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Midi-Pyrénées : origine et histoire du département Haute-Garonne

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Départements français
Histoire des départements français. Les événements, histoire de chaque département : origine, évolution, industries, personnages historiques
Histoire du département de la Haute-Garonne
(Région Midi-Pyrénées)
Publié / Mis à jour le jeudi 28 janvier 2010, par LA RÉDACTION
 

Comme le département de la Haute-Garonne a pour chef-lieu Toulouse, l’ancienne capitale du Languedoc, c’est à son histoire que nous allons rattacher celle de la province tout entière. Les deux versants des Cévennes méridionales (car on peut désigner ainsi d’une manière générale l’ancienne province de Languedoc) étaient occupés à l’époque gauloise par les Volces. Selon Amédée Thierry, les Volces s’y étaient établis seulement entre 250 et 281 avant J.-C., et, selon d’autres autorités, bien antérieurement.

Ces Volces, toujours selon Amédée Thierry, étaient un peuple belge, qui se serait transporté, on ne sait à quelle époque, des rives de l’Escaut aux rives de la Garonne. Il se fonde principalement sur l’orthographe donnée à leur nom par quelques auteurs anciens, qui ont écrit Bolcae ou même Bolgae. On a répondu avec assez de raison que cette substitution du b au v ne prouvait que fort peu, attendu que, dans la bouche des hommes du midi de la France, ces deux lettres sont deux soeurs qui se ressemblent beaucoup, et que l’on a toujours prises l’une pour l’autre.

D’ailleurs, les auteurs anciens, lorsqu’ils ont représenté la Gaule comme divisée en trois grandes nations : Belges, Celtes et Aquitains, ont toujours attribué aux Celtes tout le pays compris entre la Seine et la Marne au nord, la Garonne au sud, sans jamais dire que les Belges, situés au nord, aient eu une enclave au midi, entre les Celtes et les Aquitains. Admettons donc que les Volces étaient des Celtes. Ils se divisaient en Volces Tectosages et Volces Arécomiques. Les Tectosages occupaient la partie occidentale et de beaucoup la plus considérable du territoire commun, c’est-à-dire à peu près le pays compris entre la Garonne, le Tarn, les Pyrénées et l’Hérault ; les Arécomiques étaient renfermés entre l’Hérault et le Rhône.

C’est dans le pays des Tectosages qu’était située Tolosa : c’était même leur capitale. Ils étaient très remuants. Dès 333 avant J.-C., nous voyons des Tectosages en Illyrie. En 281, ils forment l’avant-garde, sous leur chef Cambaulus, de la fameuse expédition des Gaulois en Grèce et au temple de Delphes. Quatre ou cinq ans après, ils s’en vont, en compagnie des Trocmes et des Tolistoboïes ou Tolostoboüs (de Tolosa ?), s’installer au beau milieu de l’Asie Mineure, après avoir traversé l’Hellespont, et ce sont eux qui tiennent le premier rang dans celte colonie, qui valut au pays occupé le nom de Galatie. Comme, dès ce temps-là, les écrivains grecs les appellent Tectosages, il est évident que ce nom ne vient pas, ainsi qu’on l’a prétendu, des deux mots latins, tecti et sagum (couverts de la saie gauloise).

Lorsque les aventuriers tectosages, au lieu de se fixer dans les pays lointains, préféraient revenir chez eux chargés de butin, sans doute ils rapportaient peu de germes de civilisation des riches contrées qu’ils avaient pillées. Mais ces Grecs, dont ils avaient visité le pays en barbares, les visitèrent à leur tour en hommes civilisés. « Si l’on veut étudier la topographie de cette contrée, dit un savant toulousain, M. du Mège, en se dirigeant de l’embouchure de l’Hérault, près d’Agde, en passant par Toulouse, vers l’embouchure de l’Adour, les noms des localités, les monuments qu’on y a découverts ou que l’on y retrouve encore, montreront comme échelonnés une immense ligne de comptoirs ou d’établissements grecs, qui touchaient aux deux mers eu traversant dans toute sa longueur l’isthme qui les sépare. » On sait que le langage parlé aujourd’hui dans la Gascogne, l’ancienne Novempopulanie, offre avec la langue grecque d’étonnantes analogies que Scipion Dupleix a relevées dans un dictionnaire, et l’on connaît ces noms de Samos, Sestos, d’Abydos, de Scyros, etc., portés encore de nos jours par quelques bourgades de la même contrée. C’étaient, suivant une antique, mais peu recommandable tradition, des Doriens, partis à la suite d’Hercule, qui étaient venus s’y établir.

Les Tectosages livrèrent complaisamment passage à Annibal. Leurs frères, les Arécomiques, entraînés par les intrigues de home, essayèrent en vain de l’arrêter ; il passa en ravageant leur territoire. Un siècle après (120 ans avant J.-C.), Domitius Ahenobarbus apparaissait à son tour à la tête des légions romaines. Déjà les Salyens et les Allobroges étaient soumis : les Volces suivirent cet exemple.

Leur pays fut d’abord réuni à la province romaine, mais il en fut détaché en 117 et forma dès lors une province particulière, appelée Gaule Narbonnaise, du nom de Narbonne, récemment fondée. Il fut divisé en trois cantons, dont les chefs-lieux étaient Toulouse, Narbonne et Nîmes. Le préteur y venait présider les assemblées annuelles ou conventus. A côté des lois romaines, qui leur étaient imposées, les Volces avaient conservé leurs lois celtiques.

Malgré la modération avec laquelle ils étaient traités, l’invasion des Cimbres, la révolte de Sertorius amenèrent chez eux des mouvements qui furent, au reste, sévèrement réprimés. Pompée leur enleva une partie de leurs terres, qu’il donna aux Marseillais. Loin de les dompter, le châtiment les irrita. La révolte devint violente ; les Tectosages allèrent assiéger Narbonne, que le proconsul Mareus Fonteius ne délivra qu’avec peine (75 ans avant J.-C.).

Accablés de contributions et de levées d’hommes qui les épuisèrent, ils accusèrent devant le sénat romain cet impitoyable proconsul ; Cicéron le défendit et basa sa défense sur la nécessité de dompter un peuple toujours prêt à secouer le joug de Rome. Il leur impute le siège du Capitole, et s’écrie : « Aujourd’hui même, leurs députés, la tête altière, l’air arrogant, semblent menacer Rome d’une nouvelle guerre si on ne leur accorde pas la destitution de Fonteius, leur proconsul... » Il ne néglige pas non plus, pour les rendre plus odieux, de signaler la barbarie de leurs sacrifices humains ; « coutume effroyable, dit-il, qu’ils ont conservée jusqu’à nos jours. » Soit que l’illustre avocat ait exagéré l’esprit indépendant des Tectosages, soit que les mesures terribles du proconsul les eussent, en effet, réduits à l’impuissance, les Volces ne prirent aucune part à la résistance nationale lors de l’invasion de César, et se rangèrent tout de suite sous les aigles de Crassus. César, en reconnaissance, leur rendit les terres que Pompée avait transportées aux Marseillais, du même coup dépouillant ses ennemis, enrichissant ses alliés et détruisant l’œuvre de son rival. Enfin, il envoya chez eux des colonies pour réparer les pertes que leur population avait faites, et admit plusieurs d’entre eux dans le sénat, qu’il recomposa alors.

