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Hommes politiques « nouveaux » : un leurre électoral

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L’actualité au prisme de l’Histoire, ou quand l’Histoire éclaire l’actualité. Regard historique sur les événements faisant l’actu
Hommes politiques « nouveaux » :
un leurre électoral
(D’après « La Revue hebdomadaire », paru en 1893)
Publié / Mis à jour le samedi 13 juin 2020, par LA RÉDACTION
 
 
 
À la fin du XIXe siècle, l’essayiste Maurice Talmeyr observe, fataliste, combien l’électeur qui, n’ayant de cesse de vitupérer contre des élus dont il connaît les travers, les mensonges et les malversations, accepte pourtant sciemment de participer à cette mascarade que constitue le jeu de dupes électoral dont les candidats les plus scélérats sortent, encore et toujours, vainqueurs

On n’a jamais rien vu de plus drôle que ce qu’on appelle aujourd’hui les « hommes nouveaux », écrit Maurice Talmeyr, journaliste et romancier qui collabora notamment au Matin, au Figaro ou encore à la Revue des Deux Mondes. Qu’on ait besoin d’hommes nouveaux, et même un besoin pressant, la question me semble entendue, poursuit-il, mais nos prétendus « hommes nouveaux » répondent vraiment d’une façon par trop singulière, sauf quelques rares exceptions, au genre de besoin qui nous presse.

Nous n’avons pas, en effet, besoin de farceurs, et il s’en offre de tous les côtés ! Il en sort de tous les pavés et de tous les bureaux de journaux ! On dirait que nous en demandons. Nous apprenons, tous les matins, qu’un député, un sénateur ou un conseiller municipal est un coquin. Et qui nous annonce-t-on, en même temps, pour remplacer le député, le sénateur ou le conseiller municipal ? D’autres députés, d’autres sénateurs et d’autres conseillers municipaux d’une probité et d’une délicatesse absolument identiques ! Il y a ainsi, à l’heure qu’il est, dans tous les coins de la politique, des centaines de petits Mandrins tout prêts à succéder à des centaines de petits Cartouches. C’est ce que nous entendons par « renouveler le personnel » ! s’exclame Talmeyr.

Rappelons-nous, Messieurs, la forte parole de Socrate : Les bons citoyens doivent obéir aux lois qui même leur paraissent mauvaises, de peur d'encourager les mauvais citoyens à violer les bonnes ! Dessin d'Albert Guillaume paru dans Le Rire du 5 mai 1906
Rappelons-nous, Messieurs, la forte parole de Socrate : « Les bons citoyens doivent obéir
aux lois qui même leur paraissent mauvaises, de peur d’encourager les mauvais citoyens
à violer les bonnes ! ». Dessin d’Albert Guillaume paru dans Le Rire du 5 mai 1906

À chaque instant, en lisant les dépêches, je salue de vieilles connaissances rencontrées autrefois à certains carrefours du journalisme, écrit encore le journaliste. « Tiens, Un Tel, qu’est-ce qu’il devient ? Qu’a-t-il encore pu voler ? Quelle princesse ou quelle loterie exploite-t-il dans ce moment-ci ? Où fabrique-t-il ses abat-jour et ses flageolets de fer-blanc ? » Mais pas du tout ! Un Tel ne vole plus, n’exploite plus de loterie ni de princesse, et ne fabrique pas d’abat-jour. C’est un « homme nouveau » ! Il n’a pas été compromis dans le Panama, n’appartient à aucune secte, ne s’est jamais engagé dans aucune coterie, et n’est embarrassé par aucune attache. C’est tout à fait ce qu’il nous faut !

Et j’en reconnais comme ça tous les jours. Ils reviennent de tous les points cardinaux, ceux-ci de la route de Melun, et ceux-là de la route d’Étampes. Ils ont traîné, tripoté, fricoté, friponné partout ; les uns volaient les femmes, les autres les curés, et les autres volaient tout le monde, mais ils n’en sont pas moins tous des « hommes nouveaux » ! Ils trouvent invariablement, avec tous les bons esprits, qu’il faut « renouveler le personnel ».

