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Lieux d'histoire : ville d'Ermenonville (Oise) - Histoire de France et Patrimoine


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Lieux d’Histoire

Origine, histoire de nos villes, villages, bourgs, régions, châteaux, chapelles, moulins, abbayes, églises. Richesses historiques de France


Ermenonville (Oise)
(D’après un article paru en 1863)
Publié / Mis à jour le samedi 16 janvier 2010, par LA RÉDACTION

 

« Les arbres, les arbrisseaux, les plantes, sont la parure et le vêtement de la terre. Rien n’est si triste que l’aspect d’une campagne nue et pelée qui n’étale aux yeux que des pierres, du limon et des sables ; mais, vivifiée par la nature et revêtue de sa robe de noce, au milieu du cours des eaux et du chant des oiseaux, la terre offre à l’homme, dans l’harmonie des trois règnes, un spectacle plein de vie, d’intérêt et de charmes, le seul spectacle plein de vie, d’intérêt et de charmes, le seul spectacle au monde dont ses yeux et son cœur ne se lassent jamais. » (Rousseau, Rêveries, septième promenade).

Celui qui sentit avec tant de délicatesse et d’amour l’attrait, la leçon de la verdure et des eaux, ne pouvait mieux abriter sa vieillesse inquiète que dans la vallée d’Ermenonville. Où trouver plus près de Paris un coin de l’univers plus éloigné de la vie mondaine ? Où rencontrer ailleurs des bois, des lacs, des îles, ces contrastes d’aridité désolée et de solitude vivante, l’immensité figurée, pour ainsi dire, dans un cadre restreint ? En quel pays se réfugier pour mieux posséder à soi seul et creuser son rêve ?

Un fossé du château d'Ermenonville. Dessin de Philippoteaux.
Un fossé du château d’Ermenonville.
Dessin de Philippoteaux.

Ermenonville, à 12 kilomètres de Senlis et 36 environ de Paris, sur un petit affluent de la Nonette, semble avoir été de bonne heure le centre d’un riche domaine ; c’est ce qu’indique son nom : ferme ou résidence d’Ermangon. La famille de ce premier maître, petit seigneur féodal, put-elle s’y maintenir longtemps ? C’est ce qui importe peu. D’ailleurs aucun débris du Moyen Age ne peut nous éclairer sur cette obscure question, qui entraînerait sans doute à plus de recherches qu’elle n’en mérite.

Un château, dont il ne reste pas de traces aujourd’hui, fut le séjour momentané de Gabrielle d’Estrées. En 1603, Henri IV le donna à son ami et serviteur de Vic, gouverneur de Calais, pour sa vaillance à la journée d’Ivry. Lorsque Rousseau consentit à s’y fixer, quelques mois avant sa mort (20 mai 1778), Ermenonville appartenait à la famille de Girardin ou Gérardin ; c’est l’hôte de Rousseau, le marquis de Girardin, qui, mettant à profit les formes heureuses du terrain, dessina le parc à la manière anglaise, ou plutôt selon les principes qu’il a donnés lui-même dans son traité De la composition des paysages.

Les contemporains furent séduits par la riante Arcadie, le Désert, le Bocage ; par les contrastes entre de riches prairies boisées et des rochers sauvages semés par la nature au milieu de terres sablonneuses ; ici l’île des peupliers, la plus grande d’un petit archipel ; là des genêts, des genévriers, de hauts sapins, des cèdres ; cascades naturelles, pièces d’eau irrégulières ; fabriques heureusement disséminées dans la verdure et couvertes, selon la mode du temps, de quatrains, de huitains en l’honneur de Gabrielle ou des de Vic ; un Ermitage, une Salle de danse, la chaumière du charbonnier, un autel dédié à la Rêverie, une pyramide à la gloire de Virgile, Gessner et Thompson, enfin le temple de la Philosophie commencé par Rousseau, Montesquieu, Penn, Voltaire, Descartes, Newton, et légué aux sages futurs.

