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Chirurgie moderne et son précurseur Henri de Mondeville, chirurgien de Philippe le Bel

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Chirurgie moderne et son précurseur
Henri de Mondeville, chirurgien
du roi Philippe le Bel
(D’après « La Chronique médicale : revue bi-mensuelle de médecine historique,
littéraire et anecdotique », paru en 1909)
Publié / Mis à jour le mercredi 6 octobre 2021, par LA RÉDACTION
 
 
 
Si Henri de Mondeville (1260-1320) était parvenu à convaincre ses contemporains, songez qu’il aurait pu révolutionner la chirurgie 600 ans avant l’avènement de l’antisepsie, lui qui dans son traité didactique rapporte notamment que les plaies de la tête sans lésion du crâne entraînent plus fréquemment la mort que les mêmes plaies avec fracture, et qu’un chirurgien est alors autorisé à boire du vin avant d’opérer, s’il ressentait par exemple le besoin de se donner du courage...

Combien de conquêtes dont nos chirurgiens de XXe siècle se prévalent, et qu’ils seraient tout surpris de retrouver au XIVe siècle s’ils lisaient ces vieux auteurs qu’ils accablent d’un si injuste dédain !

Alors qu’à cette époque on ne cherchait qu’à obtenir la suppuration, Henri de Mondeville s’emploie, par tous les moyens, à l’éviter ; et, à cet effet, il conseille, contrairement à l’usage reçu, de ne pas sonder les plaies, d’enlever les corps étrangers qui les souillent, de procéder le plus tôt possible à la suture en appliquant, celle-ci faite, un pansement d’étoupe, imbibée de vin chaud bouilli, puis exprimé.

Henri de Mondeville. Enluminure extraite du manuscrit français n°2030 de la BnF écrit en 1314 et contenant la Cyrurgie de maistre Henri de Mondeville ainsi que Chapitre de la doctrine artificielle de faire incisions
Henri de Mondeville. Enluminure extraite du manuscrit français n°2030 de la BnF
écrit en 1314 et contenant la Cyrurgie de maistre Henri de Mondeville
ainsi que Chapitre de la doctrine artificielle de faire incisions

Les pansements rares, la guérison par première intention, la ligature et la torsion des vaisseaux sanguins, voire même la suture nerveuse par rapprochement ; la suture du gros intestin, en cas de blessure pénétrante de l’abdomen, la suture de l’estomac et de la vessie par adossement, et le croirait-on, la chirurgie cérébrale, toutes ces conquêtes de la chirurgie que l’on attribue à tels ou tels de nos chirurgiens modernes, le maître normand, non seulement les préconise dans son traité didactique, mais fait voir qu’il les a pratiquées.

Loin de mettre à la diète, de purger ou de gorger de potions les blessés, il leur prescrit un bon régime alimentaire, des conditions convenables de repos, de propreté et de soins, et veille à l’entourage, tout comme on le ferait de nos jours.

Le milieu dans lequel doit vivre l’opéré ne laisse pas non plus que de le préoccuper. « Le chirurgien, de par son office, doit travailler à plaire aux assistants ; cela pour deux raisons : pour son propre honneur et profit, et pour le bien du malade, les excitant à le garder avec diligence, et leur promettant, pour qu’ils s’attachent à lui, plus que le malade ne voudrait ni ne pourrait payer, afin qu’ils le soignent avec confiance et sollicitude. »

C’est encore l’intérêt du malade qu’il poursuit, quand il conseille les consultations peu nombreuses et l’unité de direction du traitement. Il raille avec beaucoup de verve ces Parisiens qui, « dans leurs maladies, convoquent quantité d’hommes de diverses sectes pour qu’ils tiennent une consultation ». Et il recourt à une comparaison des plus plaisantes, pour montrer les inconvénients de ce mode d’agir.

« Nous sommes, dit-il, comme les poils du chien : plus ils sont longs et grands et plus ils nuisent à la bête, parce qu’ils la surchargent, que les puces s’y cachent en grand nombre, et que la longueur de leurs poils ne leur est d’aucune utilité, puisqu’ils meurent rarement de froid. » Il ne repousse pas, néanmoins, systématiquement, la consultation collective au lit du malade ; mais c’est à la condition que les consultants ne soient pas d’opinions trop opposées, afin que la discussion reste dans les limites de la courtoisie et du bon ton.

La consultation terminée, une opération s’imposait souvent ; à défaut des substances désodorisantes dont nous pouvons user aujourd’hui, les interventions n’étaient pas toujours ragoûtantes. Aussi n’est-on surpris qu’à demi de voir tolérer une pratique qui ouvre un jour singulier sur les mœurs médicales du temps. Le chirurgien d’alors pouvait être autorisé à boire du vin avant de prendre le bistouri en main, mais seulement dans les cas suivants.

