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Coutumes et traditions. Pourboire et commissions. Origine anglaise. Symbole de corruption d'une société ? - Histoire de France et Patrimoine


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Coutumes, Traditions

Origine, histoire des coutumes, traditions populaires et régionales, fêtes locales, jeux d’antan, moeurs, art de vivre de nos ancêtres


Pourboire : frère cadet de la commission
et symbole d’une société corrompue
importé d’outre-Manche ?
(D’après « Les moeurs d’aujourd’hui », paru en 1854)
Publié / Mis à jour le samedi 11 mai 2013, par LA RÉDACTION

 
 
 
Au milieu du XIXe siècle, Auguste Luchet, s’intéressant aux habitudes de la vie courante qui sous des dehors innocents sont en réalité le reflet d’une société corrompue, s’attaque sans concession et avec force cynisme au pourboire. Importé semble-t-il d’Angleterre, il participe, selon notre auteur, du « grand œuvre de la dégradation et de la démoralisation humaines », sa forme la plus aboutie étant le petit présent voire l’importante commission que l’on accorde pour obtenir un service ou décrocher un marché...

Pourboire est défini par Boiste : petite libéralité en signe de satisfaction ; petite récompense au delà du prix convenu ; ce qui tout d’abord veut dire qu’un pourboire est une rétribution volontaire, une générosité facultative résultant de la circonstance ou de la bonne humeur, et ne saurait justement être imposé en quoi ni à qui que ce soit.

Le pourboire
Le pourboire

Sur ce point déjà, la coutume et l’usage, dangereux appareils où se pervertit tout ce qui ne s’y perfectionne pas, ont singulièrement changé la valeur, méconnu les intentions et trompé la religion du mot. Pourboire est devenu synonyme de obligation supplémentaire, charge par surcroît, décime de guerre. Le pourboire entre d’avance dans tous les calculs de frais de revient, de transport, de conditionnement, de mesurage et de pesage. C’est comme le papier que l’épicier ajoute au sucre et la fruitière au beurre ; c’est une sorte de réjouissance dans la boucherie des transactions et si l’on éprouve de la satisfaction, c’est communément à s’y soustraire, non pas à le donner.

Il en est de cela comme des étrennes et des gratifications de fin d’année, qui ont été d’abord conditionnelles et arbitraires, puis ont fini tout doucement par devenir une rente que les uns paient et que les autres reçoivent sans rien faire, les uns ou les autres, pour la reconnaître ni la mériter jamais. Ainsi l’homme du chemin de fer vous apportera une caisse endommagée, l’homme du roulage une barrique fêtée, l’homme des transports par eau un colis en retard de huit jours ; et tous les trois vous demanderont pour boire, De même que votre employé intempérant ou inepte vous citera fort bien devant le juge en paiement de sa gratification suspendue. De même que le cocher de fiacre vous malmènera et vous cahotera ; le garçon de l’hôtel tachera vos habits, cassera vos boutons, coupera et brûlera vos bottes ; le garçon de café ne vous donnera pas le journal ; le garçon du restaurateur laissera tomber dans votre potage quelque chose de triste et vous fera honte, si vous n’honorez tous ces messieurs de votre aumône. Car le pourboire n’est que cela : c’est tout bonnement la mendicité passée dans les mœurs.

Le mot, pris dans son sens le plus simple, est d’ailleurs un mot vil, à signification basse, et qui sent son ivrogne. Il n’est pas sous-entendu que la demande du pourboire implique la satisfaction d’un besoin, ce qui serait à l’occasion parfaitement respectable ; la preuve, c’est que jamais on ne vous demandera pour manger ; on aurait peur de vous donner à penser qu’on ne travaille pas assez pour vivre, que le maître est avare ou que les parents sont méchants : on a sa dignité ! Demander à manger est défendu, au reste, et messieurs les sergents sont toujours aux trousses du pauvre monde.

