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Danse de Saint-Guy : manifestation d'hystérie collective au Moyen Age ? - Histoire de France et Patrimoine


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Coutumes, Traditions

Origine, histoire des coutumes, traditions populaires et régionales, fêtes locales, jeux d’antan, moeurs, art de vivre de nos ancêtres


Danse de Saint-Guy : manifestation
d’hystérie collective au Moyen Age ?
(« Pays d’Alsace : bulletin de la Société d’histoire et d’archéologie
de Saverne et environs » paru en 1979 et « Revue d’Alsace : bulletin de
la Fédération des sociétés d’histoire et d’archéologie d’Alsace » paru en 2016)
Publié / Mis à jour le dimanche 25 février 2018, par LA RÉDACTION

 
 
 
Aux XIV et XVe siècles, les peuples d’Occident, en état de sous-alimentation chronique, vécurent dans une déficience biologique propice à la propagation des maladies épidémiques, le terrain émotionnel étant par ailleurs mûr pour de surprenantes épidémies de danses à une époque où l’Europe était le théâtre de guerres incessantes et de fléaux naturels : ainsi de la danse de Saint-Guy, touchant le plus souvent les jeunes et les classes pauvres, qui affecta en 1518 de manie dansante la population de Strasbourg.

La dernière partie du Moyen-Age — XIVe et XVe siècles — a souvent été décrite comme une période de troubles et de déséquilibre. Des guerres continuelles réduisent les pays à la misère totale. Vient l’époque des grandes épidémies, en particulier celle de la peste qui sévit dans les années 1348-1349 et qui décima la population dans des proportions effroyables. Les campagnes furent livrées au brigandage et l’insécurité régna partout. La misère, cette mauvaise conseillère, fit naître une idée, une croyance populaire que les épidémies sont un châtiment de Dieu.

Aux épidémies physiologiques suivirent les manifestations collectives qui ont également un caractère épidémique. Dans l’intention d’apaiser le courroux de Dieu, des processions de Flagellants parcoururent le pays, chantant des cantiques et se blessant avec des fouets à boules hérissées de pointes. Ils mortifièrent leurs chairs pour expier leurs péchés et ceux du monde entier.

Épidémie de danse en 1012 à Kolbeck, dans le diocèse de Magdebourg. Gravure (colorisée) de Matthaüs Merian le Jeune (1593-1650) publiée dans Historische Chronica par Johann Ludwig Gottfried (1630)
Épidémie de danse en 1012 à Kolbeck, dans le diocèse de Magdebourg.
Gravure (colorisée) de Matthaüs Merian le Jeune (1593-1650) publiée
dans Historische Chronica par Johann Ludwig Gottfried (1630)

La manifestation la plus curieuse de la fin du Moyen Age fut la danse de Saint-Guy, manifestation d’hystérie collective, de danses épidémiques, de manies dansantes, désignée de différentes dénominations : danse de Saint-Guy, danse de Saint-Vit, danse enragée, dansomanie, chorée giratoire, folie extatique, convulsions démoniaques. Les autres affections qui présentent des manifestations choréiques sont : chorée de Sydenham, chorée de Huntington, ergotime, mal des ardents, pestes du feu, maladie de Saint-Antoine, tarentisme.

De nos jours la chorée de Sydenham est appelée communément danse de Saint-Guy. Ce nom populaire a été donné à une série de maladies ayant comme caractéristique essentielle des troubles mentaux choréiformes. Désignant au début les affections choréiques du Moyen Age, les pathologistes l’appliquèrent indistinctement à toutes les affections dans le cours desquelles on trouvait des mouvements involontaires ou désordonnés, gestes qui rappelaient ceux des danseurs.

L’illustre clinicien anglais Thomas Sydenham (1624-1689) isole l’entité morbide qui porte son nom et établit la thérapeutique de cette affection qui est admise rhumatismale. C’est une maladie de l’enfance, atteignant surtout la fillette de 6 à 15 ans, et qui se manifeste par des mouvements involontaires, arythmiques, brusques et irréguliers, des troubles mentaux, des altérations du cortex et des noyaux gris centraux.