Dans la guerre civile d’Octave et d’Antoine, les Volces se déclarèrent plutôt pour l’ancien lieutenant de César que pour son jeune et ambitieux héritier, peut-être par un effet de leur opposition continuelle au parti sénatorial, dont Octave venait de se rapprocher. Ils se soumirent pourtant au traité de partage qui les fit passer dans le lot de ce dernier. Mais, quand il fut empereur, ils se révoltèrent deux fois (39 et 30 ans avant J.-C.), et le proconsul Valerius Messala Corvinus fut obligé de les battre, sur les bords de l’Aude et sur ceux de la Garonne. Pour se les attacher, Auguste vint en personne présider à Narbonne l’assemblée des députés de toute la Gaule. Il exempta de l’impôt personnel les habitants de la Narbonnaise et mit cette province au nombre de celles qui relevaient du sénat.

En récompense, il reçut d’eux des autels et des honneurs divins. Au témoignage de Strabon, la Narbonnaise bénit le règne de Tibère, grâce à la prospérité dont elle jouit sous le gouvernement d’Antistius Labeo. Elle ne remua ni sous ce prince ni sous Claude ; mais, sous Néron, elle s’associa à la révolte de Vindex et de Galba. Elle résista à Vitellius, mais fut obligée de se soumettre. Ces événements ne nuisirent point à sa prospérité, qui fut au comble sous les Antonins. Au IIIe siècle, elle reçut le christianisme, puis les doctrines manichéennes, que l’arianisme suivit de près. Ainsi, de bonne heure, ce pays fut envahi par les hérésies orientales, qui devaient s’imprimer plus fortement encore dans l’esprit de ses populations par le séjour des Goths, et, plus tard, donner naissance en se transformant, à l’hérésie albigeoise.

Cependant, la circonscription et la dénomination de la Narbonnaise avaient un peu changé. En 278, Probus en avait détaché la Viennoise. Valentinien Ier, ayant donné à la Provence le nom de Narbonnaise seconde, l’ancienne Narbonnaise eut le titre de Narbonnaise première. A l’intérieur, ses cités étaient au nombre de six : des Narboniens, Narbonne ; des Tolosales, Toulouse ; des Béterriens, Béziers ; des Némausiens, Nîmes ; des Lutéviens, Lodève ; des Uzétiens, Uzès.

L’invasion des barbares visita de bonne heure la Narbonnaise. Dès 405, les Vandales de Crocus viennent y tourbillonner et se faire écraser près d’Arles, par le second Marius. Le gros de leur nation arrive l’année suivante, passe sur le pays comme un ouragan, et s’en va disparaître en Espagne, avec les Suèves et les Alains. C’est ensuite le tour dés Goths. Ceux-ci se font céder la Narbonnaise par Honorius ; mais Ataulf n’ose y demeurer et l’abandonne à son rival, le comte Constance. C’est son successeur, Wallia, qui, repassant au nord des Pyrénées, y installa véritablement les Wisigoths, et fit de Toulouse sa capitale. Le littoral fut toutefois maintenu par les armes d’Aétius, sous la domination d’Honorius, et ce n’est qu’en 459 que la Narbonnaise tout entière fut perdue pour l’empire. Les Wisigoths l’appelèrent Septimanie ou Gothie.

Trop de conquêtes perdit les Wisigoths. Envie, roi belliqueux, en étendant son empire jusqu’à la Loire (473), en se faisant céder l’Auvergne par l’empereur Nepos (475), allait au-devant des Francs. Malgré la modération que son ministre Léon imprima à son gouvernement, les évêques catholiques, ceux surtout des pays qu’il venait d’acquérir, Sidoine Apollinaire, par exemple, qu’il retint plusieurs années en prison, n’en étaient pas moins pleins d’horreur pour ce monarque arien, de sympathie pour le roi catholique des Francs. Son fils, Alaric II, fut vaincu à Vouillé et ne conserva en Gaule que la Septimanie proprement dite, le pays entre les Cévennes et la Méditerranée, les Pyrénées et le Rhône. La plus utile conquête qu’eût faite Euric était encore celle d’une partie de l’Espagne, qui servit de refuge à sa nation chassée.

Les fils de Clovis, voulant venger leur soeur Clotilde, vinrent battre Amalaric sous les murs de Narbonne, mais sans lui rien enlever. Au contraire, Théodebert, en 533, s’empara sur les Wisigoths de Lodève, d’Uzès et du Vivarais. Ils furent donc réduits à une portion de la Septimanie, de Nîmes à Carcassone inclusivement. Récarède reprit Lodève dans ses guerres avec Gontran. Quant à cette partie de l’ancienne Narbonnaise qui était située au nord des Cévennes, elle fut possédée par les descendants de Clovis, qui se la partagèrent. Le Toulousain passa successivement à Charibert, à Chilpéric, à l’usurpateur Gondovald (584), à Gontran, à Childebert, à Thierry, à Clotaire II, à Dagobert.

Sous Dagobert se passa un fait fort important pour l’Aquitaine et la Septimanie franque. Ce monarque les détacha de son royaume et en fit don à son frère Charibert, qui prit le titre de roi de Toulouse (630). A la vérité il les lui reprit bientôt, mais il les rendit sous le nom de duché d’Aquitaine, relevant du royaume des Francs, aux enfants de son frère, Boggis et Bertrand. Ces deux princes devinrent les souverains nationaux du Midi, et les partages que les descendants de Dagobert se firent encore de l’Aquitaine et de la Septimanie furent plutôt nominaux que réels. En 688, Eudes, fils de Boggis, succéda à son père et à son oncle comme duc d’Aquitaine ou de Toulouse.

C’est sous Eudes que parurent les Sarrasins (719). Ils envahirent d’abord la Septimanie des Wisigoths sous l’émir Zama, puis se portèrent sur Toulouse. Eudes les battit (721). Leur seconde invasion fut conduite par Ambiza : elle passa par la Septimanie et se dirigea vers la Bourgogne (725). La troisième fut celle d’Abdérame (732), dont l’immense armée, dans sa déroute, ravagea le pays de Toulouse. La Septimanie ou Gothie Narbonnaise resta aux Arabes, malgré les efforts de Charles Martel. Ils en furent chassés seulement par Pépin le Bref.

