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Histoire de France par Jacques Bainville. Pendant 340 ans, l'honorable maison capétienne règne de père en fils. Partie 3 : Philippe le Bel et autres successeurs de Saint-Louis - Histoire de France et Patrimoine


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Histoire de France

L’Histoire de France par Jacques Bainville : 2000 ans d’Histoire de notre pays, des Gaulois jusqu’au début du XXe siècle. Événements, contexte historique.


Pendant 340 ans, l’honorable maison
capétienne règne de père en fils
(Chapitre 5 - Partie 3/3)
(par Jacques Bainville)
Publié / Mis à jour le dimanche 10 juillet 2011, par LA RÉDACTION

 
 
 
Ce qui fait la complexité de l’histoire, c’est que les événements sortent sans fin les uns des autres. La dernière croisade de Louis IX, en coûtant la vie à plusieurs princes et princesses, ouvrait des héritages à son successeur Philippe III. La monarchie, depuis Louis VIII, appliquait un système qui avait ses avantages et ses inconvénients

Quand des provinces étaient nouvellement réunies, elles étaient données en apanage à des princes capétiens afin de dédommager les fils puinés et d’éviter les jalousies et les drames de famille où s’était abîmée la dynastie des Plantagenets. On pensait que cette mesure transitoire aurait en outre l’avantage de ménager le particularisme des populations, de les accoutumer à l’administration royale, tout en formant autour du royaume proprement dit des principautés confédérées, destinées tôt ou tard à faire retour à la couronne à défaut d’héritiers mâles. Ce calcul ne fut juste qu’en partie, ce qui arrive souvent en politique : quelques-uns des apanagés, en petit nombre d’ailleurs, furent ingrats et indociles. Toutefois le fils de saint Louis recueillit tout de suite plusieurs héritages, dont celui de Toulouse. Mais le comte de Toulouse avait des vassaux qui refusèrent de reconnaître la suzeraineté du roi de France. Ils appelèrent le roi d’Aragon à leur aide. Philippe III, qui gagna à ces campagnes le nom de Hardi, fut obligé de défendre la frontière des Pyrénées. L’Espagne entrait dans nos préoccupations politiques. À peu de temps de là, ce fut la succession de Navarre qui mêla le roi de France aux affaires espagnoles. Nos frontières méridionales ne pouvaient être atteintes sans conflit avec l’Aragon et la Castille.

En même temps, Philippe III était attiré en Italie par d’autres circonstances. Nous avons déjà vu que Charles d’Anjou était devenu roi de Naples et de Sicile. Le frère de saint Louis avait été appelé par un pape français désireux de mettre fin en Italie à l’influence gibeline, c’est-à-dire allemande. Charles d’Anjou avait accepté, après de longues hésitations de Louis IX, et son succès fut complet. Pour en finir avec les intrigues allemandes, il fit condamner à mort le jeune Conradin, l’héritier des Hohenstaufen, dont les Allemands, six cents ans plus tard, au dire d’Henri Heine, ne nous avaient pas encore pardonné l’exécution.

La révolte des Siciliens restée fameuse sous le nom de Vêpres siciliennes commença la décadence du royaume français de Naples. La France elle-même s’en trouvait atteinte et Philippe III dut venir au secours de son oncle. Le roi d’Aragon s’en mêla et l’on eut ainsi la première image des futures guerres d’Italie avec leurs complications germaniques et espagnoles. Pour être tranquille sur les Pyrénées, pour garder la Méditerranée libre, la France se trouvait entraînée trop loin. Il allait falloir se dégager.

Philippe le Hardi mourut en 1285 au retour d’une deuxième expédition, cette fois en Catalogne. Son fils, Philippe le Bel, n’avait que dix-sept ans, mais il était singulièrement précoce. Il jugea bientôt que cette affaire de Sicile était épuisante et sans issue et il s’efforça de la liquider avec avantage et avec honneur. Il appliquait déjà sa maxime : « Nous qui voulons toujours raison garder. » Il n’était pas raisonnable de courir des aventures lointaines lorsque la France n’était pas achevée. Et puis, les dernières croisades, suivies de ces affaires italiennes et espagnoles, avaient été dispendieuses. Il fallait créer des impôts qui mécontenteraient le contribuable et demander de l’argent à tout le monde, même au clergé, ce qui fut l’origine des démêlés du nouveau roi avec le pape. C’est la première fois que nous avons à parler d’une crise financière. Mais la monarchie avait créé des finances, organisé l’administration. Ce qui se faisait autrefois au hasard, les dépenses qu’on couvrait par des moyens de fortune, par des dons plus ou moins volontaires, tout cela devenait régulier. La machine de l’État commençait à marcher, à distribuer de la sécurité, de l’ordre, mais elle coûtait cher. Faire la France coûtait cher aussi. Ces difficultés, que nous connaissons de nouveau aujourd’hui, dureront des siècles.

