Personnages célèbres ou méconnus. Biographies. Vie et oeuvre
Une rubrique qui vous invite à découvrir la vie de personnages célèbres ou méconnus ayant marqué l'Histoire de France : biographies pour se plonger dans la vie et l'oeuvre d'écrivains, hommes politiques, philosophes, inventeurs, navigateurs, scientifiques.
magazine d'histoire, chroniques anciennes, la France d'antan, périodiques du passé
de la rubrique
Personnages
CLIQUEZ ICI

Louis-Gustave DOULCET, comte de PONTÉCOULANT
(D'après « Études historiques et biographiques » paru en 1857)
Partie 2/2

Les élections témoignèrent quelle honorable popularité Pontécoulant s'était acquise par sa conduite, par ses discours, par son dévouement à la justice, à la modération et aux vrais intérêts de la nation. Un décret de la Convention avait ordonné que les deux tiers du nouveau corps législatif seraient choisis par les collèges électoraux parmi les membres de la Convention. Pontécoulant fut élu par trente-trois départements. Il siégea au conseil des Cinq-Cents. Pendant les vingt mois, qui s'écoulèrent entre l'établissement de la constitution de l'an III et le 18 fructidor, il prit une part active aux travaux de cette Assemblée, toujours étranger à l'esprit de parti qui lui était antipathique ; toujours ami de l'ordre et de la justice ; toujours disposé à contrôler avec indépendance les actes du pouvoir, sans chercher à l'affaiblir. C'en était assez pour être classé parmi les ennemis du Directoire.

Prévoyant l'attentat projeté contre le corps législatif, il parla et vota pour les mesures impuissantes qui furent proposées dans l'espoir de s'en garantir. Aussi fut-il placé sur la liste des députés destinés à la déportation, qui fut présentée au conseil des Cinq-Cents. Il était si notoirement éloigné de tout sentiment hostile, de toute opposition systématique au gouvernement, que des réclamations s'élevèrent et que son nom fut effacé. Il protesta contre ce coup d'État, contre cette ruine de la constitution et renonça à siéger désormais dans une assemblée, qui avait été militairement envahie et décimée en violation des lois et de la justice. Retiré dans sa province, il se fit élire assesseur du juge de paix de son canton, pensant que ce pourrait être une sauvegarde contre la persécution des agents du Directoire.

Il n'était pas à Paris lorsque le général Bonaparte, à la grande et universelle satisfaction de la France, détruisit le gouvernement directorial et devint, par une constitution nouvelle, maître absolu du pouvoir. Il n'avait pas oublié son ancien protecteur, celui qui, par un heureux hasard, avait facilité son premier pas sur la route par où il devait arriver au faite de la gloire et de la puissance. Pontécoulant n'avait point d'ambition ; il souhaitait une position convenable à son rang social et à ses antécédents politiques ; son goût ne le portait pas aux affaires, et il n'aimait pas la responsabilité. Le Premier Consul l'aurait volontiers placé au Sénat, mais il était âgé de trente-six ans et les sénateurs devaient avoir quarante ans ; il fut nommé à l'importante préfecture de Bruxelles.

Il fit jouir d'une administration juste, douce et intelligente un pays qui jusqu'alors avait été traité en pays conquis, après avoir éprouvé toutes les calamités du théâtre de la guerre. Il fit cesser les persécutions, rappela les émigrés, leva le séquestre établi sur leurs biens, appela aux fonctions publiques les grands propriétaires, fit revenir les prêtres déportés, rétablit les fondations pieuses et charitables. Telle fut, à cette époque, la mission des préfets ; mais ces bienfaits étaient encore mieux sentis dans une province qui avait tant souffert des désordres de la Révolution et de la guerre. En 1805, dès que Pontécoulant eut atteint l'âge légal, il fut nommé sénateur. L'année suivante, le goût des voyages, qu'il avait conservé, lui fit désirer de se rendre, sans fonction ni titre, à Constantinople avec le général Sébastiani, qui venait d'être choisi pour cette importante ambassade. L'Empereur l'encouragea dans ce projet.
Le général Horace Sébastiani
Le général Horace Sébastiani
Il assista et s'employa activement à la glorieuse défense de Constantinople contre l'escadre anglaise, qui avait passé les Dardanelles. Le Grand Seigneur lui donna l'ordre du Croissant. L'Empereur le chargea ensuite d'une mission auprès du grand vizir, qui commandait l'armée turque sur le Danube, et il passa plusieurs mois à son état-major.