C’est alors que s’engagea la lutte mémorable d’Hunold, fils d’Eudes, et de Waïfre, fils d’Hunold, contre les Francs ; lutte terminée en 768 par la soumission de toute la Septimanie. Pépin y établit des comtes chargés de représenter son autorité, mais laissa aux habitants leurs privilèges et l’usage du code théodosien. Charlemagne confia le gouvernement du Toulousain à un certain duc Chorson, puis à Guillaume au court nez, si célèbre dans les romans, et bientôt après (780) incorpora la Septimanie dans le royaume dont il apanagea son fils Louis. Le partage de 817 divisa la Septimanie en deux portions : l’une, comprenant Toulouse et Carcassonne, demeura annexée à l’Aquitaine, et ce fut le royaume de Pépin II ; l’autre, comprenant le reste, fut attribuée à Lothaire. Cette séparation, que le partage de 839 effaça au profit de Charles la Chauve, reparut dans le régime féodal.

Charles le Chauve s’était fait représenter dans le marquisat de Toulouse par Warin ; mais celui-ci avait un rival dans son gouvernement, c’était ce fameux comte Bernard, autrefois l’amant de l’impératrice Judith, et qui actuellement soutenait les droits du fils de Pépin. Charles vint en personne assiéger Bernard dans Toulouse et le fit prisonnier ; il se le fit amener dans le monastère de Saint-Sernin, l’accueillit à bras ouverts, et pendant l’embrassade lui enfonça un poignard dans le coeur, disant : « Malheur à toi, qui as souillé le lit de mon seigneur et de mon père ! » Son père était peut-être justement l’homme qu’il égorgeait. Pépin n’était pas abattu cependant. Guillaume, fils de Bernard, qu’il avait investi à la place de son père, défendit Toulouse et contre le roi de France et contre les Normands, qui avaient remonté la Garonne jusque-là.

Malheureusement Pépin fut livré à Charles le Chauve, qui repartit devant Toulouse. Ce n’était plus Guillaume qui défendait la place, mais Frédelon. Vainqueur,. Charles, au lieu de dépouiller ce vaillant comte, le maintint dans son gouvernement (849). Frédelon est le père de l’illustre maison des comtes de Toulouse. Son successeur, Raymond Ier, perdit un instant sa capitale, que lui enleva le marquis de Gothie. Car la séparation dont nous parlions tout à l’heure s’était renouvelée. Bernard, fils de Raymond, pour ne le céder en rien aux marquis de Gothie, ces rivaux redoutables, se fit appeler à la fois duc et marquis de Toulouse.

Dès lors, cette maison va toujours s’agrandissant, Eudes, quatrième comte, acquiert l’Albigeois par un mariage. Raymond Il, qui vient ensuite, se fait investir du marquisat de Gothie par Charles le Simple, à la mort de Guillaume le Pieux, duc d’Aquitaine. Raymond-Pons s’empare du pays d’Uzès et du Vivarais, puis se fait céder l’Auvergne et le Gévaudan par Raoul, qui vint en personne le visiter et qui acheta à ce prix élevé son hommage. Ainsi une étendue considérable et toujours croissante de territoire formait aux comtes de Toulouse une domination compacte, qui s’étendait jusqu’au Rhône et à la Méditerranée.

A la vérité, cette unité souffrit une interruption. Une branche cadette, à laquelle le Rouergue avait été cédé précédemment, obtint en outre par un traité de partage le marquisat de Gothie, moins cette portion du pays de Nîmes qui confine au Rhône et à la mer, et que les comtes de Toulouse conservèrent sous le nom de comté de Saint-Gilles. Guillaume Taillefer, qui fit celte concession, s’en dédommagea bien en épousant Emma, fille du comte de Provence, laquelle à la mort de son père (1024) lui valut l’acquisition d’une partie de ce comté. Enfin, les affaires des descendants de Frédelon étaient en si bonne voie que, dès le XIe siècle, Guillaume IV, neuvième comte, s’intitulait duc et comte du Toulousain, de l’Albigeois, du Quercy, du Lodévois, du Périgord, du Carcasses, de l’Agénois et de l’Astarac ; c’était donc, comme on peut le voir, un puissant et redouté seigneur.

Les comtes de Toulouse sont de vrais types des seigneurs méridionaux, toujours éveillés, remuants, en quête de quelque province, de quelque femme ou de quelque aventure, légers, amis du plaisir, peu scrupuleux, plus habiles, ce semble, en politique -et en galanterie qu’en guerre.. Raymond-Pons II épousait Almodis, femme d’Hugues de Lusignan encore vivant. Almodis, il est vrai, le quitta peu’ de temps après pour un troisième époux. Guillaume IV s’en allait quereller Guillaume d’Aquitaine jusque dans Bordeaux, se faisait battre et prendre ainsi que sa capitale, qu’on lui rendait pourtant à condition d’être sage désormais.

Ne sachant que faire, il part, et c’est vers Rome que son inquiète activité le conduit ; il visite le pape. A son retour, il trouve une femme chemin faisant et l’épouse : c’est Emma, fille du comte de Mortain. Revenu à Toulouse, il faut qu’il se mêle du débat de l’évêque Isarn et des moines de Saint-Sernin, ce qui le fait excommunier par Grégoire VII. Mais il cède aussitôt et abandonne l’évêque dont il soutenait la cause, comme pour montrer que ce qu’il en fait c’est uniquement pour passer le temps. Dernière boutade : il va en pèlerinage en terre sainte, selon l’usage, et il y meurt (1093). Nous ne voulons pas dire cependant que la piété n’ait pas eu de part aux pèlerinages et aux expéditions fréquentes des comtes de Toulouse en Orient. Las de leur propre mobilité, ces hommes du .Midi devaient éprouver le besoin de tourner leur ardeur vers les graves et consolantes pensées de la religion.

Guillaume mourait sans enfants. Il avait cédé ses États à son frère Raymond,. comte de Saint-Gilles. Raymond de Saint-Gilles avait fidèlement suivi les traditions de famille. Excommunié d’abord par le pape pour avoir épousé sa cousine, il s’était séparé d’elle, puis était allé quérir une autre épouse en Sicile. Il en avait ramené Mathilde, fille du comte Roger, avec de magnifiques présents. Un peu plus tard, il célébra ses troisièmes noces avec une fille naturelle d’Alphonse VI, roi de Castille. Il n’en eut pas moins la visite du pape Urbain II en 1095, et deux ans après, ayant réglé ses affaires, fait aux églises de nombreuses donations et laissé ses États à son fils Bertrand, il se croisa et partit pour la terre sainte à la tête de ses nombreux vassaux et de cent mille hommes. Il se montra un des chefs les plus sages et les plus braves de la première croisade. Il avait fait voeu de mourir en Palestine et tint parole : il mourut, en effet, au siège de Tripoli, après avoir refusé deux fois le trône de Jérusalem (1105).