À beaucoup d’égards, il y a une curieuse ressemblance entre le règne de Philippe le Bel et celui de Louis XIV. Tous deux ont été en conflit avec Rome. Philippe IV a détruit les puissances d’argent, celle des Templiers surtout, comme Louis XIV abattra Fouquet. Philippe le Bel, enfin, a été attiré par la Flandre comme le sera Louis XIV, et cette province, d’une acquisition si difficile, l’engagera aussi dans de grandes complications. Il y a comme un rythme régulier dans l’histoire de notre pays où les mêmes situations se reproduisent à plusieurs centaines d’années de distance.

Cependant l’effet apaisant de l’arrangement conclu par Louis IX était épuisé. Un jour ou l’autre, la lutte devait reprendre avec les Anglais. Ils étaient toujours établis en Guyenne, maîtres de Bordeaux, et c’était une cause de conflits continuels. Il fallait que la France n’eût plus d’enclave anglaise ou que l’Anglais fût maître de la France : l’alternative ne tardera pas à se poser. On dira que, si l’Angleterre avait été sage, elle aurait évacué des territoires nettement français. Mais l’Angleterre, insulaire et maritime, a toujours dû avoir des possessions au-dehors : nos provinces, dans un temps où le monde était plus étroit, lui tenaient lieu de colonies. Il lui semblait aussi naturel d’être à Bordeaux qu’aujourd’hui d’être à Bombay.

Les gouvernements avaient longtemps reculé une explication inévitable. Les populations eurent moins de patience que les rois. Édouard Ier et Philippe le Bel ne se déclarèrent pas la guerre : elle éclata spontanément entre les marins normands et ceux de Bordeaux. Les gouvernements y furent entraînés après une longue procédure, Philippe le Bel ayant voulu juger et condamner Édouard, comme l’avait été Jean sans Terre. Cette fois, le moyen juridique ne réussit plus. Le conflit était devenu celui de deux nations et le roi anglais était opiniâtre. Philippe le Bel comprit qu’une lutte grave s’ouvrait et il eut le premier cette idée que, pour combattre l’Angleterre, c’était sur mer qu’il fallait l’atteindre. La France commençait à avoir une marine. Les Croisades, les expéditions de Sicile et d’Espagne avaient formé des marins. Philippe le Bel appela dans la Manche les navires qu’il avait dans la Méditerranée. Les Génois construisirent à Rouen un arsenal et une escadre et lui donnèrent un amiral. Alors, Édouard Ier, alarmé de cette force maritime naissante, suscita contre la France une coalition européenne, la même que celle de Bouvines. Philippe le Bel à son tour chercha des alliés et répondit par un véritable blocus continental auquel prirent part la Suède, la Norvège, les villes de la Hanse, les États ibériques. Mais, à ce blocus, qui devait étouffer l’Angleterre, la France refusa de s’associer parce que ses tissages avaient besoin de la laine anglaise. Il fallait renoncer à la guerre économique ou bien forcer la Flandre à servir la politique française. Entre les deux belligérants, le pays flamand, - la future Belgique, - devenait le véritable enjeu.

On voit le caractère moderne de cette guerre où Philippe le Bel fit tête avec sang-froid aux plus grands périls. L’empereur germanique Adolphe de Nassau, était entré dans la coalition ennemie et, par un manifeste insolent, avait revendiqué au nom de l’Empire des droits et des territoires, notamment Valenciennes. À cette réclamation, Philippe ne répondit que par deux mots écrits sur un vaste parchemin : « Trop allemand. » Ces deux mots, que certains conseillers du roi avaient trouvés trop rudes et imprudents, eurent un effet magique : Adolphe sentit que la France était prête à résister et il n’insista pas. D’ailleurs, Philippe le Bel s’était assuré des concours allemands, selon une méthode désormais classique, et il eut aussi l’appui de la papauté. Véritable conflit européen, où l’on vit en jeu les ressorts et les éléments des futures guerres européennes.

