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Molière et Louis XIV : naissance de la pièce du Bourgeois gentilhomme. Ambassadeur turc Soliman Aga - Histoire de France et Patrimoine


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Anecdotes insolites

Petite Histoire de France et anecdotes, brèves et faits divers insolites, événements remarquables et curieux, événements anecdotiques


Le Bourgeois gentilhomme :
commandé par Louis XIV à Molière
pour laver un affront ?
(D’après « Cahiers de l’Association internationale
des études francaises », paru en 1957)
Publié / Mis à jour le mardi 31 mai 2016, par LA RÉDACTION



 
 
 
S’il est certain que le plus grand amuseur de cour, au XVIIe siècle, fut Molière, et que la plus divertissante de ses comédies est Le Bourgeois gentilhomme, qu’on a appelée une turquerie, les manuels de littérature française nous disent que le dramaturge écrivit cette pièce par ordre d’un Louis XIV désirant se venger de l’orgueil d’un ambassadeur turc, Soliman Aga. En réalité, l’envoyé n’était qu’un simple courrier, et le Roi-Soleil qui lui avait réservé un faste inouï, commanda cette comédie pour faire oublier sa méprise...

L’affirmation selon laquelle l’œuvre est liée au scandale provoqué par l’ambassadeur turc Soliman Aga, qui, lors de sa visite à la cour de Louis XIV en 1669, avait affirmé la supériorité de la cour ottomane sur celle du Roi-Soleil, n’est conforme ni à la logique, ni à la psychologie. Logiquement, un souverain puissant dispose d’autres moyens de se venger de l’arrogance d’un envoyé étranger que de recourir aux soins d’un auteur dramatique. Si ses griefs portent contre l’Etat représenté par l’envoyé, il y a la voie des représailles militaires, politiques, diplomatiques. Si c’est la personne de l’envoyé que vise le courroux royal, il y a mille façons efficaces de le lui marquer.

Psychologiquement non plus, l’explication des manuels n’est pas probante. Ceux qui connaissent la signification humaine du cri d’Hermione, lorsqu’elle dit, en songeant à Pyrrhus :

Ma vengeance est perdue
S’il ignore en mourant que c’est moi qui le tue

eh bien, ceux-là savent que, pour qui se venge, il importe avant tout que la vengeance soit sue de l’adversaire ou de l’ennemi. Or, au moment où Louis XIV commande la turquerie, il sait fort bien que ni l’envoyé, ni aucun autre Turc n’assistera à la représentation de la comédie-ballet.

Le personnage de Monsieur Jourdain, dans Le Bourgeois gentilhomme
Le personnage de Monsieur Jourdain,
dans Le Bourgeois gentilhomme
A cette première représentation du Bourgeois gentilhomme, telle qu’elle est racontée par Grimarest, qui est le premier biographe de Molière, est liée d’ailleurs une seconde énigme, sollicitant l’attention de l’histoire littéraire. L’auteur de La Vie de M. de Molière nous dit en effet ceci : « Jamais pièce n’a été plus malheureusement reçue (du roi) que celle-là ; et aucune de celles de Molière ne lui donna tant de déplaisir. Le Roi ne lui en dit pas un mot à son souper et tous les courtisans la mettaient en morceaux. » On sait que toutes les biographies de Molière reposent sur les renseignements et détails donnés par Grimarest. Il est assez plaisant de voir certains auteurs, tels que Eugène Despois et Paul Mesnard, annotateurs des Œuvres complètes de Molière, prêter en tout une foi aveugle à Grimarest et adopter tout d’un coup un ton sceptique concernant ce qu’il dit de l’attitude de Louis XIV après la première représentation du Bourgeois gentilhomme. Il est évident que c’est uniquement l’impuissance de rattacher le fait à une cause qui leur dicte ce ton.

Pourquoi Louis XIV fut-il si courroucé contre Molière ? Pourquoi, d’autre part, avait-il conçu, contre l’envoyé turc, une colère aussi vengeresse ? Ne peut-on supposer qu’il y avait un rapport, un lien entre ces deux faits ? Quel était ce lien ? Pour trouver la réponse, il convient d’étudier les relations diplomatiques entre la France et l’Empire ottoman dans les livres des historiens turcs, allemands, français : Naima, Rachid, Hammer, Ranke, d’Ohsson, La Jonquière, Lavisse et Rambaud, etc. Mais de parcourir encore les biographies de Molière, d’examiner de près la vie de Louis XIV. Rien, dans toutes ces lectures, qui puisse expliquer le double courroux du plus grand roi de France.