A l’occasion de la croisade, la maison de Toulouse, comme toutes les autres, se choisit des armoiries. C’était : une croix clichée, vidée, pommetée et alésée d’or sur un champ de gueules. L’imagination tout enflammée du prestige de la terre sainte, les comtes, de Toulouse négligeaient un peu leurs États. Ils avaient cependant de dangereux voisins dans les ducs d’Aquitaine. Le jeune Bertrand fut pendant deux ans chassé de Toulouse (1098-1100).

Bientôt il part à son tour pour la Palestine et laisse le comté à son très jeune frère Alphonse (1109). Alphonse était né en Orient pendant la première croisade, ce qui l’avait fait surnommer Jourdain. Guillaume d’Aquitaine, soutenu par le vicomte de Béziers, dépouilla sans peine ce pauvre enfant. Alphonse s’eu alla en Provence. Quatorze ans après (1123), comme il était en guerre avec le comte de Barcelone, qui le tenait assiégé dans Orange, il vit arriver à son secours les Toulousains, qui le délivrèrent après s’être délivrés eux-mêmes. Il revint à Toulouse, mais n’y demeura pas constamment. En 1131, il assiste au nombre des douze pairs au sacre de Louis VII ; en 1140, il se rend en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle ; à son retour, il félicite ses sujets d’avoir résisté au roi de France, qui avait voulu s’emparer de Toulouse au nom d’Éléonore de Guyenne.

Enfin, après avoir eu à tenir tête à plusieurs de ses vassaux ligués contre lui avec le comte de Barcelone, il s’en alla, en 1148, comme son père et son frère, mourir en terre sainte, empoisonné, dit-on, par la reine de Jérusalem. Il s’y était rendu en compagnie d’un fils et d’une fille naturels, qui furent faits prisonniers pas les musulmans, et la fille fut épousée par le sultan Noureddin. Ce fut un des comtes les plus chers aux Toulousains, qui lui devaient leurs principaux privilèges.

Raymond V eut un règne fort agité. Raymond-Trencavel, vicomte de Béziers, et Guilhem VI, seigneur de Montpellier, lui retirèrent leur hommage pour le transporter au comte de Barcelone. Il les battit, les fit prisonniers et ne les relâcha qu’en les obligeant à le reconnaître de nouveau pour leur suzerain (1153). Mais plus tard ils violèrent leur serment et renouèrent la ligue, soutenue cette fois par Henri II, roi d’Angleterre. Henri se présenta devant Toulouse et essaya de s’en emparer au nom d’Éléonore de Guyenne devenue sa femme.

L’intervention de Louis VII l’obligea de se retirer. Mais Raymond n’en avait pas moins fort à faire avec Alphonse, roi d’Aragon et comte de Barcelone. Il avait épousé Constance, soeur de Louis VII, épouse en premières noces d’Eustache de Blois, et à ce dernier titre qualifiée de reine d’Angleterre. Mais bientôt il l’avait répudiée pour prendre la veuve et l’héritière de Raymond-Bérenger, comte d’Arles. Alphonse, qui avait des droits sur cet héritage, le lui enleva, et Richard Coeur de Lion s’étant joint à tous ses ennemis en 1189, il eût succombé à cette coalition formidable si Philippe-Auguste n’était pas devenu son allié contre le roi d’Angleterre. On l’appelait le bon Raymond. Il aimait et protégeait les troubadours. La paix lui eût bien mieux convenu que ces guerres continuelles ; et cependant il mourut fort à propos pour n’en pas voir de plus terribles (1194).

Raymond VI était déjà marié quand il devint comte de Toulouse. Mais, comme Richard Coeur de Lion lui offrit la main de sa soeur Jeanne, veuve du roi de Sicile, avec l’Agénois pour dot et un traité fort avantageux, il n’hésita pas à congédier sa première femme. Par ce traité, richard renonçait à tous ses droits sur Toulouse et rendait le Quercy. Un peu plus tard Jeanne étant morte, Raymond épousa Éléonore, sœur du nouveau roi d’Aragon, Pierre II, dont l’alliance lui fut désormais acquise.

On peut remarquer combien les comtes de Toulouse étaient considérés : ils épousaient des soeurs et des veuves de rois. Malheureusement une tempête effroyable s’amoncelait déjà sur cette brillante puissance dont personne alors n’eût soupçonné la chute prochaine. Nous parlons de la croisade contre les albigeois, déjà racontée ailleurs avec plus de détail que nous ne le ferons ici (voir l’histoire du département du Tarn). Dès 1165, le concile de Lombers avait anathématisé les albigeois. Raymond VI, au gré du pape Innocent III, ne les traita pas avec assez de sévérité. Pierre de Castelnau lui fut envoyé et périt assassiné.

Ce fut le signal. Cent mille croisés descendent sur les bords de la Méditerranée ; Béziers, Carcassonne succombent. Raymond court auprès de Philippe-Auguste, qui n’ose écouter ses plaintes, auprès du pape, qui l’amuse de vaines promesses. Pendant ce temps, Simon de Montfort lui enlève toutes ses places, et enfin la bataille de Muret ruine la dernière espérance du comte de Toulouse (1213). Pour épuiser toutes les ressources, il va trouver en Angleterre le roi Jean et n’en obtient rien. Alors il abdique dans les mains du légat, espérant que le pape lui rendra ses États à titre de fief du saint-siège. Au contraire, le concile de Montpellier les adjuge à Simon de Montfort (1215).

Reste en dernier recours la pitié d’innocent III : Raymond retourne à Rome avec son fils. Innocent montre pour eux des dispositions bienveillantes, mais lui-même était entraîné ; il décida pourtant que les terres à l’est du Rhône seraient mises en séquestre pour être plus tard rendues au jeune comte, « s’il en était digne. » Innocent meurt, les deux Raymond reviennent et sont accueillis triomphalement. Par une guerre vive, ils disputent leurs États à Simon de Montfort, qui, enfin, est tué sous les murs de Toulouse (1218). Son fils, Amaury, trop faible pour lutter tout seul, appela à son secours Louis de France, qui, devenu roi en 1223, accepta le legs qu’il lui fit des domaines enlevés à la maison de Saint-Gilles. Dans cet intervalle, Raymond VI mourut (1222), et, quoiqu’il eût toujours protesté de son orthodoxie, quoiqu’on n’eût pas en réalité à lui reprocher autre chose que sa douceur envers les hérétiques, les longs efforts de son fils ne purent obtenir pour ses restes la sépulture consacrée ; son corps, enfermé dans un cercueil de bois, demeura exposé à la porte du cimetière Saint-Jean, où on le voyait encore au XIVe siècle.