À la fin du XVIIIe siècle, Karl Friedeich Ketterling étudie la chorée mais semble trop expéditif quand il distingue chorée et ergotisme historique. Le strasbourgeois Charles Schutzenberger (1809-1881), dont certaines vues se rapprochent des conceptions de la médecine psychosomatique moderne, place cette névrose sous son double aspect : organique et fonctionnel.

Les manifestations choréiques de l’intoxication ergotique
L’histoire de l’intoxication ergotique débute en 430 av. J.-C. par la « peste d’Athènes ». Les Athéniens, surnommés grands mangeurs de farine, furent frappés d’une épidémie qui prit naissance en Éthiopie et en Égypte, les deux pays principaux fournisseurs de céréales de la Grèce. Ce mal est causé par la consommation de seigle contaminé par l’ergot de seigle ou d’autres céréales parasitées par ce champignon. Les malades présentaient des spasmes violents suivis de convulsions.

Au Moyen Age cette affection prit le nom de « peste du feu », de « mal des ardents » ou de « feu de Saint-Antoine ». Les malheureux souffraient de sensations de brûlures intolérables, de fourmillements aux extrémités des membres qui devenaient grangrèneux ; ils furent pris de convulsions et de contractions des membres. L’ordre de Saint-Antoine, les Antonites, exerçait l’art d’amputer les membres malades.

En 1951, il y eut à Pont-Saint-Esprit l’affaire du pain maudit. La cause de cette intoxication fut attribuée au début à l’ergotisme, mais la vraie cause a pu être détectée après de minutieuses recherches : en effet, des quantités excessives de sels de mercure se trouvaient dans certains sacs de farine. Quelque deux ou trois cent personnes ont mangé de ce pain maudit. Ces malades souffraient également de brûlures des membres, d’insomnie, d’hallucinations, de contractures, de convulsions épileptiformes. Une horde de 40 personnes errait dans la ville, semant l’épouvante...

Danse de Saint-Guy ou de Saint-Vit
Tout d’abord, qui est saint Vit ou saint Guy que l’on fête le 15 juin ? Sa vie est contée dans les Acta Sanctorum. Vit, enfant admirable, n’avait que 12 ans lorsqu’il souffrit le martyre en Sicile. Son père avait coutume de le battre parce qu’il méprisait les idoles et se refusait à les adorer. Le préfet Valérien l’apprenant, convoque l’enfant et sur le refus de sacrifier, le fit frapper. Mais aussitôt les bras de ceux qui frappaient séchèrent. Et le préfet de crier : « Malheur à nous » ! Alors Vit lui dit : « Appelle tes dieux et qu’ils vous guérissent ! s’ils le peuvent ! » — Et le préfet : « prétends-tu que tu aurais ce pouvoir ? » — Et Vit : « Oui, j’ai le pouvoir, au nom du Seigneur ». Et aussitôt sur la prière de l’enfant, les bourreaux recouvrèrent l’usage de leurs bras. Sur quoi le préfet dit au père de Vit : « Emmène ton fils, de crainte qu’il ne lui arrive malheur ! »

Le père l’enferma dans une chambre. Une merveilleuse odeur sortit de cette pièce et parvint jusqu’à lui : sur quoi en regardant par la porte il aperçut sept anges auprès de son fils. Il s’écria : « les dieux sont venus dans ma maison ! » et aussitôt il devint aveugle. Conduit au temple de Jupiter il promit, si ses yeux se rouvraient, d’offrir un taureau avec des cornes dorées. Puis comme cette promesse restait sans effet, il implora son fils de lui rendre la vue et, sur la prière de l’enfant, ses yeux se rouvrirent.

Malgré ce miracle, il songea à tuer son fils. Un ange apparut à Modeste, le professeur de l’enfant, et lui ordonna de faire monter celui-ci dans une barque pour le conduire vers une autre terre. En mer, un aigle venait leur apporter leur nourriture et nombreux furent les miracles qu’ils accomplirent dans les diverses régions où ils abordèrent. Or, le fils de l’empereur Dioclétien fut possédé d’un démon qui déclara qu’il ne sortirait point si l’on ne faisait venir l’enfant, Vit.