Un ouvrage, pourtant, permet d’aboutir à la solution en faisant voir les choses sous un jour tout nouveau. Il a pour titre : Les Mémoires du chevalier d’Arvieux, recueillies par le R.P. Jean-Baptiste Labat (1735). Il donne la clef des motifs ayant poussé Louis XIV à commander une turquerie. À l’époque qui nous intéresse, le Roi-Soleil n’avait pris le pouvoir en main que depuis huit ans, lui qui devait l’exercer pendant cinquante-quatre ans. Son jeune orgueil avait des soubresauts, qui lui faisaient faire des gestes inopinés et démesurés. Il voulait partout la première place pour lui-même et le premier rang pour la France.

Ce qu’il ne pouvait comprendre dans le domaine des relations internationales, c’était la prééminence dont jouissait l’Empire Ottoman et, aussi, l’obligation qu’avaient tous les peuples et tous les souverains de considérer l’empereur des Turcs comme leur maître, de l’appeler dans la correspondance officielle, le « Grand-Seigneur ». Il ne comprenait pas non plus pourquoi le gouvernement turc exigeait que les autres Etats envoient des ambassadeurs à Constantinople et ne daignait point d’en envoyer lui-même auprès de ces Etats. Or, tout cela faisait partie des principes du Droit international de l’époque. Les Turcs qui avaient constitué un empire aussi grand que celui des Romains et avaient pris la succession de ceux-ci, se considéraient comme les seigneurs des autres peuples. Ils avaient l’ambition de renverser l’Empire d’Autriche, de conquérir toute l’Europe. Ils estimaient, comme tous les constructeurs d’empires, qu’ils avaient une mission : celle de pacifier et de civiliser les peuples. Les Turcs avaient failli prendre Vienne au temps de Soliman le Magnifique. Ils allaient forcer de nouveau ses portes dans une dizaine d’années.

Louis XIV avait vis-à-vis de l’Empire ottoman ce qu’en psychologie moderne on appelle un complexe. Il admettait la puissance, la grandeur, l’éclat de cet Empire. Il l’enviait, le jalousait, eût voulu que la France s’étendît au point de l’égaler. C’est pourquoi il adopta vis-à-vis des Turcs une politique double. « C’est ce double sentiment qui faisait éclater sans cesse une apparente contradiction entre les paroles et les actes de la France relativement aux Ottomans », écrira plus tard Lamartine dans son Histoire de la Turquie. Il semble que nous soyons très loin du Bourgeois gentilhomme et des divertissements de la cour. Nous arrivons pourtant à des faits dont l’ensemble constitue une comédie des plus irrésistibles, comédie qui se déroula à la cour de Louis XIV et divertit beaucoup les courtisans.

Louis XIV, donc, qui jouait double jeu avec l’Empire ottoman, lui faisait d’une part des protestations d’amitié et envoyait d’autre part sa noblesse guerroyer contre les Turcs, à Saint-Gothard dans les rangs des Autrichiens, en Crète dans les rangs des Vénitiens. Sur ce dernier front, les troupes envoyées par Louis XIV, qui avaient à leur tête le duc de la Feuillade, essuyèrent une telle défaite en 1668 et le roi en fut tellement dépité qu’il crut se venger des Turcs en rappelant son ambassadeur à Constantinople, de La Haye Vautelet. Au dire de tous les historiens, français et étrangers, ce diplomate était un homme qui ne cessait de tromper aussi bien son propre gouvernement que celui auprès duquel il était accrédité.