Mais à boire, conséquemment pour boire, c’est une autre affaire ! Manger peut signifier avoir faim ; boire ne signifie pas avoir soif. Boire sans soif et faire l’amour en tout temps, c’est, Madame, ce qui nous distingue des autres bêtes, dit Grippe-Soleil à la comtesse Almaviva. C’est si vrai que nulle part, il peu près, dans nos rencontres ou nos visites, nous ne sommes invités à manger ; mais nous le sommes volontiers à boire. En nous faisant la politesse du rafraîchissement à toute heure, on salue en nous le roi des animaux.

Donc, l’homme qui nous demande pour boire reconnaît, implicitement ne nous demander ni son nécessaire ni son dû, le pourboire étant toujours en dehors du salaire. Je me souviens qu’en 1832, contemporainement au choléra-morbus et aux journées de juin, des mendiants bizarres, à la tournure vendéenne, parcouraient la petite banlieue de Paris et sonnaient aux portes des maisons de campagne en criant : L’aumône ! Si vous, l’habitant, touché de compassion ou de peur, leur apportiez du pain ou quelques débris de garde-manger, ils vous disaient avec indignation : Ce n’est pas à manger qu’il me faut ; c’est l’aumône ! Donnez-moi de l’argent, carliste !

De même, lorsqu’un homme de peine ou de commission quelconque vous demandant pour boire, vous lui offrez non pas d’aller à la pompe, comme faisait aux siens le père AIlaire de Guernesey, mais naïvement de boire un verre de vin, il y a gros à parier que cet homme pourra vous répondre : Je ne vous demande pas à boire, mon bourgeois ; je vous demande pour boire. Voilà l’idée. Pour boire, c’est-à-dire pour aller boire à ma fantaisie, où je voudrai et ce que je voudrai. J’ai travaillé, je vais boire. Je tacherai de trouver un ami : nous boirons d’abord le pourboire, et puis après, on verra !

Eh bien ! étrennes, pourbores, gratifications, tout cela, je le répète, est passé dans le sang social, et si complètement, qu’aujourd’hui nul ne sait où commencent ni ou finissent ces affectueuses façons de couper la bourse aux gens. Pour ne parler que d’une seule, qui ne se rappelle l’irritation mauvaise dans laquelle nous font vivre les derniers jours de l’année ? Des citoyens à qui vous n’avez jamais eu directement affaire, que vous n’avez peut-être jamais vus, viennent tirer votre cordon et vous souhaiter le bonheur, pour quoi ils seraient bien aises de boire à votre santé. C’est le suisse de la paroisse ; ce sont les bedeaux, les sonneurs, les enfants de chœur... Au moins ceux-là sont-ils convenables et de bon goût, puisqu’ils appuient leur vœu d’un morceau de brioche : offrande symbolique, en ce que la brioche pousse à boire.

Ce sont aussi les fumistes, les vidangeurs, les ramoneurs, les gaziers, les lampistes, tous industriels dont le travail vous intéresse sans doute, mais qui ont à compter avec le propriétaire, non pas avec vous. C’est le facteur de la poste aux lettres, faisant à sa pudeur le bouclier d’un almanach, pauvre fonctionnaire que sa riche administration réduit à spéculer ainsi, faute d’une rétribution suffisante. Puis les contributions spéciales appartenant chaque état, depuis celui du dîneur en ville jusqu’à celui du dîneur à dix-huit sous, depuis le grand seigneur administratif jusqu’au surnuméraire, depuis mon colonel jusqu’à mon tambour, depuis M. Rothschild jusqu’à son cocher.