Quand la paix fut signée avec l’Angleterre, au bout de cinq ans, en 1299, l’objet de la lutte, comme il arrive souvent, avait été perdu de vue. Un arrangement fut conclu pour la Guyenne avec Édouard Ier qui épousa Marguerite de France. Mais la Flandre était désormais le principal souci de Philippe le Bel. Conduit à la conquérir par le développement de la guerre avec les Anglais, il se heurtait à la résistance des Flamands. Ce peuple de tisserands battit à Courtrai la chevalerie française : ce fut la « journée des éperons » (1302). Il fallut organiser une véritable expédition pour venir à bout de la révolte. De ce côté, l’expansion de la France rencontrait des limites. Alors que presque partout les nouvelles provinces s’étaient données joyeusement, une nation se manifestait en Flandre : un jour ce sera la nation belge. Philippe, toujours judicieux, le comprit. Il se contenta de confirmer sa suzeraineté sur le pays flamand et de garder en gage les parties les plus proches de la France, Lille et Douai, plus accessibles à l’influence française : nul ne serait Français par force.

Ces affaires furent une des causes de la célèbre dispute qui éclata entre le pape et Philippe le Bel. Boniface VIII avait pris fait et cause pour le comte de Flandre et sa fille que le roi avait traités en rebelles et qu’il gardait prisonniers. En somme, le pape, chef suprême de la chrétienté, victorieux dans sa longue lutte avec les empereurs germaniques, trouvait naturel de contrôler les gouvernements. C’est ce que Philippe le Bel n’accepta pas et, contre la papauté, il défendit les droits de la couronne et l’indépendance de l’État français.

Boniface VIII s’était mêlé de choses qui ne le regardaient pas. Il ne se contentait pas de reprocher à Philippe le Bel d’avoir touché ou saisi les revenus de l’Église, - le grand souci du roi, tandis qu’il était aux prises avec les difficultés, européennes, étant de ne pas laisser sortir d’argent de France. Le pape critiquait le gouvernement de Philippe le Bel, l’accusait d’oppression et de tyrannie, intervenait même dans les finances puisqu’un de ses griefs était l’altération des monnaies, mesure nécessitée par la guerre, elle aussi : car, en ce temps-là, où l’on n’avait pas la facilité d’imprimer des billets de banque, on mettait moins de métal précieux dans les pièces de monnaie, ce qui était la forme ancienne de « l’inflation monétaire ».

Philippe le Bel reçut mal ces remontrances et la France les reçut aussi mal que lui. Pour frapper les imaginations, comme s’y prendrait aujourd’hui la presse, le roi publia de la bulle Ausculta fili un résumé qui grossissait les prétentions du pape. Il répandit encore, dans le style du « Trop allemand », une réponse insolente où Boniface était appelé « Sa Très Grande Fatuité » tandis que Philippe ne lui donnait que « peu ou point de salut ». Enfin, pour mieux marquer qu’il avait la France derrière lui, le roi convoqua des états généraux. On a prétendu de nos jours que c’était une innovation, que de ces états de 1302 dataient une institution et l’origine des libertés publiques. À la vérité, il y avait toujours eu des assemblées. L’une d’elles, nous l’avons vu, avait élu Hugues Capet. Les bourgeois des villes, les gens de métier avaient coutume de délibérer sur les questions économiques, en particulier celles des monnaies. La convocation de 1302 ne les surprit pas et ne paraît pas avoir été un événement, car l’élection des représentants du troisième ordre - le « tiers état » - n’a pas laissé de traces et tout se passa comme une chose naturelle et ordinaire puisque la convocation fut du mois de mars et qu’on se réunit dès avril, à Paris, dans l’église Notre-Dame. Nobles, bourgeois, clergé même, tous approuvèrent la résistance de Philippe le Bel au pape. Le roi de France « ne reconnaissait point de supérieur sur la terre ». C’est l’expression dont Bourdaloue s’est servi plus tard, pour donner, en exemple agréable à Louis XIV, la « vigueur » avec laquelle saint Louis avait agi pour défendre les droits de la couronne. Une tradition de la monarchie et de l’État français s’était formée.