Lorsqu’il fit savoir à la Sublime Porte, c’est-à-dire au Quai d’Orsay ottoman, qu’il était rappelé et surtout lorsqu’il déclara qu’il ne serait pas remplacé, on ne le crut pas : on pensa que c’était un nouveau bluff. Comme la personne qui servait d’intermédiaire entre le roi de France et la Sublime Porte était une personne indigne de confiance, le gouvernement ottoman décida d’envoyer un messager auprès de Louis XIV, avec une lettre du sultan dans laquelle celui-ci s’informait des raisons du rappel de La Haye et exigeait qu’il fût remplacé au plus vite par un nouvel ambassadeur. On choisit pour cette mission un nommé Soliman Aga, qui avait à la cour impériale l’emploi de Muteferrika, ce qui est à peu près l’équivalent de gentilhomme ordinaire du roi. Signalons qu’on a dit que Soliman Aga avait été simple jardinier du roi. Or, si le titre qu’il portait avant de devenir Muteferrika était en effet celui de Bostandji, le mot bostan signifiant jardin ou potager, ce titre de Bostandji avait, dans la hiérarchie des titres de la cour ottomane, perdu tout lien avec son étymologie, tout comme les titres honorifiques de la cour de France tels que Grand écuyer du roi, Grand veneur, etc.

Lorsqu’on vint dire à Louis XIV qu’il allait recevoir un envoyé du Grand-Seigneur, il n’en crut pas ses oreilles. Son rêve allait donc se réaliser au moment où il s’y attendait le moins. La menace avait porté. Voyant qu’il n’y aurait d’autre moyen de faire remplacer l’ambassadeur rappelé, la Porte avait enfin décidé, pensait Louis XIV, d’accréditer un ambassadeur auprès du roi de France. C’était un honneur qui, jusque-là, n’avait été fait qu’à l’empereur d’Autriche. Le roi était à la fois flatté et ému. Son émotion gagna la cour et la ville. Dès le mois de juillet, c’est-à-dire trois mois avant l’arrivée de l’envoyé, le bon La Fontaine disait, dans une épître adressée à une princesse :

Nous attendons un Grand Seigneur
Un bel et bon Ambassadeur
Il vient en grande cohorte...

Louis XIV donna des ordres pour que l’ambassadeur fût reçu le plus magnifiquement possible dans les villes et villages qu’il traverserait. Soliman Aga, qui avait quitté Istanbul le 12 juin, débarqua à Toulon le 4 août 1669. Lui qui se faisait une idée assez modeste de sa mission, il fut étonné de voir qu’on lui rendait partout des honneurs extraordinaires. Il fit un voyage triomphal de Toulon à Paris et y arriva le 1er novembre.

Représentation du Bourgeois gentilhomme
Représentation du Bourgeois gentilhomme
Louis XIV régla en personne, avec le goût du détail qu’on lui connaît, le cérémonial de l’accueil qui devait être fait à l’ambassadeur extraordinaire que le Grand-Seigneur daignait lui envoyer. Il voulait que tout se passât comme là-bas, chez le Grand-Seigneur. On s’enquit de la manière dont les ambassadeurs y étaient reçus et on apprit que c’était le Grand- Vizir et non le souverain qui les recevait. Mais qui figurerait le Grand-Vizir ? On décida que ce serait de Lionne, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères — ce choix créant au demeurant des jalousies, le secrétaire d’Etat n’ayant aucune primauté sur les autres secrétaires d’Etat.

C’est ici que le témoignage du chevalier d’Arvieux est primordial. Pour que l’on ne puisse pas mettre en doute sa parole, il convient de savoir qu’il connaissait le turc et qu’il fut chargé d’espionner quelque peu Soliman Aga. Chaque fois qu’il avait une conversation avec l’envoyé, il rédigeait de longs rapports, qui étaient soumis au roi et ses relations personnelles ne furent pas toujours cordiales avec l’envoyé. Voici donc ce que dit le chevalier d’Arvieux des préparatifs que fit de Lionne :

« Dès que M. de Lionne sut qu’il (l’envoyé) était arrivé à Issy, il m’envoya chercher afin de s’informer de la manière dont les Grands-Vizirs donnent audience aux ministres étrangers et comme il voulait les imiter, il me chargea de faire tout préparer dans ses offices et d’instruire ses officiers et ses domestiques de tout ce qu’ils devaient faire dans cette cérémonie, où il devait représenter le Grand-Vizir »

On fit donc rapidement construire des estrades, des divans à la turque, des tabourets orientaux. On s’approvisionna de parfum, pour en distribuer après la cérémonie, on apprit à faire des sorbets et on fit venir cette étrange boisson noire que buvaient les Orientaux et qu’ils appelaient « café ». Car c’est à cette occasion, en 1669, que le café fit son entrée en France. Le ministre de Louis XIV donna à Soliman Aga deux audiences : le 4, puis le 19 novembre 1669, chaque fois à la turque. On avait pensé que le costume habituel de de Lionne n’était pas assez solennel et on lui avait passé « une longue robe de satin noir avec la Croix du Saint-Esprit en broderie d’argent et avec une croix d’or de ce même ordre, couverte de pierreries, attachée à un cordon bleu qui lui pendait sur la poitrine », rapporte encore d’Arvieux.

