbres eux-mêmes. Eh bien ! on va essayer d’imiter cela en marbre ou en bois, puis, si l’artiste arrive à réussir si bien qu’on voie tout de suite ce qu’il a voulu faire, il faudra abattre une demi-lieue de ces vieux hêtres pour faire payer l’imitation qu’il a faite d’un seul.

C’est alors que I’on comprend que Dieu aime les pauvres, et que, comme les petits enfants, il les laisse s’approcher de lui. Alors aussi, retiré, blessé des luttes de la vie, on se rappelle tout ce que l’on a aimé, tout ce qui vous a trompé, toutes les fleurs charmantes qui ont porté des fruits tristes et vénéneux, toutes ces promesses devenues des trahisons, toutes ces espérances déçues.

Et quand on est enfermé entre les murs de son jardin, seul avec ses fleurs aimées, on pense qu’on n’a rien à redouter de semblable en cette dernière affection. Jamais aux fleurs roses du pêcher ne succéderont les capsules vénéneuses du datura, comme aux charmantes fleurs de l’amour et de l’amitié ont succédé les fruits amers de l’oubli et de la haine.

Et quand ces chères fleurs effeuillent leur corolle sous les ardentes caresses du soleil, vous savez en quel mois et à quel jour de l’année suivante elles reviendront à la même place du jardin s’épanouir de nouveau, riantes, jeunes, belles et parfumées. Heureux ceux qui aiment les fleurs ! heureux ceux qui n’aiment que les fleurs.




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