Il revint en France à la fin de 1807. Deux fois il fut envoyé par mission extraordinaire en Normandie : pour aviser aux précautions qui devaient défendre la côte contre les attaques des Anglais ; puis, en 1813, pour presser la formation des cohortes de garde nationale. Un plus difficile et plus triste devoir lui fut imposé à la fin de 1813: l'Empereur l'envoya en Belgique au moment où elle allait être envahie par les armées alliées. Le général Maison arrêta pendant quelque temps cette invasion avec une petite armée, et le commissaire extraordinaire, secondé par des préfets qui, comme lui, avaient su gagner la confiance et l'affection des habitants, parvint à maintenir l'ordre et la fidélité dans ces provinces, jusqu'au moment où les armées étrangères les occupèrent entièrement.

Il revint au Sénat ; peu après, Paris tomba au pouvoir des alliés. Le 1er avril 1814, le Sénat fut convoqué, vota la formation d'un gouvernement provisoire, et déclara en même temps quels devaient être les principes et les dispositions générales d'une nouvelle constitution. M. de Ponté-coulant se trouva à cette séance et la déclaration du Sénat porte sa signature ; elle ne se trouve point à l'acte du Sénat daté du 3 avril, qui prononce la déchéance de l'empereur Napoléon. Le 4 juin 1814, le jour où la Charte fut promulguée, la Chambre des pairs fut formée ; tous les sénateurs, hormis ceux qui n'étaient pas Français, et les conventionnels qui avaient voté la mort de Louis XVI, furent appelés par le roi à en faire partie. A son retour de l'île d'Elbe, Napoléon changea les constitutions de l'Empire ; cédant à l'opinion publique encore émue des calamités que le pouvoir absolu avait appelées sur la France, il institua, par un acte additionnel, un gouvernement représentatif ; une Chambre des pairs héréditaire était un des grands pouvoirs de l'État ; Pontécoulant en fit partie.

Elle ne s'assembla que pour assister à la seconde ruine de la fortune et de la puissance de Napoléon. Dans cette triste session, au milieu de circonstances menaçantes, Pontécoulant eut plusieurs fois à prendre la parole. Il soutint qu'en un tel moment, lorsque les chambres étaient le seul pouvoir encore subsistant, le salut du pays tenait à leur permanence : « Quiconque tenterait de les dissoudre, disait-il, doit être déclaré traître à la patrie, et je me porte, dès à présent, son dénonciateur ». Dans la séance du 22 juin, il prit vivement la défense de son beau-frère, le général Grouchy, dont le maréchal Ney avait blâmé la conduite. Dans cette même séance du 22 juin, lorsque le prince Lucien Bonaparte insista pour que le fils de l'Empereur fût explicitement reconnu comme son successeur, Pontécoulant parla en ces termes : « Je vais dire ce que je ne dirais pas si Napoléon était encore au faite de la puissance : je lui suis entièrement dévoué du plus profond de mon cœur ; je l'ai servi fidèlement ; je lui serai fidèle jusqu'au dernier soupir ; je lui dois tout ; il a été pour moi le bienfaiteur le plus généreux. Mais aussi je me dois à la patrie. Que nous propose-t-on ? Une chose contraire aux usages de toutes les assemblées délibérantes : de prendre la plus grave détermination sans délibérer.