« - Monsieur voudra bien ne pas m'oublier ?<br>- Non, mon ami, je vous écrirai sitôt arrivé »
« - Monsieur voudra bien ne pas m’oublier ?
- Non, mon ami, je vous écrirai sitôt arrivé »

Et tout cela veut dire de l’argent, ni plus ni moins. Jupiter-Argent, quel grand dieu tu fais ! Il était resté, à ma connaissance, un homme fidèle au pourboire en nature, le sonneur de cloches de Rozoy-en-Brie. Chaque année, à la Toussaint, il s’en allait par la paroisse, voiturant un immense broc dans lequel, en l’honneur des morts qu’il avait sonnées, chaque vivant versait du vin, qui du mauvais, qui du bon, qui du jeune, qui du vieux, qui du blanc, qui du rouge. A la bonne heure ! Aujourd’hui, hélas le sonneur de Rozoy a dédaigné ce pot-pourri fraternel : il aime mieux deux sous par tête, dont il amasse. Tout s’en va.

Voyons maintenant le parti que les gens savants dans la matière peuvent tirer du pourboire proprement dit. Chacun sait que chez tous les teneurs de lieux publics, maîtres d’hôtel garni, restaurateurs, marchands de vin, limonadiers, décrotteurs et autres, il y a sur le comptoir ce qu’on appelle un tronc. Dans le tronc, coffre cylindrique en métal, fendu en haut, fermant à clef, sont versés les pourboires. Nous ne dirons rien des maisons petites et vulgaires, cabarets borgnes, tapis francs, etc., où le pourboire tombe tout entier dans la poche du chef de l’établissement, celui-ci étant la fois son propre maître et son propre garçon, et vous le faisant bien voir quand il ouvre sans façon le tronc, à défaut du comptoir, pour vous rendre votre monnaie. Parlons des maisons dites comme il faut, dans lesquelles le pourboire s’exécute en forme et moins naïvement.

Partout à peu près, hôtels, restaurants ou cafés, le pourboire représente en général de cinq a dix pour cent de la recette ; ainsi, une maison faisant 200 000 francs d’affaires annuelles, le tronc y ajoutera de 10 a 20 000 francs et quelquefois plus. Nous disons que le pourboire ajoute cette somme aux recettes, parce qu’il y aurait beaucoup d’innocence à croire que le contenu du tronc va tout entier et tout droit aux gens de service. Allons donc ! Que feraient-ils de tant d’argent ? Dans beaucoup de villes, le maître d’hôtel marié prend de cela une part pour sa femme, une part pour ses enfants, une part pour les grands parents quand ils l’aident, une part pour lui-même et enfin une part pour la casse. Le reste va aux domestiques. C’est ce qui explique la prédilection de ceux-ci pour les hôtelleries célibataires.

Cette façon de partager le produit de la bienveillance publique est malhonnête et sotte. Il en résulte que, les domestiques n’étant pas tous des oncle Tom, la marchandise de l’auberge coule volontiers, gaspillée au profit des voyageurs généreux et assez adroits pour témoigner à M. Pierre ou à Mlle Fanchon une reconnaissance en dehors. Pourquoi, se disent les raisonneurs de l’écurie et de l’office, servirions-nous si bien les intérêts d’un maître qui nous vole ? Heureux quand ils s’arrêtent au gaspillage, et ne poussent point leur pernicieuse logique jusqu’à ceci : Tu me prends mon bien, donc je puis te prendre le tien !

Il faut être patriote et juste ici : l’usage dont nous parlons pourrait bien être venu d’Angleterre. Dans ce pays du grand commerce et des entreprises hautes, où tant de moyens de gagner l’argent ont été inventés et perfectionnés, le pourboire existe, non pas humble et à demi facultatif encore comme chez nous, chétifs apprentis, mais à l’état d’impôt reconnu, proportionnel et direct. Le service des hôtels en Albion, comme celui de toutes les habitations publiques, sédentaires ou flottantes, est dirigé par un fonctionnaire qui s’appelle le steward (prononcez stioueurde). Ce surintendant des cuvettes paie d’ordinaire le blanchissage de toute la maison ; il paie aussi les gages aux femmes de chambre et aux bas officiers du service, pour quoi il a le droit de frapper le voyageur comme il convient : tant pour la table, tant pour le lit, tant pour l’attente, tant pour les habits. La chaussure exigeant des soins vils, ne regarde pas son Honneur ; elle a un entrepreneur à part.