On se mit à le chercher, on le mena chez Dioclétien qui lui dit : « Enfant, aie pitié de moi, as-tu vraiment le pouvoir de guérir mon enfant ? » — Et Vit : « Je n’ai pas ce pouvoir, mais mon maître l’a ! » Et il lui imposa les mains et aussitôt le démon s’enfuit. Pour toute gratitude, l’empereur voulait le forcer à sacrifier aux dieux. Vit, s’y ayant refusé, fut jeté en prison avec son maître Modeste et sa nourrice Crescence, qui l’avait toujours accompagné.

Mais soudain leurs chaînes tombèrent et le cachot s’emplit d’une lumière éblouissante. Ce qu’apprenant, l’empereur les fit plonger dans la poix bouillante : mais ils sortirent sans aucun mal. Puis un lion farouche fut lâché sur eux, mais la bête vaincue par la vertu de leur foi s’étendit à leurs pieds. Enfin, Dioclétien fit suspendre l’enfant à un chevalet. Mais aussitôt l’air se trouble, le tonnerre mugit, le temple des idoles s’écroule, écrasant nombre de païens. Et l’empereur épouvanté fuit en disant : « Malheur à nous qu’un enfant a vaincu ! » Quant aux trois martyrs, ils se retrouvèrent au bord d’un fleuve en Lucanie et c’est là que, après avoir prié, ils rendirent l’âme au Seigneur.

Que se passa-t-il ensuite ? Dans les récits des auteurs, que de contradictions, que d’obscurité ! Selon les uns, Vit aurait été inhumé avec honneurs en Apulie, puis plus tard exhumé et transporté à Rome. Du temps de Pépin le Bref, Fulrad, prieur de Saint-Denis, voulut se procurer pour son monastère, des reliques de saints. Accompagné de parents, il se rendit à Rome et réussit à ramener le corps du martyr qu’il garda jusqu’en 836. À cette époque, Charlemagne qui venait de conquérir la Saxe, se proposait de la convertir au catholicisme. Il fonda un couvent sur les bords de la Fulda et le prieur de Saint-Denis, Hilduwin, fit don a ce couvent des reliques de saint Vit qui furent solennellement transférées en Saxe. Ce voyage qui dura vingt jours fut marqué par de nombreux miracles.

Trois danseuses épileptiques à Moelenbeek, près de Bruxelles en 1564. Gravure de Hendrik Hondius (1573-1650) réalisée en 1642 d'après le dessin de Pieter Bruegel l'Ancien
Trois danseuses épileptiques à Moelenbeek, près de Bruxelles en 1564. Gravure de
Hendrik Hondius (1573-1650) réalisée en 1642 d’après le dessin de Pieter Bruegel l’Ancien

Un autre récit : d’après une lettre de l’archiprêtre de Lyon, écrite vers 849 à Thieubaud, évêque de Langres (Histoire du diocèse de Langres, par l’abbé de Mangin), deux moines auraient apporté à Dijon les reliques d’un saint qu’ils disaient avoir eu à Rome et ils les déposèrent à l’église Saint-Bénigne. Ceux qui vinrent honorer ces reliques entrèrent dans d’horribles convulsions. Cela arriva surtout aux filles et aux femmes qui s’en approchaient. Ces personnes se débattaient, tombaient à la renverse, paraissaient hors d’elles-mêmes et après les plus violents mouvements, elles se relevaient sans aucune trace de blessures.

Manifestations de la danse de Saint-Guy
Des épidémies de manies dansantes séviront en 1374, 1414 et en 1514. Il nous reste peu de descriptions sérieuses de cette affection, hormis celles de Brunfels, de Horst (Observationes med. singulare, 1526) qui nomme cette manie « rara et horrenda » et celles de Paracelse (Opera Omnis, édition de Genève, 1658).