Figure anatomique : écorché homme, le ventre ouvert, montrant les reins, la vessie, les organes génitaux. Enluminure extraite du manuscrit français n°2030 de la BnF écrit en 1314 et contenant la Cyrurgie de maistre Henri de Mondeville ainsi que Chapitre de la doctrine artificielle de faire incisions
Figure anatomique : écorché homme, le ventre ouvert, montrant les reins, la vessie,
les organes génitaux. Enluminure extraite du manuscrit français n°2030 de la BnF
écrit en 1314 et contenant la Cyrurgie de maistre Henri de Mondeville
ainsi que Chapitre de la doctrine artificielle de faire incisions

« Si le chirurgien a les mains tremblantes, parce qu’une boisson matinale les fortifie ; s’il craint la puanteur, celle de l’érysipèle putride ou gangreneux, ou d’un autre mal ; s’il est pusillanime, car le vin donne de l’audace aux craintifs, si on le prend modérément ; s’il craint que le malade ne se remette à un autre chirurgien ; s’il craint que l’argent, déjà préparé, ne soit détourné pour d’autres usages ; s’il est nécessaire que l’opération ait lieu à n’importe quel moment, parce que le patient y consent, tandis que jusqu’alors il n’avait pas voulu l’accepter, et que l’on craigne qu’à un autre moment il ne permette pas de le faire. La raison pour laquelle un chirurgien qui a bu ne doit pas faire d’opération violente, si ce n’est dans les cas susdits, est que si, pour quelque cause, elle ne réussissait pas, on l’imputerait au chirurgien, et l’on dirait qu’il l’a opéré étant ivre. Toutefois, dans les cas énumérés ci-dessus, il est permis au chirurgien d’opérer, soit après avoir bu, soit à jeun. »

Autre trait de mœurs qui porte la marque du temps : le chirurgien doit être attentif à la disposition des corps célestes, « de façon à ne plus faire des incisions, des saignées, des cautères, lorsque la lune entre dans le signe qui régit le nombre par lequel il faut entreprendre cette opération. Il doit de même prendre garde que la lune ne soit une cause d’empêchement, comme lorsqu’elle est en conjonction avec les mauvais signes ou qu’elle est de mauvais aspect, ou bien en conjonction avec le soleil ou opposée à lui ou brûlée, et ainsi de suite de tous les faits astronomiques utiles à connaître au chirurgien qui opère. »

Au Moyen Âge, on croyait assez communément que le régime climatérique du pays où l’on opérait n’était pas indifférent. Guy de Chauliac écrivait, en 1363, que « les abcès des jambes guérissent plus difficilement à Avignon qu’à Paris, le contraire existant pour les plaies de la tête. » De Mondeville avait remarqué, de son côté, qu’« à Paris, on constate depuis longtemps par expérience que les plaies isolées de la chair extérieure de la tête, sans lésion du crâne, amènent le plus souvent la mort, et non seulement le plus souvent, mais plus fréquemment que les mêmes plaies avec fracture du crâne. »

Cela s’expliquait, en somme, et c’était beaucoup plus rationnel que ce qu’écrivait, trois siècles plus tard, un médecin bordelais, traducteur et commentateur de Guy de Chauliac : « À Bordeaux, prétendait Mingelousaulx, les abcès de jambes y sont très difficiles et fort longs à guérir, au lieu que les plaies de tête y sont promptement et facilement guéries ; cependant qu’à Toulouse les plaies de tête y sont funestes et mortelles ou très difficiles à guérir et que les ulcères des jambes y sont guéris et cicatrisés en peu de temps. »

Et goûtez-en la raison : c’est qu’à Bordeaux, « le corps des habitants de cette ville est rempli d humeurs puantes qui se précipitent en bas, tandis qu’à Toulouse, par l’effet du vent du midi, les têtes des habitants y sont fort pleines de matières excrémentielles ; d’où les plaies de tête sont très fâcheuses à traiter et à guérir, au lieu que les maux de jambes n’y durent guère... »

Le chirurgien incise le front d'un malade. Enluminure extraite du manuscrit français n°2030 de la BnF écrit en 1314 et contenant la Cyrurgie de maistre Henri de Mondeville ainsi que Chapitre de la doctrine artificielle de faire incisions
Le chirurgien incise le front d’un malade. Enluminure extraite du manuscrit français n°2030
de la BnF écrit en 1314 et contenant la Cyrurgie de maistre Henri de Mondeville
ainsi que Chapitre de la doctrine artificielle de faire incisions