Raymond VII eut quelque répit. Louis VIII, à peine maître d’Avignon, mourut en chemin (1226), de sorte que la couronne tomba sur la tête d’un mineur. Mais la régente, Blanche de Castille, ne voulut rien abandonner des droits que son époux avait acquis par la cession d’Amaury. Dès 1227 la guerre recommençait contre Raymond. Il fut vainqueur à Castelsarrasin, mais la cruauté avec laquelle il traita les vaincus ranima le feu de la croisade. Accablé par des forces supérieures, il consentit l’année suivante à accepter la médiation de l’abbé de Grandselve et du comte de Champagne, et se rendit à Meaux.

Là fut conclu le désastreux traité, ratifié à Paris le jeudi saint, 12 avril 1229, au parvis Notre-Dame ; Raymond promit au roi, au légat. et aux prélats assemblés de poursuivre à outrance les hérétiques, et pour ce qui concernait ses États, on l’obligea de parler ainsi : « Le roi, me voulant prendre à merci, donnera en mariage ma fille que je lui remettrai à l’un de ses frères ; il me laissera tout le diocèse de Toulouse ; mais, après ma mort, Toulouse et son diocèse appartiendront au frère du roi qui aura épousé ma fille et à leurs enfants, à l’exclusion de mes autres héritiers ; et si ma fille meurt sans postérité, lesdites possessions appartiendront au roi et à ses successeurs. Le roi me laissera l’Agénois, le Rouergue, la partie de l’Albigeois qui est au nord du Tarn, et le Quercy, sauf la ville de Cahors. Si je meurs sans autres enfants nés d’un légitime mariage, tous ces pays appartiendront à ma fille, qui épousera un des frères du roi, et à leurs héritiers. Je cède au roi et à ses hoirs à perpétuité tous mes autres pays et domaines situés en deçà du Rhône dans le royaume de France ; quant aux pays et domaines que j’ai au delà du Rhône dans l’empire (marquisat de Provence venaissin), je les cède à perpétuité à l’Église romaine entre les mains du légat. Je détruirai à ras terre les murs de la ville de Toulouse et comblerai ses fossés ; il en sera fait de même de trente autres villes et châteaux. Pour l’exécution de ces articles, je remettrai aux mains du roi le Château-Narbonnais et neuf autres forteresses, qu’il gardera dix ans durant. »

Quand il eut fait cette triste déclaration, accompagnée d’une promesse de 10 000 marcs d’argent aux églises, de 10 000 marcs d’argent au roi, Raymond fut admis dans la cathédrale pour y recevoir l’absolution. « Ce fut pitié, dit Puylaurens, que de voir un si grand homme, lequel si longtemps avait résisté à tant et de si grandes nations, conduit jusqu’à l’autel, nu en chemise, bras découverts et pieds déchaux. »

Avec Raymond VII succomba la nationalité distincte des peuples du midi de la France, cette nationalité qui se marquait par une civilisation, une langue particulières, différence si bien sentie alors qu’elle fit désigner ces contrées sous le nom de Languedoc.

Nous n’avons point employé jusqu’ici, pour ne point faire d’anachronismes, cette dénomination, qui n’apparaît, en effet, qu’au XIIIe siècle. Quoique certains auteurs prétendent la faire dériver de l’allemand land, Goth (pays des Goths), il est incontestable que la véritable étymologie est langue d’oc, c’est-à-dire langue où oui se dit oc, par opposition aux pays de la langue d’oil, pays du nord de la France, où oui s’écrivait alors oil. Joinville a écrit, on ne sait par quel caprice, langue torte. Cette nationalité dissidente fut donc enveloppée dans la vaste unité catholique, dont elle se séparait par des doctrines hétérodoxes, et l’inquisition, introduite dans le pays, fut chargée de l’y retenir ; puis, du même coup, dans l’unité française, dont elle dut accepter les moeurs et le génie plus sévères.

Rien n’est plus triste que la fin de la vie de Raymond VII. Puissance déchue, humiliée, étroitement surveillé, obligé de persécuter ses sujets malgré ses secrètes sympathies, s’épuisant en efforts inutiles pour l’aire réhabiliter la mémoire de son père, réussissant à se réconcilier lui-même avec l’Église, mais ne pouvant parvenir à son but caché, qui était de prolonger au delà de lui-même la ligne mâle de la maison de Saint-Gilles, dans l’espoir qu’elle se relèverait quelque jour, il voulait à tout prix avoir des fils, et se rendit au concile de Lyon pour faire casser son mariage avec Marguerite de La Marche ; il comptait épouser Béatrix, héritière du comte de Provence ; un plus puissant la lui enleva.

Son dessein était deviné et traversé par des intrigues que la force appuyait. Sous le prétexte d’un pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, il se rendit en Espagne pour négocier une autre alliance et ne réussit pas. Enfin, pour mieux paralyser ses efforts, saint Louis lui envoya l’impérieuse invitation de le suivre à la croisade de 1248, dorant du reste cette dernière rigueur d’offres brillantes, lui promettant le duché de Narbonne, 20 000 francs pour le voyage, et le pape lui promettait aussi 2 000 marcs sterling.

Il mourut avant de partir pour cet exil, dont l’idée seule, salis doute, lui donna le coup de la mort. Du moins, avant de descendre au tombeau, le dernier des Saint-Gilles voulut donner à ses sujets une preuve suprême de sa tendresse, et protéger autant qu’il était en lui leur avenir livré à des mains étrangères. Il fit un testament où il confirmait les privilèges et coutumes dont jouissaient les barons, chevaliers et autres vassaux, les églises, les villes, les châteaux et les villages de ses domaines, avec défense de leur causer aucun préjudice touchant les tailles et autres impositions qu’ils lui avaient accordées, non par devoir, mais de leur propre volonté.

La noblesse d’Aquitaine, qui devait dominer pendant plusieurs siècles sur une grande partie du midi de la France, relevait au XIe siècle de deux suzerainetés principales, le duché d’Aquitaine et le comté de Toulouse ; elle se divisait en deux groupes très distincts, composés, le premier et le plus nombreux, d’hommes de sang romain et de sang goth ; le second et le moins fort, d’hommes de race tudesque.

Les nobles romains, héritiers des villas de leurs pères, transformées depuis longtemps en châteaux, avaient réussi à conserver, à travers les invasions, l’influence attachée au prestige de la naissance et aux richesses ; c’étaient eux qui possédaient la majeure partie du sol et des populations rurales. Les nobles germains, au contraire, représentant ces Francs violemment jetés dans le pays par les irruptions de Pépin et de Charlemagne, n’avaient point relativement des possessions territoriales aussi étendues, mais ils occupaient les hauteurs du pouvoir. Les ducs, les comtes, les vicomtes, les marquis, dernière expression de l’occupation la plus récente et la plus tenace, étaient de race franque partout, excepté en Gascogne ; la race romaine et la race gothique, produit de la vieille conquête, fournissaient les barons inférieurs et la plupart des évêques. Toutefois, ces deux éléments hétérogènes, réunis sous la forte pression de la féodalité, constituaient un seul corps, mais qui n’avait de vie et de mouvement que ce que lui en prêtaient les traditions de Rome. Celles-ci imprimaient encore leur couleur néo-latine sur tous les faits sociaux.