C’est Paracelse qui le premier cherche à débrouiller ce chaos et à dissiper cette croyance erronée que la danse de Saint-Guy est envoyée du ciel et peut être guérie par la puissance des saints. C’est un énorme progrès. Il combat avec énergie le mysticisme de l’époque et divise la danse de Saint-Guy en trois variétés : 1° la chorée imaginative, dans laquelle entre la simulation, même involontaire ; 2° la chorée lascive, probablement l’hystérie ; 3° la chorée naturelle, qui correspond à plusieurs névroses connues actuellement. Les deux premières se rapportent à l’époque des grandes manies.

Le tarentisme est une « maladie » apparentée à la chorée, très connue aux XVe et XVIe siècles en Apulie (Italie) spécialement dans la région de Tarente, et provoquée par la piqûre d’une araignée assez inoffensive d’ailleurs, la tarentule. La croyance populaire voulut guérir cette piqûre par la musique. Au son de mélodies très rythmées, (mesures 12/8 et 6/8) accélérées, les malades dansaient la tarentella, danse frénétique qui ressembla étrangement aux manifestations choréiques du culte de Dionysos. Peut-on faire un rapprochement entre ces deux danses, sachant que l’Apulie faisait partie, dans les temps antiques, de la Grande Grèce ?

Cette danse attirait aussi les simulateurs : la vue d’un malade en crise la déclenchait chez les spectateurs. Les femmes surtout profitaient de l’occasion pour s’adonner à toutes sortes de gestes bizarres, dansant inlassablement comme des possédées. On nommait ces manifestations « carnavaletti delle donne » (petit carnaval des femmes). S’ils se trouvaient parmi les danseurs des hystériques, des démonomanes, des épileptiques, il y avait peut-être plus d’une fois un cas vrai qui a été le noyau d’une formation de bandes.

Les premières manifestations de ces convulsions sont plus anciennes qu’on ne le croit. Depuis l’Antiquité, on avait attribué les phénomènes convulsifs à des débordements passionnels exclusivement féminins. Dans le « Corpus hippocratam » ils figurent sous le nom de « suffocations hystériques ou fureurs utérines ». Plus tôt encore, à l’époque néolithique, les anciennes communautés primitives exécutaient des danses endiablées, hurlant des incantations, croyant chasser par ce moyen les esprits malveillants de la maladie.

Rappelons aussi les danses extatiques du culte de Dionysos, celles des corybandes, les danses thérapeuthiques des tribus germaniques, le « Heiltanz », qui furent en rapport avec le culte du soleil. Le jour du solstice d’été, les malades teutons atteints de crampes, de convulsions, de tics de toutes sortes ont été amenés vers le soleil pour obtenir son action curative. D’autres ont sauté par-dessus le feu, ce qui semblait garantir une année de santé.

Lors de la christianisation progressive de la Germanie, ces danses païennes furent interdites, mais les fêtes de Saint-Vit, le 15 juin et celle de Saint-Jean, le 24 juin, qui ont lieu aux environs du solstice d’été ont remplacé peu à peu la fête païenne. Les contours de survivance des danses prophylactiques ont été effacés par l’apparition des épidémies de danses du Moyen Age.

Un des premiers incidents connus de l’épidémie dansante fut observée à Kolgigk (frontière hollandaise) où des paysans ont été saisis d’une irrépressible envie de danser, d’exécuter des torsions (Annales historiques de Brabant, année 1374). En 1027, des gens de Bernbourg (Rhénanie du Nord) se livraient à des convulsions et une centaine d’enfants de la même région parcouraient les routes en faisant d’horribles grimaces (Manuscrits de Grandidier).

Cette maladie bizarre a frappé à nouveau sur une plus grande échelle en Hollande, en Angleterre, en Flandres, et a suivi le cours du Rhin en passant par Trèves, Aix-la Chapelle, jusqu’en Alsace pour continuer vers la Bavière et vers la Bohème. Des hommes et des femmes ont été vus à Aix-la-Chapelle, unis par une illusion commune et ils ont donné le spectacle suivant dans les rues et dans les églises : ils ont formé un cercle, main dans la main et comme ayant perdu tous leurs sens, sans regards pour les témoins, ils dansaient pendant plusieurs heures, jusqu’à, enfin, tomber par terre dans un état d’extase.