Dans un de ses discours d’audience, de Lionne déclare avec humilité et douceur : « ...comme l’Empereur mon Maître ne veut point souffrir de différence de traitement entre ses Ambassadeurs et ceux de l’Empereur votre Maître, de même qu’il n’y en a point entre les deux Empereurs pour leur Dignité, leur Grandeur et leur Puissance, il m’a commandé de traiter avec vous (...) de la même manière que font les principaux Ministres de votre Empereur avec les Ambassadeurs et Envoyés, c’est-à-dire de m’asseoir sur un lit de repos et ne vous donner qu’un tabouret, de ne point avancer pour vous recevoir ou pour vous accompagner ».

Ainsi parla, selon le chevalier d’Arvieux, le ministre des Affaires étrangères de Louis XIV, au cours de l’audience qu’il donna à l’envoyé de la Sublime Porte. Les dires du chevalier sont d’ailleurs confirmés par le célèbre historien allemand Hammer, qui dit : « Suleiman (...) arriva au commencement de novembre à Paris. Le Ministre des Affaires étrangères, M. de Lionne, le reçut avec le même cérémonial dont le grand vizir avait usé à l’égard de l’ambassadeur du Roi. »

Dès la première audience donnée par de Lionne, on avait commencé à douter de la qualité et des attributions de Soliman Aga. Ce dernier avait déclaré qu’il était porteur d’une lettre de l’empereur son maître pour le roi de France et avait demandé d’être reçu par celui-ci, affirmant qu’il ne remettrait la lettre impériale qu’au roi en personne. On avait d’autre part informé Louis XIV que le mot ambassadeur se disait en turc Eltchy et on avait vainement cherché ce mot dans la lettre que l’envoyé avait remise à de Lionne de la part du Caimacam d’Istanbul. Cependant pour certains conseillers de Louis XIV, le fait même que l’envoyé insistât pour être reçu par le roi, prouvait qu’il était ambassadeur. La lettre qu’il devait remettre était certainement sa lettre de créance et on y trouverait immanquablement le mot Eltchy.

Et puis, l’envoyé était d’apparence si majestueuse, il avait si grand air qu’il était impossible qu’il fût autre chose qu’un ambassadeur : « Il était haut de taille avec un corps robuste et vigoureux, la barbe longue, bien fournie, ayant dans son attitude un certain air de majesté. » Eltchy ou pas Eltchy, il fallait donc que le roi lui accordât audience, ne fût-ce que pour être fixé sur ce qui en était. On décida que l’audience royale serait accordée le 5 décembre et on se mit en devoir de préparer une nouvelle cérémonie turque : estrades, divans, tabourets capitonnés, tapis orientaux, café, sorbets, parfum.

Il n’y a pas de doute que beaucoup de courtisans pensaient comme le chevalier d’Arvieux, qui dit naïvement ceci : « ... j’avais pris la liberté de dire (à M. de Lionne) qu’il ne me semblait pas fort convenable d’affecter les manières turques en France et qu’il aurait mieux valu recevoir l’envoyé selon la grandeur française, que de nous abaisser à prendre les leurs en abandonnant les nôtres, d’autant que pour garder une juste égalité, il ne fallait agir que comme ils agissent et comme ils ne quittent ni leurs habits, ni leurs coutumes quand ils viennent chez nous, il me semblait que c’était donner atteinte à la grandeur de notre Monarque, de nous conformer à des manières qui nous sont tout à fait étrangères ».