Nous jouissons donc, en expectative, d’un grand nombre d’hommes nouveaux, et leur variété n’est pas moins considérable, s’amuse Maurice Talmeyr. On peut même formuler d’une façon générale que les hommes nouveaux, présentement, sont tous ceux qui ne sont bons qu’à ça. Un homme a tâté de tout, et rien ne lui a réussi, pas même l’escroquerie, c’est un « homme nouveau » tout indiqué. Un avocat manque de causes, un avoué manque de clients, un industriel manque d’argent, ils se frappent tout à coup le front, croisent les bras, posent leurs coudes percés sur leur caisse vide, et s’écrient d’un air inspiré : « Mais, au fait, la France a besoin qu’on lui infuse un sang neuf ! Le vieux personnel est usé, fini, pourri, mort ! Il faut des hommes nouveaux, nous en sommes ! Pourquoi n’en serions-nous pas ? »

Et quand un père ne sait plus que faire de son garçon qui frise déjà la trentaine : « Voyons, lui déclare-t-il, il va y avoir de la place, on ne veut plus des vieux bonzes, on demande des hommes nouveaux, on veut renouveler le personnel... Tu ne fais rien, tu ne veux rien faire, tu vas faire un homme nouveau ! » Et voilà un homme nouveau de plus. On nommait autrefois à certains consulats les sujets dont on ne pouvait pas faire autre chose. Nous avons à présent comme « hommes nouveaux » tous ceux dont on ne ferait pas même des consuls.

Et que pense le public, ou que semble-t-il penser de cette profusion de gens nouveaux ? Eh bien il n’en rit pas trop, et se montre même disposé à les prendre tous au sérieux, quelle que soit la colonie d’où ils aient l’air de débarquer. « Alors, paraît-on dire à tout inconnu a qui arrive comme à tout oublié qui revient, vous êtes un homme nouveau ?... Vous êtes le bienvenu... »

Quant à l’interroger, à l’examiner, à regarder ce qu’il a été ou ce qu’il promet d’être, à remarquer même les tares, les cicatrices ou les stigmates qu’il peut porter, on n’y songe pas, on ne veut pas y songer. On ressent une telle envie de voir d’autres figures et d’entendre d’autres voix qu’on ne s’inquiète même plus, pourvu qu’elles se disent nouvelles, des voix et des figures qui nous appellent et nous parlent.

C’était exactement le même état d’esprit à l’égard du général Boulanger, explique le journaliste. Il n’avait jamais remporté de victoires et nous paraissait les avoir remportées toutes, il était vieux et nous le trouvions jeune, il n’était qu’un candidat et nous nous le figurions un prétendant. Ce qu’il aurait pu être nous trompait sur ce qu’il était, et ses apparences amusaient nos besoins.

Le même phénomène se reproduit aujourd’hui avec nos « hommes nouveaux ». Ils ne sont pas nouveaux, ils ne sont même pas des hommes, mais nous avons tant besoin d’hommes et de nouveau, qu’ils nous semblent quand même des hommes nouveaux ! Nous voulons qu’ils en soient, nous les obligeons même à en être, et nous sommes les premiers, lorsque leurs masques tombent, à les leur rattacher plus solidement.

Telle est la mascarade et la comédie des hommes nouveaux, et il n’en est pas, encore une fois, de plus prodigieusement comique. Chacun sait qu’il trompe et qu’il est trompé, et tout le monde, néanmoins, continue à se comporter comme si personne ne se sentait trompé ni trompeur, tout en se disant à soi-même qu’on est sincère pour essayer de se le faire croire.

Monsieur Jacques, candidat opposé au général Boulanger aux élections de janvier 1889 se faisant tailler un costume d'opportuniste. Dessin de Gavroche (Morazzani) paru dans La Diane
Monsieur Jacques, candidat opposé au général Boulanger aux élections de janvier 1889
se faisant tailler un costume d’opportuniste. Dessin de Gavroche (Morazzani) paru dans La Diane

« Je suis vieux comme le vol, le mensonge, la laideur et la prostitution », semble dire, moitié tout bas, moitié tout haut, le candidat. « Aussi, je me propose à toi comme homme nouveau. Je viens d’où sont venus tous mes prédécesseurs, je vais où ils sont tous allés, je veux ce qu’ils ont tous voulu, je ferai ce qu’ils ont tous fait, je suis ce qu’ils ont tous été et je te mènerai où ils t’ont tous mené... Tu ne veux plus de coquin, j’en suis un ! Tu ne veux plus de fripon, j’en suis un ! Tu ne veux plus de voleur, j’en suis un ! Je suis donc bien, tu le vois, l’homme nouveau que tu as réclamé ! »

Et l’électeur de répondre de même : « Oui, tu es vieux comme le vol, le mensonge, la laideur et la prostitution, mais tu es tout de même mon homme nouveau ! Tu viens d’où venaient tous les autres, tu vas où ils sont tous allés, tu veux ce qu’ils ont tous voulu, tu feras ce qu’ils ont tous fait, tu es ce qu’ils ont tous été, tu m’emmènes où ils m’ont tous mené, tu es un coquin, un fripon, un voleur, c’est vrai, je le sais, mais ça ne fait rien, ne me le dis pas, tais-toi, et vas-y tout de même ! Trompe-moi, bats-moi, vole-moi, fais de moi comme ils ont tous fait Je suis tout de même l’électeur qu’il te faut, et tu es tout de même le député qui me convient ! »

 
 
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