Chaque seigneur, visant l’indépendance, pressurait ses vassaux pour y parvenir, et leur arrachait incessamment leur sang et leur argent. Outre les impôts transmis avec fidélité par la tradition du fisc romain et que les barons avaient hérités du roi et. maintenus comme la décime ou taille réelle, la scriptura ou droit de pacage, les redevances de la douane ou tonlieu (teloneum), une foule d’autres droits particuliers s’étaient établis, selon les caprices et les besoins individuels des barons. Les ducs et les comtes jouissaient premièrement du droit des trésors qui leur attribuait l’entière propriété de toute matière métallique trouvée dans leurs domaines.

Ils avaient ensuite le droit de naufrage ou de varech ; Le droit d’établissement des foires et marchés ; le droit de marque ou de représailles, dont les puissants abusaient, quoiqu’il ne dût s’exercer, selon les jurisconsultes, qu’après le jugement et contre le contumace ; le droit de chasse ; le droit de ressort ou d’évocation des causes à leur tribunal ; le droit de sauf-conduit ou de guidage ; le droit des noces établi par Caligula ; le droit de couronne consistant dans un cercle d’or surmonté de roses d’or ou d’argent, qu’on offrait au duc le jour de son sacre ; le droit de sceau pour les chartes données ; et enfin le droit de justice.

A ces droits purement féodaux se joignaient ceux que les seigneurs imposaient aux marchands. Longtemps le commerce avait été anéanti par les invasions des musulmans et des Scandinaves ; lorsque nos côtes furent délivrées de ces barbares visiteurs, une certaine activité commerciale se réveilla, des navires furent construits dans nos ports où se nouèrent des relations internationales ; mais cette sécurité relative n’existait point à l’intérieur.

Aussitôt que les marchands voulurent remonter les rivières, s’ils n’eurent point à solder, comme jadis, le droit d’entrée, le droit de salut, le droit de pont, le droit de rive, le droit d’ancrage, le droit de déchargement et le cespilaticum pour la place où l’on posait les marchandises débarquées, il fallut qu’ils payassent l’aubaine en passant sous les tours des seigneurs riverains, le péage en s’arrêtant dans leurs ports, et tant d’oboles par ballot en exposant leurs marchandises en vente dans les foires qui appartenaient aux barons ou aux monastères.

Ceux qui voyageaient sur les routes n’étaient guère plus heureux. A chaque pas, leurs lourds chariots étaient forcés de s’arrêter devant des châteaux, des bastilles, des haies qui devenaient comme autant de douanes, où ils avaient à se libérer de quelques redevances, sans quoi ils couraient risque d’être pillés.

L’agriculture, qui avait souffert plus encore que le commerce pendant les invasions, n’était pas moins enchaînée dans son développement ; à peine si l’avidité féodale laissait aux serfs ruraux le temps de défricher un sol où la charrue à chaque sillon se heurtait à des ruines, à des ossements, à des tronçons d’armes. Dès que le serf avait semé, le seigneur était impatient de recueillir, et il se faisait sa part avec tant d’injustice et d’inhumanité, que le malheureux qui avait arrosé cette moisson de ses sueurs périssait souvent de faim dans sa chaumière vide, après avoir porté les gerbes dans les greniers du donjon.

Voici, sur ces déplorables abus, un témoignage qui n’est pas suspect ; c’est le fragment d’une lettre écrite par Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, à saint Bernard de Clairvaux : « Personne n’ignore combien les seigneurs séculiers oppriment la classe rurale et les serfs ; ces maîtres injustes ne se contentent pas de la servitude ordinaire et acquise, mais ils s’arrogent sans cesse les propriétés avec les personnes, et les personnes avec les propriétés : outre les redevances accoutumées, ils leur enlèvent leurs biens trois ou quatre fois dans l’année, et, aussi souvent que la fantaisie leur en prend, ils les grèvent d’innombrables services, leur imposent des charges cruelles et insupportables, et ainsi les forcent presque toujours à abandonner leur propre sol et à fuir dans les pays étrangers. »

Si l’on en croit les moines, le sort de leurs serfs était beaucoup plus doux. Hormis la liberté, ils possédaient tout ce qui suffit à l’existence animale, la paix et d’assez bons maîtres ; ceux-ci ne les vendaient jamais, fidèles à la maxime chrétienne qu’un vil métal ne pouvait payer l’être racheté. par le sang du Messie. Ils ne leur imposaient pas non plus de fardeau au-dessus de leurs forces. Mais, bien que tempéré par l’influence des idées évangéliques, cet esclavage n’était pas moins la consécration du fait odieux de la propriété humaine, que la loi nouvelle semblait avoir voulu détruire.

En 1298, Philippe le Bel avait aboli la servitude de corps et de vasselage dans la sénéchaussée de Toulouse ; mais cette ordonnance n’avait jamais été reconnue, tant les vieux usages étaient difficiles à déraciner. Les conditions sociales n’avaient pas changé. Les hommes étaient toujours divisés en quatre classes séparées complètement, et placés dans la vie avec une inégalité monstrueuse.

Aux derniers degrés de la société, on trouvait toujours ce bétail servile abruti par quinze siècles d’esclavage et qui ne concevait pas d’autre existence que de naître, travailler et mourir pour le seigneur. Ces malheureux formaient deux groupes, on pourrait presque dire deux espèces, où la servitude allait se graduant : ainsi les serfs de corps appartenaient au seigneur, qui pouvait les vendre, les donner, les échanger contre tout objet mercantile, comme bon lui semblait ; ils n’avaient de volonté et d’initiative que la sienne. Les serfs de corps et de glèbe étaient les anciens mancipia de Rome, encore attachés au domaine du seigneur et l’arrosant, de père on fils, de leurs sueurs héréditaires. Ils ne pouvaient faire un mouvement ni les uns ni les autres sans se heurter au joug féodal. S’ils tuaient une vache, le bailli venait chercher le foie pour le seigneur ; s’ils voulaient couper leurs raisins, il fallait apporter la première charge et la plus belle au seigneur ; si le seigneur contractait un emprunt, ils devenaient forcément ses cautions ; s’il faisait la guerre, ils se battaient pour lui et à leurs dépens ;’ s’il était pris, ils le rachetaient. Toutes les fois qu’il l’exigeait, ils étaient tenus de le suivre en armes. Toutes les fois que le désoeuvrement le poussait hors de son château, il avait le droit, lui et sa suite, de disposer de leur logis, de leur pain, de leur vin, de leurs volailles.