Sans être aussi crédule, Henri de Mondeville partage, sur certains points, les superstitions de ses contemporains : c’est ainsi que, pour obtenir une révulsion vigoureuse dans les œdèmes de la luette, il n’est pas loin de désapprouver la conduite des médecins qui « mettent les deux pieds sur les deux épaules du malade et le tirent violemment par les cheveux, de l’occiput. »

Il rapporte également, sans trop s’en émouvoir, cette pratique plus étrange encore : « Dans certains pays, écrit-il, on entraîne les malades atteints d’anthrax et qui ont le sommeil lourd, sans trêve, jour et nuit, à travers les rues et les places des villes, en dansant au son des trompettes et des tambours, comme si on les conduisait à une noce, de sorte qu’on en voit quelques-uns, absolument insensibles, mourir en dansant, sans s’en apercevoir. » Voilà un traitement du coma diabétique, dans certains cas d’anthrax, que nous n’oserions recommander à l’heure actuelle.

Par contre, quelle prescience dans maintes autres circonstances ! On restitue généralement au professeur Fochier, de Lyon, le mérite d’avoir imaginé la méthode des abcès de fixation ; or, Henri de Mondeville en décrit à merveille le mécanisme et la recommande comme étant d’usage courant autour de lui. De même, l’opération de l’empyème se trouve décrite par lui avec le souci de bien déterminer le point de l’incision.

Le traité du chirurgien normand abonde, par ailleurs, en détails pittoresques, en renseignements de toute nature sur les événements et les usages de son temps. Par lui, nous apprenons qu’à la Cour de Philippe le Bel on connaissait à peine les oranges : on les confondait avec les citrons et, sans doute à cause de cette rareté, on les croyait douées de propriétés merveilleuses, entre autres de celle de guérir les piqûres venimeuses.

Pour le traitement des morsures de chiens enragés, régnait déjà la croyance à l’efficacité des bains de mer, croyance qui n’avait pas totalement disparu au commencement du XIXe siècle.

Si nous en croyons notre auteur, il existait dans la plupart des grandes villes, à l’époque où il écrivait, des bains de vapeur, soit publics, soit privés ; et il ajoute, à ce propos, que les particuliers en installent souvent par jalousie, pour que les femmes n’aient pas un prétexte à sortir ! Il nous dévoile cette autre particularité, non moins suggestive, que certaines n’hésitaient pas à demander au chirurgien les moyens de faire croire à une virginité qui n’existait plus ; d’autres soumettaient leurs seins à des bandages spéciaux ; la majorité se teignait les cheveux en blond ardent, « la couleur qui plaît le plus aux hommes et aux femmes. » Beaucoup cherchaient à se donner les apparences de la jeunesse, « en se faisant enlever, avec un bon rasoir, toute la lame superficielle de la peau du visage, ou en usant de vésication pour reformer une nouvelle peau. »

Figure anatomique : écorché, le dos ouvert, montrant le cerveau et la moëlle épinière. Enluminure extraite du manuscrit français n°2030 de la BnF écrit en 1314 et contenant la Cyrurgie de maistre Henri de Mondeville ainsi que Chapitre de la doctrine artificielle de faire incisions
Figure anatomique : écorché, le dos ouvert, montrant le cerveau et la moëlle épinière.
Enluminure extraite du manuscrit français n°2030 de la BnF
écrit en 1314 et contenant la Cyrurgie de maistre Henri de Mondeville
ainsi que Chapitre de la doctrine artificielle de faire incisions

En dépit de tous les artifices que pouvait leur suggérer leur coquetterie, les clientes de Henri de Mondeville n’étaient pas toujours très propres, et sur leur corps et leur chef les parasites ne trouvaient pas maigre pâture. Contre ces parasites et, en particulier, contre les poux, les frictions d’onguent mercuriel étaient, dès ce moment, considérées comme le meilleur remède. « Ce traitement tue les poux en un seul jour, écrit de Mondeville, et les rend noirs comme s’ils étaient frits, à moins qu’ils ne se sauvent ; aussi arrive-t-il que ceux qui peuvent fuir se rassemblent dans la queue du capuchon ou dans les chaussures autour des pieds, en telle quantité que le vulgaire croit qu’ils sont sous l’influence d’un enchantement. »

Si nous ajoutons à ce qui vient d’être rapporté que le traité du chirurgien de Philippe le Bel est le premier qui soit accompagné d’un formulaire thérapeutique, le premier où les principes de la déontologie professionnelle soient exposés avec clarté, le premier qui nous mette au courant des préoccupations sociales de son temps, on estimera que ce serait faire acte de pieuse réparation de rendre à ce grand méconnu les honneurs qui sont dus à un précurseur de la chirurgie moderne, à un novateur si en avance sur les idées de son temps.

 
 
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