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MARGUERITE de Provence
(née en 1221, morte le 21 décembre 1295) Épouse Louis IX le 27 mai 1234 Partie 3/4
Les premiers jours de la traversée s'annonçaient heureux, lorsqu'à la hauteur de Chypre le vaisseau ayant donné sur un banc de rocher, le choc fut si grand que la nef semblait prête à s'ouvrir. Le roi sort, on lui dit que trois toises de la quille sont emportées. Il ordonne de réparer le mat autant qu'il se pouvait, et va prier à sa chapelle. Dans ce premier moment, Marguerite de Provence cherchait son époux pour lui demander son consentement à un vœu qu'elle se proposait de faire. Avant qu'elle pût joindre le roi, le sire de Joinville qui la rencontra toute éplorée, s'engagea à répondre pour elle du vœu qu'elle faisait d'offrir à saint Nicolas une nef en argent du poids de cinq marcs. Les nourrices accoururent alors pour savoir de la reine ce qu'il fallait faire des trois enfants qui dormaient : « Ne faut-il pas les éveiller et les lever ? demandèrent les femmes en pleurant. - Vous ne les éveillerez ni ne les lèverez, répondit la mère tout émue, mais vous les laisserez aller à Dieu dormant ». Contre toute apparence, l'accident qui avait menacé tant d'existences n'eut aucune suite ; la sécurité succéda à l'inquiétude, et, le soir, le roi faisant asseoir Joinville à ses pieds : « Sénéchal, lui dit-il, qu'est-ce, à votre avis, qu'une vie qui tient à si peu de chose ? Voyez comme aujourd'hui le roi de France, sa femme et ses enfants auroient pu, par un seul des quatre vents, être submergés en un instant avec tous les leurs ». Un autre jour, l'imprudence d'une des femmes de Marguerite pensa mettre le feu au bâtiment : elle avait jeté sa coiffe trop près de la lampe de la reine qui, en s'éveillant au milieu de la nuit, vit sa chambre en feu. Les soins de Joinville éteignirent les flammes, et le roi décida que dorénavant tous les feux seraient éteints chaque soir par le sénéchal lui-même, qui viendrait lui en rendre compte. Enfin, après sept semaines de navigation, on se trouva à la vue d'Hyères (10 juillet 1254). Saint Louis craignait de descendre sur une terre étrangère ; la reine, lasse du séjour du vaisseau, le supplia de ne pas gagner la côte de France : le conseil était du même avis. Joinville surtout représentait au roi que dernièrement, pour avoir voulu gagner Aigues-Mortes, un navire avait été longtemps fourvoyé par les vents contraires, et que, puisque Dieu mettait à bonne fin ce voyage sur mer, le roi ne devait pas s'engager dans de nouveaux périls quand il se voyait au port. Saint Louis se rendit à ces avis, « dont fut la reine bien joyeuse », dit le sénéchal. L'abbé de Cluny ayant amené deux palefrois, un pour le roi et un pour la reine, on se rendit d'Hyères à Aigues-Mortes. D'Aigues-Mortes à Paris, où le souverain arriva le 7 septembre la route de saint Louis fut une marche de triomphe, tant la joie des peuples qui se pressaient sur son passage était grande ; mais on remarqua avec peine que le roi n'avait pas quitté la croix. La vie de Marguerite de Provence pendant les quinze années que le bon roi passa en France n'offre pas beaucoup d'événements importants. Le roi s'occupait de l'administration de son royaume ; il pensa, dit son historien, que ce serait une chose belle et méritoire que de régler par des lois et de bons établissements tout ce qui convenait à la paix, au bien du royaume, et aux gens de tous les états ; il s'y appliqua avec cette sagesse et ce droit sens qui nous ont valu les établissements de Saint-Louis. Le roi administrait aussi la justice par lui-même. Ferme dans son équité, il refusait même de faire