Pendant deux ans, les bandes se succédaient, se recrutant le plus souvent parmi les jeunes et les classes pauvres. La simulation eut ensuite son tour : on vit apparaître des danseurs mendiants. Vinrent se joindre des épileptiques, des astatiques et certainement aussi des sujets atteints de la chorée de Huntington, des malades atteints de toutes sortes de mouvements nerveux. Ils arrivaient on ne savait d’où ; se livrant à des convulsions, poussant leur délire jusqu’à la folie, dansant d’une façon désordonnée, en poussant des cris, haletant et l’écume à la bouche. Il n’était pas peu fréquent pour une personne malade de communiquer cela à une partie de la foule qui, par curiosité ou d’autres raisons, s’était réunie autour d’elle.

Pèlerinage des épileptiques de Moelenbeek, Pieter Bruegel le Jeune, 1592
Pèlerinage des épileptiques de Moelenbeek, Pieter Bruegel le Jeune, 1592

Les pays rhénans avaient des centres de pèlerinages choréographiques. À Kilbourg, le nombre des pèlerins fut si grand et les offrandes si abondantes que la petite chapelle devint rapidement plus grande et plus somptueuse. Les danseurs, raconte un chroniqueur anonyme de l’époque (Manuscrits de Grandidier), étaient des personnes de tout âge, de tout sexe, de toute condition, attaquées tout à coup d’une espèce de frénésie :

Le prestre en faisant son office,
les Seigneurs séant en justice,
le laboureur en son labeur,
sur qui tomboit la douleur...
et dansoient neuf ou dix jours,
sans avoir repos ni séjour
ou plus ou moins à l’adventure
comme le mal est aux créatures.
Ils dansoient en St Jean en chantres,
l’un et l’autre ne pouvoit attendre,
de la cité y eut des danseurs,
que grands et petits bien quinze cent...

À Metz il y eut près de 400 personnes frappées de ce mal (Histoire des antiquités de Metz, par dom Calmet) :

L’an treize cent soixante quatorze,
A Metz advint piteuse chose,
qu’en la cité, ville et champs,
les gens dansoient du bien St Jean.
C’était une pitié admirable,
à merveille très pitoyable,
car tous les plus réconfortés,
estoient fort épouvantés.
Fût en dormant, fût en veillant
Fût en pauvre, fût en vaillant,
où que la fortune tomboit,
tantôt danser les souvenoit.

Dans les rues, si l’un d’eux commençait à danser, il était imité par les autres. Ils dansaient et trépignaient sur place, souvent tournés l’un contre l’autre jusqu’à ce que la fatigue les força à se jeter par terre où ils demeuraient immobiles. Des femmes et des jeunes filles de la haute société se mêlaient à la populace. On disait que ces possédés avaient une aversion pour « la couleur rouge et les souliers cornus » (Annales de Trèves, 1374). Par la suite, le port de ces chaussures fut interdit à Liège.

Pour guérir les danseurs, on employa des aspersions d’eau bénite et les exorcismes de l’église, dans la pensée que c’était une maladie causée par le démon. On arriva à guérir quelques-uns avec un nœud fait d’une certaine façon. Cette folie dégénéra plus tard en libertinage. Des femmes perdant toute pudeur se prostituaient publiquement ; d’autres se laissaient corrompre ou tombaient dans d’autres excès.

Les princes et les magistrats tentèrent d’arrêter cette fureur. On réclamait l’intercession de ce saint très populaire appelé saint Guy en France, Veit en Allemagne et Vitu en Bohème.

Épidémie dansante de Strasbourg en 1518
À Strasbourg, en 1518 on dénombra plus de mille personnes atteintes de la chorée (Chronique et fragments recueillis par Dacheux, par Jacques Wencker (1669-1743)). Des vieux et des jeunes dansaient nuit et jour. Des précautions publiques furent prises pour régulariser l’expression tumultueuse. Le magistrat ordonna de les localiser au poêle de la tribu des charpentiers.