M. de Girardin avait partout marié l’art à la nature, sans jamais étouffer celle-ci ; au contraire, il avait fait graver quelque part cette sentence de Montaigne : « Ce n’est pas raison que l’art gagne le point d’honneur sur notre grande et puissante mère nature. » Montaigne était, avec Jean-Jacques, le philosophe aimé de M. de Girardin, et dans le temple on lisait cette dédicace : « A Michel Montaigne, qui a tout dit. » « Les promenades dans ce beau lieu, lit-on dans une notice écrite peu après la mort de Rousseau, ne sont pas moins agréables à l’oreille qu’aux yeux. M. Girardin a des musiciens qui concertent, tantôt dans les bois, tantôt sur le bord des eaux ou sur les eaux mêmes, et qui se rassemblent, lorsque la nuit est venue, pour exécuter la meilleure musique dans une pièce voisine du salon, où la compagnie converse sans en être incommodée. La franchise et la liberté, la simplicité dans les manières comme dans les habillements, se trouvent là plus que partout ailleurs. Mme de Girardin et ses filles, vêtues en amazones d’étoffe brune, ont un chapeau noir pour coiffure. Les garçons ont l’habillement le plus simple, etc. »

Le parc a été conservé dans ses parties les plus importantes. Il confine au village, qu’on ne voit pas cependant, et entoure de trois côtés le château, dont la construction, qui paraît remonter au commencement du règne de Louis XV, est très simple ; bâti en pierres de teilles, il est cantonné de deux tours façon reine Blanche, tours crépies en plâtre et ajoutées dans le dernier siècle, pour la plus grande gloire du pittoresque. La route coupe le parc en deux parties ; un parterre la sépare du château et la masque habilement, si bien que les rares passants, dont on ne voit guère que le buste, semblent gagés pour animer la vue du parterre.

Au delà de la route et devant la façade antérieure, le terrain qui s’élève en pente douce offre à la vue de grandes pelouses encadrées par de beaux arbres et animées par une cascade au centre d’un hémicycle de verdure. Au sommet et vers la gauche de cet horizon prochain, le Temple, ou la ruine factice d’un temple circulaire, est entouré d’essences variées ; du pied de ce sanctuaire, qui fait songer aux templa serena de Lucrèce, de nouvelles perspective se découvrent : à gauche, au milieu d’un lac aux eaux dormantes, l’île des peupliers et le cénotaphe antique où furent déposés les restes de Rousseau (on sait que, sous prétexte de Panthéon, le corps a été enlevé et a disparu) ; à droite, derrière de grands rideaux de verdures, la maisonnette du philosophe, chaumière pieusement entretenue dans un état de ruine apparente, se dresse sur une colline de sable au milieu de pins et de mélèzes, dominent le Désert aimable où pullulent les lièvres.

La façade postérieure jouit d’une perspective aussi étendue que l’autre est relativement bornée, et il y a là un contraste bien entendu. Une rivière partant des fossés irréguliers serpente à perte de vue dans une prairie qui rappelle et surpasse en fraîcheur le fameux tapis vert de Versailles. Des troupes d’arbres savamment disposés encadrent la prairie et rompent à l’horizon les lignes monotones des plaines.

La rive droite de la rivière est bordée d’arbres gigantesques épandant et mirant leur ombre dans une eau transparente ; on ne peut dire les précautions minutieuses qui sont prises chaque jour pour conserver la limpidité de l’eau. Des vannes qu’on ne lève qu’à la tombée de la nuit sont chargées de retenir et de cacher aux yeux les impuretés qui pourraient déparer la rivière et en obscurcir le cristal.

Ce parc immense, cette création princière, est religieusement entretenu par le fils ou le petit fils du fondateur ; il y a bien quelque part un grand lac que l’on cultive, mais les levées et les vannes sont intactes et les eaux peuvent y être amenées. Ce n’est que par un tour de force, par une abnégation qui trouve en des souvenirs sacrés sa force et sa récompense, qu’un particulier peut conserver Ermenonville dans sa beauté première, en présence des tentations d’un morcellement qui quadruplerait sa fortune. Espérons qu’un noble esprit de famille, animant longtemps encore les descendants du marquis de Girardin, gardera pour la postérité ce modèle varié, gracieux, mélancolique, imposant tour à tour, et qui ne sera pas dépassé.


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