Je revenais d’Angleterre, et j’étais arrivé à Douvres au milieu de la nuit pour attendre le paquebot de Calais. Je pris une chambre à King’s Head (la Tête du Roi), très confortable et très hospitalière maison. Je ne me couchai pas et n’ôtai point mes bottes. Le matin, ayant payé ma dépense et le steward, je m’acheminais vers le bateau, me croyant parfaitement quitte, lorsque je m’entendis appeler un homme courait après moi, hors d’haleine, et de la main tout en courant, il me montrait ses pieds. C’était le préposé aux bottes. J’eus beau dire et prendre les pièces à témoin, il me fallut donner six pence (soixante centimes), sous peine devoir insulter ma nation par tous les commissionnaires du port. Cela me fit souvenir des portefaix de Rouen, qui, lorsque vous débarquiez jadis, se chargeaient de vos bagages sans parler, celui-ci de la malle, celui-la du sac de nuit, un autre de l’étui à chapeau, et s’en allaient ou bon leur semblait en vue du pourboire, vous obligeant d’en payer un quatrième pour les rallier.

Chez les limonadiers et les restaurateurs, on connaît diverses manières d’entendre la distribution du pourboire. Certains patrons gardent tout, c’est l’idéal du genre ; et sur ce mystérieux profit, ils donnent des gages à leurs garçons. Ailleurs, vous avez l’inverse ; le tronc revient entier aux gens de service, mais ils ont à rétribuer le maître, chacun de trente, quarante ou cinquante francs par mois. Que dites-vous de ce renversement éhonté des relations ? Plus communément le maître prélève un tiers ou un quart ; du surplus une somme est affectée au blanchissage des tabliers, à la réparation de certains ustensiles, au remplacement des objets cassés par maladresse ; le reste est partagé plus ou moins équitablement.

Nous ne voyons pas absolument de mal à ce que la bienfaisance des consommateurs indemnise la maison du linge sali et des verres cassés ; mais nous trouvons quelque chose de bas et d’ironiquement communiste à voir un commerçant, qui a sans doute gagné beaucoup sur les choses fournies, s’emparer comme un lion de basse-cour de la pauvre largesse arrachée au public par les égards, les soins, la propreté, la gaîté, l’esprit même de ses serviteurs. Les belles habitudes ! La haute intelligence de l’excellence humaine ! et comme à ce tripotage tout le monde doit réciproquement se tenir pour estimable et superbe, maîtres, consommateurs et ouvriers ! Celui-ci au caprice de ceux-là, ceux-là à la discrétion de celui-ci ! On ne devient en général chef de maison qu’après avoir plus ou moins longtemps servi les autres ; c’est un apprentissage forcé, pour les riches et pour ceux qui ne le sont pas, un véritable état militaire : voyez-vous comme après dix ans de cette vie d’humiliation perpétuelle et de spéculation misérable, on sera un homme parfaitement digne et fait pour honorer ses fonctions, devenir juré, électeur, éligible, puissant au-dessus des siens ?

Pourquoi donc le garçon ne serait-il point partout un employé rétribué par le chef ? Pourquoi ne pas abolir le tronc en augmentant même de quelques centimes le prix des objets consommés ? Les maîtres de maison n’y gagnent pas tout ce qu’ils croient en définitive : soyez libéral envers le garçon qui vous sert tous les jours, et à l’occasion il vous sera versé deux verres d’absinthe pour un ; vous mangerez un beefsteack de filet au lieu d’un entrecôte déguisé ; on vous changera votre vin, si l’on peut, et quand vous aurez bu les deux tiers de la bouteille, la carte n’en portera que la moitié.