Ce qui échappait à la rapacité du seigneur, quand il n’était ni évêque, ni abbé, ni clerc, l’Eglise venait le chercher sous forme de dîme. Les serfs ne vivaient donc dans le labeur et l’angoisse que pour que le clergé et la noblesse pussent vivre dans le loisir et l’abondance ; or les nobles et les clercs leur enlevant tout, il ne leur restait que leur dégradation morale et une affreuse pauvreté. Les masures où croupissaient misérablement ces populations étiques étaient chaque jour visitées par la fièvre, la famine et la peste, tandis que, derrière les murs opulents du château ou de l’abbaye, la santé animait de ses fraîches couleurs les joues de la châtelaine et fleurissait l’embonpoint vermeil de l’abbé.

Un philanthrope, couronné en 1771 par l’Académie d’Amiens, le docteur Maret, donnait, dans un Mémoire d’une véracité non contestée, le résultat de ses consciencieuses recherches sur l’état sanitaire de ces temps néfastes : il y eut dix famines dans le Xe siècle, vingt-six dans le XIe, deux dans le XIIIe. On déterrait les morts, et l’on mit en vente de la chair humaine. Quant aux épidémies, on compte treize pestes dans le Xe siècle, vingt-quatre dans le XIe et deux dans le XIIe.

En face d’une pareille existence, on comprend que la pensée de l’affranchissement était le rêve passionné et incessant de toute intelligence que la servitude et la misère n’avaient pas éteinte. Ces affranchissements devinrent moins rares à l’époque des croisades, alors que les nobles faisaient argent de tout pour s’équiper et satisfaire au sentiment belliqueux qui s’était emparé du monde chrétien. Le taux variait selon le temps et le pays ; plusieurs documents du XIIe siècle mentionnent le prix de 250 sols.

Mais que de restrictions à la liberté ainsi obtenue ! On en pourra juger par quelques extraits des lois somptuaires établissant la ligne de démarcation non pas entre les serfs et leurs anciens seigneurs, mais entre les bourgeois enrichis des municipes et les barons.

« Que nulle femme en ses robes, ni en ses vêtements de laine, ni sur son chaperon, disaient vers 1274 les consuls de Montauban, ne porte orfroi, ni argent broché, ni aucune parure d’or, d’argent, de perles, de soie, ni d’autres pierres précieuses ; d’hermine, de loutre, de gris, ni aucun autre ornement cousu ou brodé sur le drap, mais seulement drap et bordures de peaux ou de sandale. Qu’elle ne porte chaînes d’argent, ni fermoirs, ni agrafes et ne fasse faire robe de sandale, de pourpre, de samit, de drap d’or ou de soie. On autorise toutefois lesdites femmes à porter sur leurs mantelets une tresse de soie fine du prix de 5 sols tournois et des cordons également de soie, mais sans or ni argent sur leurs robes. »

Tous les détails de la vie étaient réglés avec une tyrannie aussi minutieuse : « Que nulle dame ni autre femme de la ville ou de son territoire ne fréquente sa voisine, à moins qu’elle ne soit sa parente au second degré, sa cousine germaine, celle de son mari, ou plus proche encore, ou bien sa commère ; et que ces fréquentations ne puissent avoir lieu que le dimanche, et non un autre jour de la semaine. Sont exceptées toutefois les baladines et femmes de mauvaise vie. Une amende de 5 sols frappera celles qui iraient à l’encontre.

« Que nulle dame ou autre femme ne s’avise d’inviter à des noces ou à quelque sorte de festin que ce soit plus de quatre personnes. Sont exceptées les baladines ou femmes de mauvaise vie. Que nul homme ni aucune femme ne fasse ni ne présume faire invitation et repas, sous prétexte de fiançailles et de noces, avant d’aller à l’église. Que nul homme ou aucune femme n’aille courir les rues avec une fiancée. »

Les consuls et magistrats municipaux avaient profité des leçons de la féodalité ; les amendes remplaçaient les droits seigneuriaux. Tout homme ou femme qui entrait de jour dans le jardin, vigne ou pré d’un autre sans sa permission, était puni d’une amende de 12 deniers. Le même délit était taxé à 1 denier tournois pour une bête grosse, et à une obole pour brebis, chèvres ou chevreaux. Les maraudeurs surpris la nuit dans les vignes et jardins encouraient la peine de 20 sols d’amende, et les marchands qui vendaient à faux poids celle de 60.

Les bouchers ne pouvaient mettre en vente que de la viande bonne et saine au jugement des consuls. Il ne leur était permis de gagner qu’un denier par sol, sous peine de 60 sols d’amende et de punition corporelle si la viande semblait mauvaise. Il était expressément défendu de vendre un objet avant qu’il eût paru sur la place publique.

Les testaments écrits ou faits verbalement devant des témoins dignes de foi étaient valables, pourvu que les enfants ne fussent pas fraudés, bien qu’on n’eût pas suivi d’ailleurs les formes du droit. Si quelqu’un épousait une femme apportant 1 000 sols pour dot, le mari lui en assurait 500 à titre de donation nuptiale. Si la femme mourait avant lui, il conservait la jouissance de cette dot sa vie durant, et la dot, après son décès, revenait aux héritiers de la femme. Que si, au contraire, celle-ci survivait à son mari, elle recouvrait sa dot. Cette législation, équitable en apparence, entraînait malheureusement des contestations fréquentes et coûteuses. Les paroles grosses ou contumélieuses coûtaient à ceux qui les avaient proférées 24 deniers : 12 pour le délit, et 12 pour la criée de la peine.

On payait pour avoir tiré malicieusement l’épée contre quelqu’un, même sans le frapper, 20 sols d’amende, 30 sols s’il était blessé et que le sang coulât ; 60 s’il perdait un membre, plus les dommages intérêts. L’homicide, outre la peine capitale, entraînait la confiscation de tous les biens du coupable. Les adultères surpris en flagrant délit et nus, par un ou deux consuls ou par deux habitants dignes de foi, devaient courir nus par la ville, ou payer 100 sols d’amende.

Le nouveau comte de Toulouse, Alphonse, ne se montra que rarement avec Jeanne, son épouse, dans ses nouveaux États, qu’il gouverna la plupart du temps du château de Vincennes. Tous deux moururent en 1271, au retour de la croisade de Tunis. Philippe le Hardi, leur héritier, réunit le Languedoc à la couronne de France. Aux deux sénéchaussées de Beaucaire et de Carcassonne, créées par saint Louis, Philippe en ajouta quatre pour le Toulousain, la Provence, le Rouergue et le Quercy.

L’administration royale, en prenant possession du Languedoc, trouva encore ce pays dans une situation prospère. Les juifs y ’avaient toujours joui d’une protection souvent condamnée par l’Église, mais très favorable au commerce. La bourgeoisie y était riche, puissante et presque l’égale de la noblesse. Elle se réunissait souvent en assemblées qui furent le germe des états de Languedoc, plus tard si utiles à la province.