Boniface VIII, qui avait une grande force de caractère, n’était pas homme à céder. Il maintint sa prétention de convoquer à Rome un concile pour juger le Capétien et « aviser à la réforme du royaume ». Philippe le Bel était menacé d’excommunication s’il refusait de laisser partir pour Rome les prélats français. Toutefois, il chercha à négocier. Sa nature le portait à épuiser les moyens de conciliation avant de recourir aux grands remèdes. C’est seulement quand il vit que le pape était résolu à l’excommunier et à user contre lui de ses forces spirituelles, ce qui eût peut-être amené un déchirement de la France, que Philippe prit le parti de prévenir l’attaque et de frapper un grand coup. Il était temps, car déjà la parole pontificale agissait et le clergé, les ordres religieux, les Templiers surtout, hésitaient à suivre le roi et à donner tort à la papauté. C’est alors que le chancelier Guillaume de Nogaret se rendit à Rome, trouva Boniface VIII à Anagni et s’empara de sa personne. Délivré, le pape mourut d’émotion quelques jours plus tard (1303).

Cette audace, cette violence étonnèrent l’Europe. On avait vu un César germanique s’humilier à Canossa devant Grégoire VII. Le roi de France triomphait. Il avait osé faire violence au pontife sans rompre le mariage des fleurs de lis avec la papauté. Les bulles de Boniface VIII étaient annulées. Le roi de France était maître chez lui. Il avait joué gros jeu pour sauver son autorité et l’unité morale du royaume. Le signe de sa victoire, ce fut que Clément V, ancien archevêque de Bordeaux, passa pour un pape français et s’établit à Avignon. Pendant trois quarts de siècle, les papes y resteront sous la protection de la monarchie française.

Ces résultats, Philippe le Bel ne les avait pas cherchés. Ils vinrent naturellement, comme une suite des choses. Ce règne a une explication : la Flandre. Il a une clef : Courtrai. Si l’annexion de la Flandre était superflue, sa soumission était nécessaire au dessein national du roi. Il la fallait pour mettre la France en sûreté contre l’Angleterre. La défaite de Courtrai avait été un coup terrible. Cette défaite est de 1302. L’acte brutal de Nogaret est de 1303 : le roi de France a dû agir pour défendre son prestige en Europe. Battu en Flandre, excommunié à Rome, abandonné peut-être par une partie de ses sujets : tout eût été perdu. L’affaire flamande, c’est-à-dire au fond l’affaire anglaise, a commandé la politique de Philippe le Bel.

C’était aussi cette entreprise extérieure, longue et coûteuse, qui l’avait conduit à multiplier les impôts impopulaires. Les gouvernements en reviennent toujours aux mêmes impôts quand le trésor a de grands besoins : la maltôte était notre taxe sur le chiffre d’affaires. Ils recourent aux mêmes expédients : la fabrication artificielle ou l’altération de la monnaie qui ont la vie chère pour conséquence. On vit sous Philippe le Bel ce que nous avons vu, jusqu’à une loi sur les loyers. Les Français d’alors supportaient fort mal ces inconvénients. Il y eut à Paris des émeutes où le « roi faux-monnayeur » fut en grand danger. Comment expliquer aux gens que la quantité de métal précieux retirée des écus représentait le prix qu’avait coûté la formation de la France ? La livre, qui était une livre d’or sous Charlemagne, n’est plus de nos jours qu’un morceau de papier. La différence représente ce que nous avons dépensé pour devenir et rester Français.

Philippe le Bel, pour trouver de l’argent, s’adressa à ceux qui en avaient et que l’opinion publique l’engageait à frapper. Il mit de lourdes taxes sur les marchands étrangers et sur les Juifs qui faisaient le commerce de la banque. Est-ce aussi pour se procurer des ressources qu’il détruisit l’ordre du Temple ? Oui et non. Le procès des Templiers se rattache au conflit avec Boniface VIII. L’Ordre n’était pas seulement riche. Il était puissant. C’était déjà un État dans l’État. Et il était international. En prenant parti pour Boniface VIII, il avait menacé l’unité du royaume. Le procès des Templiers, qui eut un si grand retentissement, fut avait tout un procès politique. Philippe le Bel ne fut si acharné à brûler comme hérétiques de nombreux chevaliers et leur grand maître, Jacques de Molay, que pour donner à cette opération de politique intérieure un prétexte de religion et de moralité.