Remarquons, car il faut rendre justice à qui de droit, qu’en reconnaissance tacite de l’égalité à laquelle le maître élève son domestique par ce fraternel partage de l’aumône publique, il lui fait la démocratie de l’admettre à sa table... N’y aurait-il pas plutôt la-dessous une épargne de temps et d’argent ? Vous mangez moins toujours quand celui qui paie vous regarde manger.

Si de ces applications communes du pourboire, nous entrons dans d’autres recherches, ce vice honteux de nos mœurs va nous ouvrir d’immenses horizons. Négligeons, si vous voulez, le tribut peu glorieusement prélevé par des directeurs de théâtres sur le revenu pourboirien des petits bancs, des tabourets, des coussins, des lorgnettes et des journaux dont trafiquent les ouvreuses de loges, autorisées ainsi à mille exigences impolies ; ne sachons point de mal, si bon vous semble, à l’officieux médaillé qui dans son empressement plein d’appétit vous culbuterait, si vous tentiez d’ouvrir avant lui la portière du fiacre où vous allez monter ; plaignons davantage le pauvre petit balayeur de chemins, chair innocente et sacrée, louée par une mère sans pain à un Auvergnat sans cœur, qui ne mangera pas le soir et qui sera battu, si le vent ou le soleil a tué le pourboire dont il doit compte en rentrant ; flétrissons et repoussons encore un autre usage, affliction et sacrilège de l’enfance, qui met dans la rue nos anges aux jours de Fête-Dieu, et les fait vous demander l’aumône pour la petite chapelle !...

Le guide : « C'est ici que l'on donne le pourboire !... »
Le guide : « C’est ici que l’on donne le pourboire !... »

Passons, pour en finir, au pourboire considéré sous l’aspect multiple de commission, de courtage, de remise, de finesse des marchands, d’épingles, de pot-de-vin surtout, ce pourboire des grands gosiers. Nous allons voir comment ici notre sujet s’apparente. Prenons au hasard dans ces mille façons indirectes d’écumer le gilet. Monsieur est commerçant. On apporte à monsieur une facture à payer ; monsieur paie, mais en supprimant les centimes. Pourboire. Il se peut que, dans cette prévision, la facture arrive dépouillée de fractions : on aura forcé quelque chose dans les calculs, un boni que le vendeur se promettait. L’art du payeur consiste alors à imaginer un aunage un peu trop serré, une tare estimée trop bas, une tache ou un trou dans l’étoffe, afin d’amener un rabais qui fournisse des centimes. A pourboire, pourboire et demi.

Dans quelques maisons fort honnêtes et qui vendent à prix fixe, une quantité de marchandises est donnée en compte à un commis tant de mètres, tant de kilogrammes ou tant de pièces. Le commis parvient à multiplier le poids, à rendre élastiques les mesures. Pourboire. L’acheteur d’une maison de détail rencontre le marchand en gros et lui dit : Monsieur, mon patron ne connaît pas la marchandise et s’en rapporte à moi pour ses achats. Il a raison. Faites-moi trois pour cent de remise, et je prendrai chez vous tout ce qu’il nous faudra de vos articles. Pourboire. On a accepté le marché ; mais comme il est nécessaire que les trois pour cent se retrouvent, on livrera une marchandise inférieure de cinq pour cent. Pourboire.

La cuisinière opère de même : pour cinq centimes par demi-kilogramme que lui fait le boucher, elle autorise l’os et la basse viande. Ainsi procèdent parfois les facteurs de messageries, disant aux pratiques : Vous aviez 40 kilogrammes de bagages, je n’en ai annoncé que 29. Pourboire. Je vous ai fait bon poids, Monsieur, dit ailleurs l’homme de peine chargé de la balance c’est-à-dire, j’ai fait tort au patron de dix francs pour mériter les dix sous que vous allez me donner. Pourboire.