On en fait remonter la première origine au Xe siècle. On cite une assemblée des principaux Toulousains (optimates Tolosa), convoquée en 1114 par Louis le Gros, puis celle que Simon de Montfort réunit à Pamiers en 1212. Louis IX régla le mode des assemblées pour la sénéchaussée de Beaucaire ; en 1269 et 1271, on en voit à Carcassonne et à Béziers, où la noblesse et le clergé se réunissent avec les bourgeois représentés par deux consuls de chacune des principales villes. Enfin, en 1303, Philippe le Bel vient à Toulouse réunir toutes ces assemblées particulières en véritables états généraux de la province. Le tiers état envoyait deux députés élus par chaque ville de trois cents feux et au-dessus. L’archevêque d’Auch présida la première assemblée ; plus tard (1630), l’archevêque de Narbonne fut président de droit comme primat du Languedoc. Ces états, qui d’abord n’eurent pas de lieu de réunion déterminé, adoptèrent par la suite Montpellier. Leur principal objet était le vote des impôts, dont la répartition se faisait ensuite par les assemblées de diocèse, appelées pour cette raison assiettes.

Quoiqu’il eût fort à souffrir de l’invasion du prince de Galles en 1366, des ravages des grandes compagnies et de l’administration désastreuse des ducs d’Anjou et de Berry, frères de Charles V, le Languedoc fut cependant moins malheureux au XIVe siècle que le nord de la France. Il jouit ensuite du repos jusqu’à l’époque des guerres de religion. Il eut alors pour gouverneur Henri de Montmorency-Damville, qui jusqu’après la Saint-Barthélemy se montra l’adversaire acharné et implacable des protestants. Trahi alors par la cour qu’il servait si bien, il transigea avec les calvinistes, se fit le chef du tiers parti, et acquit dans la province une influence considérable. En 1579, il se rapprocha de la cour, qui le nomma maréchal, et combattit pour son prédécesseur Joyeuse, devenu le chef de la Ligue dans le Midi. Vingt ans après, il se rallia à Henri IV, qui le nomma connétable, et Joyeuse ayant fait aussi sa soumission, la province jouit en paix des résultats de l’édit de Nantes.

Cette paix fut troublée sous Louis XIII par les tentatives du duc de Rohan en 1621, puis, en 1632, par celle de Henri II de Montmorency, qui, profitant de l’ascendant dont il jouissait par sa famille et par son titre de gouverneur dans le Languedoc, prétendit le faire soulever, et fut lui-même vaincu à Castelnaudary et mis à mort. Richelieu supprima dans cette province les gouverneurs militaires trop dangereux, et mit à la place des intendants. Deux généralités furent établies : celle du haut Languedoc à Toulouse, celle du bas Languedoc à Montpellier. Louis XIV rétablit ce gouvernement, mais le divisa en trois lieutenances générales.

Sauf la révolte des camisards et les terribles exécutions ordonnées par Louis XIV, et qui troublèrent moins le Languedoc tout entier que les Cévennes et le pays de Nîmes (voir l’histoire du département du Gard), le Languedoc n’éprouva plus d’autre secousses au XVIIe siècle, et le magnifique canal creusé par Riquet dota la province de nouveaux débouchés en faisant communiquer les deux mers étonnées, pour employer le langage de Boileau. Néanmoins les guerres interminables et les impôts accablants l’avaient réduite à la misère quand mourut Louis XIV.

Ce fut particulièrement par les soins intelligents des états de Languedoc que cette belle province se releva au XVIIIe siècle. On vit peu d’états provinciaux dans ce siècle, comme dans le précédent, aussi éclairés, aussi habiles à stimuler l’industrie et le commerce par des encouragements sagement distribués.

Ils ne faisaient que se rendre justice lorsque, en 1780, dans un mémoire présenté au roi, répondant aux reproches faits à leur administration, ils disaient que, si les provinces voisines de la capitale profitaient des progrès qui s’y faisaient et des connaissances qui s’y développaient, il n’en était pas de même des provinces éloignées, auxquelles Paris « ne rend pas ce qu’il en reçoit ; » que ces provinces étaient obligées, par conséquent, « de trouver en elles-mêmes leur force et leur appui ; » et qu’enfin c’était aux encouragements des états que le Languedoc devait son beau commerce des draps du Levant, « enlevé à l’industrie anglaise, et qui ne connaît plus d’ennemis que les gênes intérieures qu’on lui oppose, » ses nombreuses plantations de mûriers « dans un pays où il a fallu leur former un terrain et porter à bras d’hommes sur des pics escarpés le sol sur lequel ils devaient naître ; » ses filatures de laine, de soie, de coton, ses belles teintures rouges, l’exploitation de ses mines de charbon de terre, « que la rareté du bois rend si précieux, » l’emploi de ce minéral aux verreries, aux eaux-de-vie, aux huiles « et bientôt à la fabrication du fer, si les succès répondent aux espérances, » etc.

« Aussi oseront-ils (les états) dire à Sa Majesté. que le moment de leur assemblée offre un spectacle intéressant par l’empressement avec lequel chaque citoyen vient leur faire part de ses découvertes et de ses projets. Il n’y a presque point d’année où quelque chose d’utile ne soit proposé... » Il faut ajouter toutefois qu’à la fin de leur existence, à l’époque de la Révolution, les états de Languedoc, dominés par le clergé, changèrent de caractère, et on les accusa de dégénérer en théocratie. Au reste, ils disparurent alors avec toutes les anciennes institutions. Le Languedoc fut alors partagé en huit départements : Haute-Garonne, Tarn, Tarn-et-Garonne, Aude, Hérault, Gard, Lozère, Ardèche. Pendant la Révolution, le département de la Haute-Garonne n’eut heureusement que peu de désordres à déplorer ; Toulouse. comme toutes les grandes villes de France, paya néanmoins sa dette de sang à la Terreur ; plus tard vinrent les campagnes d’Espagne, qui donnèrent une certaine animation aux diverses industries d’approvisionnement du pays. En 1814, l’armée anglaise vint sous les murs de Toulouse se heurter contre les légions aguerries du maréchal Soult, duc de Dalmatie.

Après la désastreuse journée de Waterloo, le général Ramel qui, pendant les Cent jours, chargé du commandement militaire, avait rempli ses fonctions avec une grande sagesse, ne put trouver grâce devant le fanatisme politique de quelques Toulousains. Les verdets, tel était le nom que prirent les plus exaltés royalistes, excitèrent cette populace q que l’on rencontre dans toutes les grandes villes, et dont les mauvaises passions sont toujours si faciles à émouvoir ; elle se porta menaçante et exaltée, entraînée par une furieuse farandole jusque sous les fenêtres de l’hôtel habité par l’infortuné général, qui fut impitoyablement massacré. Cependant la Restauration et la monarchie de Juillet furent des époques de calme et de prospérité pour les habitants de la Haute-Garonne, que vint seulement émouvoir un instant la révolution de 1848.

 
 
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