Ce que nous trouvons sous ce règne, nous le retrouverons à toutes les époques où le péril extérieur, la nécessité de défendre le pays et d’accomplir une grande tâche nationale ont conduit le gouvernement français à des mesures d’exception et à ne reconnaître pour loi que celle du salut public. Est-ce par hasard qu’on trouve Salus populi sur des monnaies de ce temps ? Il ne faut pas oublier que Philippe le Bel réunit à la France la Champagne, la Marche et Angoulême, Lyon et le Vivarais, qu’il maria son second fils, Philippe le Long, à l’héritière de Bourgogne, et qu’il garda, de la dure entreprise de Flandre, Lille, Douai et Orchies. C’était, au milieu des pires difficultés, un des plus grands efforts d’expansion que la France eût accomplis depuis le premier Capétien. Que les intérêts particuliers en aient souffert, ce n’est pas ce qui doit nous surprendre. Pourquoi l’histoire malveillante n’a-t-elle retenu que leurs plaintes ? Les progrès territoriaux, l’autorité croissante de la France exaltaient au contraire les esprits désintéressés. C’est alors que Pierre Dubois composa son fameux mémoire sur la politique française et le rôle européen de la monarchie et lui montra la route du Rhin.

Nous l’avons déjà remarqué et nous le remarquerons encore : les hommes de ce temps-là étaient plus difficiles à gouverner que ceux du nôtre. De nos jours, l’uniformité de l’administration a rendu la tâche du pouvoir relativement aisée. Au Moyen Âge, les individus pouvaient encore braver l’État et les ligues de mécontents le tenir en échec. Il se forma de ces ligues à la fin du règne de Philippe le Bel et il y entrait des nobles, des clercs, aussi bien que des bourgeois. Lorsque Philippe IV mourut, en 1314 (il n’avait que quarante-six ans), le royaume était étrangement troublé. L’indiscipline était générale.

Louis X fut surnommé Hutin, non qu’il fût querelleur ou batailleur comme on l’a cru, mais parce que son avènement survint dans ce temps de tumulte (hutin) et de désordre. L’histoire ne s’arrête pas à ce règne. Elle a tort. Une clef des grands événements qui vont suivre est là. Le contribuable est révolté. Il refuse son argent. Il faut veiller à la dépense : on fera des économies sur la marine, dispendieuse de tout temps et soignée par Philippe le Bel comme la condition de notre réussite. Les ligues assiègent le jeune roi de réclamations insolentes. Toute l’œuvre politique et administrative des règnes précédents est en péril. Pour la sauver, Louis X doit calmer les mécontents, plier la voile devant la tempête. Il recourt même à la démagogie et sacrifie l’homme qui incarne le dernier gouvemement, ce Le Portier, bras droit de Philippe le Bel, qui est resté célèbre sous le nom d’Enguerrand de Marigny et qui était l’objet d’une impopularité formidable parce qu’il n’avait pas résisté à la tentation de s’enrichir, peuple, bourgeois, barons, princes du sang même, chacun regarda comme une vengeance personnelle la pendaison de ce ministre roturier. « Mais, en mourant, dit très bien Michelet, il laisse à 1a royauté qui le frappe ses instruments de puissance, au peuple qui le maudit des institutions d’ordre et de paix. » Plus tard, ce serviteur du pays sera réhabilité. Sa mise à mort avait été une diversion. Elle a peut-être empêché que de plus graves dommages fussent causés à l’œuvre du roi dont il avait été le collaborateur.

Le pauvre Louis Hutin, voué à d’ingrates besognes, n’a guère laissé que ce nom bizarre et une célèbre ordonnance pour l’affranchissement des serfs de son domaine. Les deux ans de son règne ne sont pas à négliger, bien que sa mort, tôt venue, ait compté plus que sa vie. Pour la première fois depuis trois cents ans, un Capétien disparaissait sans laisser de fils. À qui la couronne irait-elle ? Il n’y avait pas de lois constitutives du royaume. Née de l’élection, d’une sorte de consulat à vie devenu héréditaire, la monarchie n’avait pas de statut. L’usage, le bon sens suppléaient. Il eût été absurde qu’une femme pût porter la France en dot à un étranger. Déjà il était de règle que tout apanage retournât à la couronne à défaut d’héritier mâle, et la royauté, par cette exception, échappait aux règles féodales. C’est pourquoi la couronne passa sans encombre, non à la fille que laissait Louis Hutin, mais à son frère, le deuxième fils de Philippe le Bel, Philippe le Long. Il ne vint d’opposition que de quelques grands féodaux et des princes de Valois qui ne devaient pas tarder à profiter de cette règle, comme héritiers de France, et à la trouver fort raisonnable. Cette opposition fut promptement écartée par l’assemblée des notables qui fut convoquée à Paris. Chose curieuse : on éprouva le besoin de donner une base juridique à la succession de mâle en mâle dont tout le monde reconnaissait l’utilité, et l’on alla chercher, pour justifier une loi naturelle, je ne sais quelle loi des Francs Saliens, d’où le nom baroque de loi salique. La France était décidément un pays de juristes et de grammairiens.