Mais le roi s’était mis en tête d’organiser une cérémonie qui fût en tous points pareille aux cérémonies de la cour ottomane. « M. de Guitry, dit d’Arvieux, Grand Maître de la Garderobe du Roi, par son seul voyage en Turquie et un séjour très court qu’il y avait fait, se faisait regarder comme un homme bien au fait de toutes les cérémonies turques et étant d’ailleurs extrêmement zélé pour la gloire du Roi, fut chargé de faire préparer tout ce qui convenait pour l’audience que Sa Majesté voulait donner à Soliman... » Le roi avait entendu dire que l’empereur des Turcs portait, dans les cérémonies, un habit tissu d’or — ce qui était vrai — et il croyait que plus son habit serait orné de diamants, plus il ressemblerait au Grand Seigneur. Là il se trompait, car l’empereur ottoman n’avait aucune pierrerie sur son habit, excepté celle qui ornait son agrafe.

Louis XIV se commanda donc un habit en brocart d’or et ordonna de coudre dessus tous les diamants de la couronne. Il faut croire que le jour de la cérémonie, l’habit du roi a beaucoup étonné les assistants, puisqu’on en trouve de longues descriptions aussi bien dans la Gazette que chez La Martinière, qui est l’un des biographes de Molière. Voici ce que dit la Gazette de France du 19 décembre 1669 : « ... le Roi y paraissait dans toute sa majesté, revêtu d’un brocart d’or, mais tellement couvert de diamants, qu’il semblait qu’il fût environné de lumière, en ayant aussi un chapeau tout brillant, avec un bouquet de plumes des plus magnifiques ». La Gazette ne nous dit pas, hélas, si Molière assistait à la cérémonie et s’il souriait, d’un air inspiré, en contemplant l’habit et le chapeau du roi.

Représentation du Bourgeois gentilhomme
Représentation du Bourgeois gentilhomme

Lors de cette cérémonie, qui se déroula le 5 décembre 1669 au château de Saint-Germain-en-Laye, tout était paré et orné de la façon la plus magnifique et digne d’égaler le faste oriental. Les chevaux eux-mêmes, qui devaient prendre part à la cérémonie, étaient harnachés et caparaçonnés à la turque. Le roi brûlait d’impatience d’en arriver au moment où Soliman lui remettrait la lettre du Grand Seigneur. Il avait besoin de se rassurer qu’il n’avait pas fait tous ces frais pour rien.

Lorsque, enfin, il tint la lettre et alors que l’envoyé se retirait à reculons pour reprendre sa place première, il fit un signe imperceptible au chevalier d’Arvieux, qui raconte la suite en ces termes : « Le Roi m’ayant fait signe, je m’approchai du Trône. Il me donna la lettre pour lui expliquer la suscription... Je le fis : il la rendit à M. de Lionne pour l’ouvrir ; mais elle était cachetée d’une manière qu’il fallait me la rendre pour l’ouvrir et l’ayant ouverte, le Roi me commanda de jeter les yeux dessus et de voir promptement si le mot Eltchy y était marqué. Il ne s’y trouva pas... » II n’est pas difficile d’imaginer que les courtisans, qui, certainement, suivaient les mouvements du roi, se mirent à répéter de proche en proche : Eltchy, Eltchy.

Le roi qui, sans doute, devint blême, eut à peine la force de faire dire à Soliman Aga qu’il pouvait se retirer et qu’il n’avait plus rien à lui dire. On oublia cette fois les sorbets, le café, le parfum. Soliman Aga, de son côté, était mécontent : d’abord parce que Louis XIV ne s’était pas levé en recevant la lettre de l’empereur et ensuite parce qu’il avait l’impression qu’on avait interrompu la cérémonie au bon milieu. Si, au moins, on le laissait repartir en paix ! Mais les courtisans encombraient son chemin, faisaient cercle autour de lui. L’un d’eux eut même l’idée de poser cette question intempestive : « Comment avez-vous trouvé l’habit du Roi ? » II répondit que le cheval de son maître l’empereur était bien plus richement orné, lorsqu’il se rendait à la prière du vendredi, explique La Martinière.

Ceux qui entendirent cette réponse ne se firent pas faute de la répéter. De sorte que tout en disant à haute voix que l’ambassadeur turc était un homme impoli, on riait et on s’amusait tout bas. Louis XIV fut furieux pendant quelques jours. Il n’eut même pas la consolation de refuser la demande de l’empereur ottoman. Car la prudence de Colbert s’en mêla et on donna satisfaction à la Sublime Porte en nommant un nouvel ambassadeur à la place de celui qui était rappelé.

