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Coquecigrues. L'étymologie des mots de la langue française. Origine, racines. - Histoire de France et Patrimoine


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Savoir : Étymologies

L’étymologie de mots de la langue française expliquée et analysée. Origine, racines de mots usuels ou méconnus


Coquecigrues
Publié le vendredi 20 janvier 2012, par LA RÉDACTION


 
 

C’est au sujet de ce mot qu’on pourrait dire, autant d’hommes, autant de sentiments. Encore ne comptons-nous les femmes ni les enfants.

Les uns croient qu’il s’agit de quelques plantes légumineuses aux formes contournées ou gigantesques, telles que concombres, citrouilles, potirons ou calebasses ; les autres, de hochepots empoisonnés, produit de la cuisine de quelque sorcière ; les autres, de quelque espèce de volaille ou de volatile, comme le mot paraît l’indiquer ; de quelque animal monstrueux, tel que la bête du Gévaudan ou le serpent de mer ; de revenants, de loups-garous.
Or, comme un pape il y loge (au ciel) à cette heure ;
Il vit là-haut cependant qu’on le pleure ;
Il voit sans yeux ce qu’il a débité,
Sçait si la lune est un orbe habité
De farfadets ou de cocquesigrues.
(Saint-Amant, Épistre ait baron de Villarnoul)

Mais c’est le cas de répéter après Rabelais : « Voilà de plaisants coquesigrues ! » La vérité est qu’il faut chercher dans les dictionnaires pour savoir ce que ce mot signifie ; mais il n’y faut pas chercher d’où il vient ; tous ont oublié de nous en informer. On ne sache même pas qu’un seul étymologiste nous ait fourni la moindre lumière à cet égard. Essayons d’y suppléer.

Coquecigrues signifie balivernes, niaiseries, fariboles, contes à dormir debout, choses qui ne valent pas la peine qu’on en parle, des riens, des moins que rien. Nous avons cité un passage de Rabelais ; en voici d’autres de sources plus modernes. Madame de Sévigné écrit : « Je vais dans ce mail ; je trouve mille coquecigrues », ou encore, « J’ai vu élever fort bien les petites filles ; on ne leur apprend point à mentir, ni à dissimuler leurs sentiments ; point de coquecigrues, ni d’idolâtrie. »

On appliquait ce mot tantôt aux personnes, tantôt aux choses. Nous disons nous-mêmes encore, en parlant d’un niais ou d’un sot fieffé : C’est un grand coquecigrue. « Ardi, tenez, c’est tout fin dret comme ce grand cocsigruë de monsieur du Mény ; vous savez bian ? qui avet ces grands penaches, quand je demeurois chez mademoiselle de Carnay. » (Cyrano de Bergerac, le Pédant joué, acte II, scène III).

Il avait les deux genres ; nous les lui avons maintenus. Il n’y a donc plus de doute ni sur le sexe, si l’on peut dire, ni sur la signification de coquecigrues.

Reste à trouver son étymologie. Elle est plus savante qu’on ne croirait, car elle est grecque, tout ce qu’il y a de plus grec. Partageons-le d’abord en deux, coqueci et grues, et parce que la queue est ce qu’il y a de plus difficile à écorcher, commençons par la queue.

Les Grecs, pour exprimer une chose sans valeur, ou qui n’en avait pas plus que si elle n’existait pas, se servaient du monosyllabe γρυ. On le traduit par rognure ou ordure d’ongle ; un fétu, un rien. Il est probable que l’espèce de grognement par lequel on exprime qu’on ne veut pas, ou qu’on ne peut pas répondre à une question, est ce qui a donné lieu à l’emploi de ce monosyllabe. Il se compose, en effet, des trois premières lettres de γρυλλη qui signifie grognement de pourceau.

Pour avoir une idée exacte de l’emploi qu’on a fait de ce mot, il faut lire principalement les érudits du seizième siècle qui ont écrit en latin, et qui l’ont fourré partout, dans leurs thèses, dans leurs ouvrages de critique, dans leurs correspondances. Ils ne manquent pas de l’introduire chaque fois qu’ils témoignent du peu de cas qu’ils font d’un livre ou d’un auteur, et, dans leurs querelles, ils triomphent du silence forcé ou calculé de leurs adversaires, et se vantent de leur avoir fermé la bouche, en répétant à satiété : Ne γρυ quidem respondit.

γρυ signifiant à lui seul ce que signifient en français coqueci et grues réunis, il paraît bien que la dernière syllabe de coquecigrue est ce même mot γρυ et l’étymologie de coqueci ne saurait y contredire.

On trouve, en effet, dans le Dictionnaire de Henri Estienne, cicus, γρυχοχχος. Or cicus ou plus exactement ciccus, en latin, est la pellicule qui tient séparés les uns des autres les grains de la grenade. Au figuré, c’était quelque chose de nulle importance, ut hilum. Plaute écrit :

Eluas tu an exungare, ciccum non interduim.
Baigne-toi, oins-toi, je m’en soucie comme de rien.

A ciccus correspondait en grec χοχχος dont il est certainement le dérivé, et qui signifiait la même chose. Témoin ce vers de Timon le Syllographe, cité dans les Analectes de Brunck : « Je suis pauvre de génie, et mon esprit n’est rien. » De χοχχ&omicron ;ς est venu un mot que nous écririons en latin coccion. En retranchant la dernière syllabe de coccion, on a cocci, qui est le pendant de nauci et de flocci, génitifs adverbialisés, – pour employer un néologisme – de naucus et de floccus, et qui se prend au même sens. En ajoutant ce cocci à gru, on a coccigru, d’où coquecigrues.

 

 


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