Quelle qu’en fût la base, une règle était posée et elle serait salutaire. Nous savons ce qu’a donné la succession dans la ligne rnasculine. Nous ne savons pas ce qui fût advenu de la France si, comme en d’autres pays, la couronne avait pu être portée dans la ligne féminine. Cette fois l’hérédité était bien établie. Ce qui est remarquable encore c’est que personne ne pensa à rappeler les origines électives de la royauté. La raison décisive en faveur de Philippe le Long eût été qu’en 987 on n’aurait jamais songé à élire une femme. On n’en parla même pas, tant le principe héréditaire était enraciné.

Philippe V ne régna guère plus que son frère aîné. Comme lui, il voulut en finir avec le « butin ». Si peu que la succession de son frère lui eût été contestée, Philippe se méfiait. Il voulut de l’ordre partout, brisa les ligues en s’appuyant sur les bonnes villes et sur l’Université de Paris, courut sus à un nouveau soulèvement de Pastoureaux. Lui aussi mourut jeune et sans laisser de fils, en 1322. Cette fois, la couronne passa sans plus de difficulté à son frère Charles, surnommé le Bel, comme son père, et qui eut soin, étant le premier Capétien qui s’appelât Charles, de prendre le numéro quatre pour se rattacher à la lignée de Charlemagne, de même que le premier Louis avait pris le numéro six pour attester la même filiation.

Charles le Bel, comme ses frères, fut occupé à la police du royaume et il eut la main rude. On pendit quelques financiers : le peuple, après chaque règne, réclamait ces holocaustes. Quelques brigands féodaux furent aussi condamnés à mort. Ces choses se passaient tandis que l’Angleterre et l’Allemagne étaient en révolution. En Angleterre, le roi Édouard II, déposé, était tué dans sa prison, car le régicide n’est pas nouveau. Charles profita de ce désordre chez les Anglais pour mettre la Guyenne sous séquestre. En Allemagne, l’empereur, un Bavarois, était contesté, excommunié. Ses adversaires sollicitèrent l’aide du roi de France et lui offrirent même leur couronne impériale. Il fallait, pour que la France fût en sécurité, ces divisions chez nos voisins. Malheureusement, elles ne dureront pas.

Charles le Bel, à son tour, mourut de bonne heure, en 1328. Comme ses frères encore, il ne laissait qu’une fille. La reine attendait un deuxième enfant. Charles désigna son cousin germain Philippe de Valois pour la régence. Mais la reine mit au monde une autre fille. Le régent, de fait, devint roi. La loi salique, la transmission de la couronne de mâle en mâle par ordre héréditaire, s’appliquait d’elle-même.

Une assemblée, semblable à celle qui avait jadis élu Hugues Capet approuva, sur l’avis conforme des juristes. L’avènement de la branche cadette se passa donc aussi bien que possible. Il n’en est pas moins vrai qu’il y avait eu discussion et, dans un temps où les Français n’étaient pas très portés à respecter le pouvoir. Sans doute il ne s’éleva qu’une réclamation, celle d’Édouard III, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère Isabeau. La réclamation fut écartée pour diverses raisons dont la majeure fut « qu’en France on ne voulait pas être sujet du roi d’Angleterre ». Mais la revendication d’Édouard servira bientôt de prétexte au besoin d’expansion du peuple anglais. Dans ce conflit, par lequel le royaume de France sera mis tout près de sa fin, l’ennemi ne manquera pas d’attaquer les titres de Philippe VI que les Flamands appelleront le « roi trouvé » et les Anglais : l’usurpateur. Quelque chose en restera, un certain discrédit qui sera manifeste dans la quasi-révolution d’Étienne Marcel. Si peu que la monarchie française soit contestée, elle l’est : Charles le Mauvais n’eût pas été possible au siècle précédent. Dans ces fâcheuses circonstances, où la fortune abandonne pour la première fois les Capétiens, il y a le germe des prochaines calamités.

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