Les gentilshommes français avaient assez le sens de l’humour pour ne pas sentir combien la cour de France s’était rendue ridicule dans cette affaire et ils étaient trop désœuvrés pour ne pas se chuchoter leur opinion à l’oreille. Louis XIV qui tenait pardessus tout à l’estime et au respect de sa noblesse, comprit que son prestige personnel était en jeu. Il fallait coûte que coûte parer à la vague de ridicule qui le menaçait, la détourner sur un autre objet. Il ne s’agissait plus de se venger des Turcs ou de leur envoyé, mais de se réhabiliter aux yeux de la cour.

En homme intelligent, il jugea que pour faire oublier la parade, la mascarade et les accoutrements, il fallait retourner les événements à l’envers. Il appela Colbert et fit dire à Molière d’écrire une pièce où les Turcs fussent ridiculisés. Lully et Molière travaillèrent ensemble et firent une comédie-ballet qu’ils appelèrent Le Bourgeois gentilhomme. Lorsque Louis XIV, entouré de toute sa cour, assista le 14 octobre 1670 à la première représentation de la pièce, donnée au château de Chambord, se montra-t-il satisfait ? On sait fort bien que non. Molière sentit le roi si mal disposé contre lui, qu’il se tint caché pendant cinq jours dans sa chambre.

Comment Louis XIV aurait-il pu être satisfait de la turquerie de Molière ? Nul ne pouvait prétendre que les Turcs y fussent ridiculisés, puisque l’auteur mettait en scène, non des Turcs véritables, mais des Français déguisés en Turcs. De ce fait, la raillerie manquait son but. La cérémonie qui se déroule dans la comédie-ballet étant le produit de l’imagination d’un valet, de Covielle, logiquement ni les costumes, ni le parler, ni la cérémonie ne devaient être ressemblants. Pour la vraisemblance même, il fallait que le mot mamamouchi n’existât point dans la langue turque et que la cérémonie ridicule n’eût aucun rapport avec les cérémonies turques.

Dès lors, le rire provoqué par la bouffonnerie ne visait pas les Turcs, mais uniquement le bourgeois français bafoué par son futur gendre. Bien plus, Molière semblait donner une leçon au roi lui-même. Toute la fin du deuxième acte et le début du troisième tournaient autour de l’habit de Monsieur Jourdain. Or, les scènes où celui-ci parle avec son tailleur étaient plus que susceptibles de rappeler au roi le conversation qu’il avait eue avec son propre tailleur, lors des préparatifs pour la cérémonie turque. Et le chapeau donc ! N’était-il pas la copie exacte de celui qu’il portait le jour de l’audience donnée à l’envoyé ottoman ?

La sensibilité, la vulnérabilité du roi étaient tellement à vif, qu’il lui semblait, sans le moindre doute, que certains courtisans malicieux ne manqueraient pas de comparer le bourgeois imitant le gentilhomme au ministre du roi imitant le Grand-Vizir et même, qui sait, au roi imitant le Grand Seigneur. Pendant des jours, le visage de Louis XIV ne se dérida point et « jamais Molière ne se vit si près de sa perte », comme l’écrira Béatrix Dussane en 1936 dans Un Comédien nommé Molière. C’est au bout de cinq jours seulement et pendant la deuxième représentation de la pièce que le roi consentit à sourire, peut-être en voyant une cabriole de Lulli, du grand compositeur Lulli, qui exécutait en personne le rôle du Mufti.

Molière, en peignant un personnage qui aspire plus haut que son rang, a-t-il été simplement l’interprète inconscient des sentiments de la cour et traduit-il pour ainsi dire la protestation de celle-ci contre les manières étrangères ? Ou bien, a-t-il voulu faire sciemment la morale au roi ? Le sentiment de culpabilité qu’il trahit en se tenant caché pendant cinq longs jours dans sa chambre, constitue peut-être une preuve qui permet de pencher pour la seconde hypothèse. En tout cas, malgré la déception que lui causa le Bourgeois gentilhomme, le roi en prit son parti. Il sut prendre d’autres mesures, trouver d’autres moyens pour faire diversion, et Molière fit d’autres pièces pour divertir les courtisans.

L’envoyé turc Soliman Aga, qui n’était point un ambassadeur, mais un simple et honnête courrier, fit cependant un double cadeau à la France : les Français lui doivent la délicieuse comédie qui figure toujours au répertoire de la Comédie française et le délicieux café qu’ils prennent à leur petit déjeuner.




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