Vous avez besoin d’argent, mais vous êtes peu ou vous n’êtes point dans ce qu’on appelle les affaires. La Banque de France vous ignore et le Comptoir d’escompte aussi. Vous possédez un effet de commerce ; un ami vous fait connaître l’homme qui vous en procurera les fonds ; vous invitez naturellement celui-ci à déjeuner. Pourboire. Il vous met en rapport avec un courtier de petits escomptes, et vous emprunte cent sous. Pourboire. Le courtier vous mène à l’escompteur et vous prend dix francs. Pourboire. L’escompteur pèse votre papier et le trouve lourd, il ajoute au bordereau une commission de banque. Pourboire. Il vous met l’argent dans un vieux sac et vous fait payer un sac neuf. Pourboire.

Fatigué de ce ! te mendicité perpétuelle du pourboire, votre ami dit adieu aux hôtels, renie le restaurant, et vous annonçant magnifiquement un jour qu’il va se mettre dans ses meubles, il vous prie de l’y aider. Vous le conduisez où cela se vend ; il commande, fait son prix ; on le livre, il paie. Le lendemain vous allez chez l’ébéniste chercher votre remise. Pourboire. Ainsi de tous les marchés et fournitures imaginables. Les dames et les messieurs de la domesticité souveraine s’y distinguent les premiers : dentelles, cachemires et bijoux sont comme le beurre et graissent les mains qui les transmettent.

Dans quelque rue neuve ou autre s’établit un jeune pharmacien. Il va, selon l’usage, faire visite aux médecins dont il sollicite l’honorable clientèle. Vous me plaisez, lui dit un illustre ; je veux vous pousser, j’enverrai chez vous mes ordonnances. Nous savons ce que parler veut dire, cher docteur. Le pharmacien ouvre un compte, et chaque mois va porter ponctuellement au protecteur la remise obligée. Pourboire.

Je m’arrête ici, le pied me glisserait. Et pourtant, qu’est-ce que tout cela ? Que serait-ce donc s’il me fallait parler des grandes fournitures à faire, des concessions à obtenir, des emplois à distribuer, des injustices à réparer, des préventions à subjuguer, des concordats à réunir, des réhabilitations à mériter, des concurrents à écarter, des indemnités à poursuivre, et tout ce qui s’ensuit ? C’est là qu’on verrait le pourboire jouer le rôle capital, monter à des proportions gigantesques ! Il peut varier, en pareils cas, de cinq cents francs à un million. Les achats de maisons, de terrains, de terres, de bois, le stipulent hautement : on dit mille écus pour les épingles de madame, six mille francs pour le vin du marché. Il n’est pas toujours indispensable de donner le pourboire en argent : les bijoutiers vendent des parures, Gaussen fabrique des châles, les compagnies émettent des actions ; actions, bijoux et châles passent là ou l’argent aurait déplu. Le cadeau a ses nuances ; la délicatesse a ses lois.

Si l’on voulait, à cet égard, donner une idée de ce qu’apporte le pourboire au grand œuvre de la dégradation et de la démoralisation humaines, il y aurait simplement à rappeler le procès Hourdequin, où la terrible affaire Teste et Pellaprat. Ces exemples auraient dû vous être salutaires, ô mes compatriotes ! Mais s’il y a longtemps déjà que nous sommes au lendemain des scrupules, elle est encore bien loin, la veille du jour où il sera devant tous et de tous reconnu que l’argent gagné par les moyens qu’on vient de dire n’est pas de l’argent gagné !

Rien de plus légitime, certes, que le droit prélevé par le commissionnaire qui risque, par l’intermédiaire qui répond, par le représentant qui remplace, par le courtier de commerce et l’agent de change qui impriment aux marchés le cachet légal et en garantissent l’exécution : mais voilà tout. Quant au pourboire du parasite ou du complaisant, comme à celui de l’employé infidèle, comme à celui qui destitue le salaire et dénature le travail, c’est une maladie, une dégénérescence, une erreur, une écume dont il faudra tôt ou tard, sous peine de mort, que la civilisation se débarrasse.




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