Comme on avait cru remarquer que la musique venait en aide aux danseurs, des joueurs d’instruments, spécialement de cornemuse avaient été commandés pour accompagner les bandes qui parcouraient la ville (Collecteanea et chronique de Duntzenheim, par Daniel Specklin (1536-1589)). Une tribune fut dressée sur la place du Marché-aux-Chevaux, le Rossmarkt (plus tard place Broglie). Au son des fifres et des tambours on força les malades à danser, pensant guérir le mal. Rien n’y fit, plusieurs en moururent (Annales de Sébastien Brant).

Les parents et amis qui suivaient les malades durant leurs accès devaient les préserver des accidents. Dans le cas où la sollicitude faisait défaut, la ville avait commis des surveillants qui les accompagnaient pour les préserver de toute insulte et aussi pour maintenir une espèce d’ordre parmi eux.

Des messes furent célébrées à la Cathédrale dans l’intention d’enrayer ce mal ; la ville de Strasbourg fit don d’un quintal de cire pour la fabrication de bougies. L’image de saint Vit, exécutée en cire, fut placée sur un autel de la cathédrale dédié à son nom. Certains médecins furent d’avis qu’il s’agissait d’une maladie provoquée par un sang impétueux (hitziges Geblüt). Dans plusieurs de ses séances, le magistrat évoque le problème des danseurs et donne finalement l’ordre de séparer ces pauvres gens en trois tas (in drye Hufen).

Les serviteurs chargés de les surveiller ne devaient les quitter en aucun cas. L’aumônerie de Saint-Marc accueillit ces malheureux et les envoya par charretées en pèlerinage à la chapelle Saint-Vit près de Saverne, et à la grotte naturelle dans le grès des Vosges, située sur le versant nord de la trouée de Saverne, face au Haut-Barr et transformée en chapelle. L’économe de l’hôpital civil et celui de l’Oeuvre Notre-Dame avaient en effet mis des voitures et des chevaux à disposition des malades pour les conduire à Saverne.

Là-bas, trois prêtres les prenaient en charge et les amenaient vers la chapelle de Saint-Vit. Il était recommandé aux malades de jeter un pfennig au pied de l’autel (Bulletin de la Société pour la conservation des monuments historiques, année 1892). Messes, cierges et offrandes devaient provoquer l’intercession du saint. Certains d’entre eux qui croyaient fermement que le diable était en pleine possession de leur corps s’en retournaient le pied ferme et sains d’esprit.

« Au printemps », note l’historien Grandidier, « un grand nombre de jeunes se rendaient à la chapelle Saint-Vit près de Saverne, mêlant les plaisirs de la danse aux exercices de piété. Ils dansaient sans cesse, prétendant éprouver des secousses dans les bras et dans les jambes, ce qui les faisaient gesticuler involontairement. » Les familles des malades demandaient une aide financière au magistrat. Le charron Anthon Elinger raconte que sa femme est atteinte de la chorée. Il rentrait chez lui quand il l’a aperçu, gesticulant au milieu de la chambre. Des joueurs de fifre passaient ; elle les a suivis.

Cette manie dansante fut appelée à Strasbourg Species Morbi convulsivi et certains la rapprochaient du tarentisme. Peter Breughel le Vieux a fixé des scènes de danseurs de Saint-Guy conduits en pèlerinage à l’église Saint-Willibrod à Echternach. Les malades, entourés de gardiens, s’avancent au son des cornemuses.

Les sources permettant de connaître les détails de l’événement strasbourgeois font apparaître quelques contradictions nous empêchant de connaître le nombre exact des malades — 50 d’après Jacques Wencker, 100 d’après Specklin — et de dresser une chronologie précise des faits.