grâce, s'il croyait la justice intéressée à maintenir la punition. C'est ainsi qu'il refusa à la reine la grâce d'une femme noble de Pontoise, convaincue d'avoir tué son mari pour épouser un homme qu'elle aimait « de male amour », dit la chronique. « Si elle est convaincue, dit le roi, elle doit subir la peine de son crime, et son rang ne l'en sauroit garantir ». Jamais sa déférence pour les évêques ne lui fit soutenir, contre la justice, les droits temporels du clergé. Il démêlait les abus avec une admirable sagacité ; il se refusa à soutenir les excommunications par l'autorité royale. Mais ce roi, d'une justice si ferme, était le plus humble de tous les hommes ; pressé du désir de se consacrer plus pleinement à son Dieu, il conçut la pensée de laisser le trône à son fils Louis et d'embrasser l'état religieux. Marguerite de Provence, consultée sur ce sujet en 1255 par son époux, qui devait avant tout lui demander son consentement, appelle ses enfants et
Marguerite, joignant alors la prière et la douceur à la fermeté de son refus, aida son mari à reconnaître que sa conscience même lui défendait d'abandonner la mission que Dieu lui avait confiée, et saint Louis garda sa couronne, ne regardant toutefois pas son vœu comme acquitté. En 1270 il partit pour cette dernière croisade. Le bon sénéchal ne le suivit pas. Ce n'est pas à Marguerite que saint Louis confia la régence ; il lui laissa la tutelle de ses jeunes enfants, et nomma régents Mathieu, abbé de Saint-Denis, et Simon, de la maison du comte de Vendôme. Il fit ses adieux à Marguerite au château de Vincennes. On sait quelle fut cette croisade, et comment la maladie qui fit périr un si grand nombre de chrétiens enleva saint Louis à l'amour de ses peuples. Il mourut en soignant les pestiférés. Jean Tristan, comte de Nevers, le plus aimé des fils du roi, était mort sur son vaisseau quelques jours auparavant. Au retour de cette triste expédition, Isabelle d'Aragon, femme de Philippe III le Hardi désormais roi, mourut en Calabre avec l'enfant qu'elle mettait au monde ; Thibaut, roi de Navarre, venait de mourir en Sicile ; et Philippe écrivait à sa mère : « Madame et mère, reconfortez votre cœur en Dieu, j'emmène ces restes chéris, et j'ai sans cesse devant les yeux toutes les pertes que j'ai faites ». Il chemina lentement à travers la France, accompagné des cinq cercueils, et arriva à Paris le 21 mai 1271 (les maladies avaient à ce point retardé son voyage ; saint Louis était mort en août 1270). Le lendemain, on vit le roi conduire à Saint-Denis les restes vénérés de son père, ceux de sa femme, de son fils et de son frère. Cette douleur ne permit pas à Philippe III de célébrer les fêtes accoutumées pour l'avènement des rois au trône. Il les différa jusqu'au mois d'août de la même année. Marguerite de Provence resta d'abord à la cour de son fils. Elle survécut vingt-cinq années entières à son époux ; occupée d'exercices pieux, sa retraite sévère ne fut interrompue que par les soins qu'elle donna à la succession de Provence. Sa sœur Béatrix, épouse de Charles d'Anjou, était morte en 1267. Seule entre les cinq filles de Raymond Béranger, elle n'avait pas épousé un roi ; elle mourut avant que Charles eût acquis par la donation du pape et le droit de son épée, la couronne des Deux-Siciles. Elle avait dû hériter de la Provence, à charge d'acquitter des sommes considérables à ses sœurs. Ces sommes n'avaient jamais été bien payées ; plusieurs fois, du vivant même de saint Louis, Marguerite avait réclamé, mais inutilement. En 1278, il ne restait des cinq sœurs qu'elle et Aliénor d'Angleterre, veuve de Henri III et mère d'Édouard Ier. Marguerite s'adressa à Édouard, pour l'aider à soutenir leurs droits communs. Après six ans de contestations, tout se termina enfin par un accommodement dû à la médiation du pape Martin IV. La reine Marguerite entretenait dans la retraite de chères relations avec ce bon sire de Joinville qui avait été le dépositaire des pensées du saint roi ; elle le pressa avec instance d'écrire une relation de la vie de son maître ; Joinville nous l'apprend au commencement de son histoire. C'est donc à Marguerite que nous devons ce naïf récit du sénéchal de Champagne, qui est à la fois l'expression fidèle du caractère propre de l'écrivain, la peinture des qualités aimables de saint Louis, et le morceau le plus parfait de la littérature et du langage de ce temps. Sans Joinville, nous ne connaîtrions saint Louis que d'après les chroniques qui racontent les faits plus qu'elles ne peignent les mœurs ; mille traits aimables nous seraient inconnus. Le confesseur de la reine Marguerite a donné aussi une vie de Louis IX. En suivant le récit du moine, on assiste dans une minutieuse énumération aux pratiques de piété que la dévotion du roi lui inspirait ; mais le sire de Joinville nous initie à cet élan de l'âme qui était toujours dans saint Louis l'expression d'un sentiment noble et généreux. On voit, dans la chronique de cet ami du bon roi, l'aménité des manières de saint Louis, le besoin d'épanchement, la tendresse du cœur, la justesse d'aperçu. Marguerite, veuve de ce grand roi, mourut le 21 décembre 1295, retirée depuis longtemps au couvent des Cordeliers de Sainte-Claire, qu'elle avait fondé au bourg de Saint-Marcel, et où elle demeurait avec sa fille Blanche ; elle fit le don de la maison aux religieuses, en en laissant toutefois la jouissance à sa fille ; c'était cette Blanche, née à Jaffa, que saint Louis, pour l'amour de sa mère, avait appelée du même nom. Elle avait été mariée à Ferdinand de la Cerda, fils aîné d'Alphonse, roi de Castille ; devenue veuve, elle vit l'héritage de ses fils spolié par leur oncle Sanche, qui se fit couronner à leur détriment, et elle se retira en France auprès de sa mère. Quand Marguerite s'éteignit, Édouard Ier d'Angleterre adressa une circulaire à tous les évêques de son royaume, afin qu'ils priassent pour l'âme de sa tante, « la reine-mère de France ». L'épitaphe du tombeau de Marguerite est simple : « Ici gît la noble reyne de France Marguerite, qui fut femme à monseigneur saint Loys, jadis roi de France, qui trépassa le mercredi devant Noël, l'an de l'Incarnation de Notre-Seigneur MCCXCV. Priez pour elle ». Marguerite eut onze enfants : Blanche, née en 1240 et morte à trois ans ; Isabelle, née en 1242 ; Louis, né en 1244 et mort à seize ans, à qui Louis IX dit un jour : « Beau fils, j'aimasse mieux qu'un étranger vînt de lointain pays, ou un Écossais d'Écosse qui gouvernât le royaume, bien et loyaument, que si tu le gouvernois mal et à sa perte » ; Philippe, né en 1245 et qui devint roi de France sous le nom de Philippe III ; Jean, mort enfant en 1247 ; Jean Tristan, né en 1250 et mort en 1270 quelques jours avant son père ; Pierre, né en 1251 et mort en 1283, qui fut comte d'Alençon, de Blois et de Chartres ; Blanche, née en 1252, qui épousa Ferdinand de la Cerda et mourut en 1320 ; Marguerite, née en 1255, mariée au duc de Brabant, Jean Ier ; Agnès, femme de Robert, duc de Bourgogne ; Robert, nommé comte de Clermont, qui épousa Béatrix, héritière de Bourbon : il fut la tige de l'illustre maison de Bourbon, appelée au trône en 1589 dans la personne de Henri IV. :: Biographie de Marguerite de Provence - Partie 1/4 - Partie 2/4 - Partie 3/4 |
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