Danse de Saint-Guy ou de Saint-Vit. Lithographie extraite de l'Album comique de pathologie pittoresque. Recueil de vingt caricatures médicales (1823)
Danse de Saint-Guy ou de Saint-Vit. Lithographie extraite de l’Album comique
de pathologie pittoresque. Recueil de vingt caricatures médicales
(1823)

En 2008 parut au sujet de cette manie dansante un ouvrage anglais de John Waller intitulé A Time to Dance, a Time to Die, dont une traduction française fut donnée en 2016 sous le titre Les danseurs fous de Strasbourg. Une épidémie de transe collective en 1518. Si l’auteur y donne moult détails sur cet épisode marquant, il convient de préciser que les sources contemporaines de l’événement livrent beaucoup moins d’informations : ce sont les Annales de Brant, la chronique de Hieronymus Gebwiller et la réponse du Magistrat de Strasbourg à l’évêque, qui lui demandait des informations sur cette inhabituelle maladie. Tous trois évoquent, sans donner son nom, une femme qui s’est mise à danser, imitée par une cinquantaine de personnes.

Aucun auteur contemporain n’évoque de décès liés à cette épidémie de manie dansante. D’après les médecins, il s’agissait d’une maladie naturelle due à une conjonction astrale (diß jars constellation) et à la chaleur de la saison. Les personnes atteintes furent surveillées et on les fit conduire, comme on l’a vu, à la chapelle Saint-Vit, c’est-à-dire au pèlerinage du Hohlenstein, au-dessus de Saverne.

Par la suite, des écrits postérieurs aux faits déformèrent la réalité. Ainsi Paracelse fait-il remonter cette maladie à une Frau Troffea — un nom fort improbable — qui l’aurait simulée dès que son mari la contrariait, mais sans indiquer où ni quand elle aurait vécu (Œuvres médico-chimiques ou paradoxes). Non seulement John Waller n’hésite pas à placer Troffea à Strasbourg en 1518, mais il invente même qu’elle « était toute diminuée par des rations insuffisantes de pain et de viande » et « qu’elle agit en état de choc, sous l’effet d’un état de conscience altéré ». Un peu plus loin, l’auteur devine les pensées de Frau Troffea, qui, « fuyant les horreurs du présent, se retournèrent vers l’excitation du Carnaval ».

Selon Waller, le chroniqueur Johannes Wencker eut accès aux souvenirs de dizaines de survivants. Est-ce crédible quand on sait que Wencker est né en 1590, 72 ans après les faits ? C’est d’après le même Wencker, et d’après D. Specklin (vers 1580), que l’auteur affirme que l’épidémie dansante a fait des morts, sans remarquer que les textes contemporains des faits ne disent rien de tel.

L’auteur s’interroge également sur les causes possibles du phénomène. Il invoque tour à tour l’agitation croissante des pauvres à partir de 1490, la pollution de l’eau, les mœurs du clergé, les conditions météorologiques, des décennies de délaissement spirituel et même Geiler, qui exhortait ses ouailles à avoir soin de leur âme. À ce sujet, John Waller suggère qu’elles ont peut-être cru suivre son conseil en dansant, ce qui est faire peu de cas du fait qu’en 1518, Geiler est mort depuis huit ans.

Ce n’est de loin pas le seul point sur lequel l’auteur reprend des clichés traditionnels. Il évoque par exemple « l’isolement [en fait tout relatif] et l’exécration dont souffraient les lépreux » et « le retour de vieilles calamités comme la lèpre, la variole et la peste » vers 1518 en Alsace, qu’il serait bien en peine de démontrer. Il décrit les danseurs avec des vêtements gris et rêches, des visages amaigris, des yeux profondément enfoncés dans leurs orbites, des dents noires — bref un physique qu’il croit reconnaître dans un dégorgeoir de moulin du XVIIIe siècle. Quant aux femmes maltraitées par leur mari, il leur restait, selon lui, la liberté de se faire enterrer loin de lui.

L’épisode strasbourgeois de la manie dansante de 1518 donna donc lieu à certaines élucubrations consignées dans des ouvrages relevant davantage du roman historique que de l’ouvrage scientifique.




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gîtes et chambres d'hôtes, tourisme, gastronomie. 2 - Magazine d'histoire 36 pages couleur depuis 2001, une véritable encyclopédie de la vie d'autrefois


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