« Et quel est celui qui vient nous parler de minorité factieuse et qui veut imposer un souverain aux Français ? Je reconnais les droits qu'il s'est acquis à l'estime générale par ses talents, son beau caractère, et par ce qu'il a fait pour la liberté. Mais ses titres, pour parler ainsi qu'il vient de le faire, ne me sont pas connus. Aucun acte n'atteste qu'il soit Français ; nous ne le connaissons que comme prince romain. Le prince Lucien nous propose une chose que vous ne pouvez accorder, sans une mûre délibération. L'Empereur demande, par sa proclamation, que son fils soit reconnu comme son successeur. Quelle que soit ma reconnaissance pour Napoléon, je ne puis regarder comme mon souverain un individu, qui n'est pas en France ; je ne puis regarder comme régente une princesse qui est en Autriche ; sont-ils étrangers ? Sont-ils captifs ? Veut-on vous amener à reconnaître une régence ? Si l'on prend ce parti, on allume les flambeaux de la guerre civile » .

Quelle que fut l'insistance passionnée d'un grand nombre de pairs, il leur fallut se contenter d'affirmer, sans être contredits, que le droit de Napoléon Il était implicitement reconnu. Mais un gouvernement provisoire, qui n'était point un conseil de régence, et dont les actes ne devaient point porter le nom de Napoléon II, fut élu par les deux chambres. Ce gouvernement, qui était composé du duc d'Otrante, de Carnot, du duc de Vicence, du général Grenier et de Quinette, résolut d'envoyer des commissaires au quartier général des alliés, afin d'y tenter une négociation. Ces commissaires furent La Fayette, d'Argenson, le général Sébastiani, Pontécoulant et La Forest. Lorsque Pontécoulant annonça la commission qui venait de lui être donnée et demanda le congé de la Chambre des pairs, d'Arjuzon se rendit l'organe des sentiments de la Chambre : « C'est avec regret que nous voyons de Pontécoulant s'absenter de la Chambre où ses lumières sont d'une si grande utilité. La connaissance que nous avons de ses principes et de sa sagesse, nous donne l'espérance que cette mission aura un résultat heureux ».

C'était se faire une étrange illusion. Les commissaires se rendirent à Haguenau ; ils ne furent pas admis auprès des souverains. S'il y avait eu possibilité de négocier, c'eut été avec les généraux étrangers, qui assiégeaient Paris. Il n'y eut à Haguenau que des conversations non officielles, dont on savait de part et d'autre l'inutilité. Louis XVIII rentra à Paris le 8 juillet ; par une ordonnance du 24, il statua que les pairs qui avaient accepté la pairie créée pendant les Cent Jours étaient regardés comme démissionnaires. Pontécoulant et vingt-sept autres pairs se trouvèrent ainsi ne plus faire partie de la Chambre. Lorsque les impressions des Cent Jours furent affaiblies, lorsque le roi eut appelé un ministère, qui se proposait de rallier au gouvernement les hommes notables par les positions importantes ou les fonctions que le pouvoir impérial leur avait conférées, les pairs que l'ordonnance de 1815 avait écartés furent réintégrés par une nomination nouvelle. La rentrée de Pontécoulant à la Chambre des pairs fut particulièrement remarquée, et l'on assura que le roi y avait consenti avec quelque difficulté.

Il y fut accueilli avec une bienveillante satisfaction. Rien n'était changé dans son caractère, ni dans ses opinions. Le passé ne lui avait laissé nulle rancune, nul préjugé contre les personnes ; comme toujours il répugnait à tout esprit de parti ; il n'avait ni ambition, ni désir de succès. « Il était, disait-il lui-même, parfois mécontent, jamais opposant ». Assidu aux séances, il prenait rarement la parole dans les discussions et ne faisait jamais de longs discours. Lorsqu'il s'était préoccupé d'une question particulière, lorsque quelques paroles dites à la tribune avaient fait impression sur lui, il exprimait son opinion d'une façon nette et claire, avec une sorte de vivacité, qui avait parfois une apparence d'irritation : habitude qu'avaient contractée la plupart des anciens conventionnels dans leurs luttes passionnées, lorsque, dans l'attaque et la défense, il s'agissait d'imposer au pays une horrible tyrannie ou de l'en préserver, lorsque les combattants se menaçaient mutuellement de l'échafaud.

Il était écouté avec intérêt et même avec faveur ; on respectait en lui l'autorité de l'expérience ; on déférait volontiers aux avis de ce vétéran des assemblées délibérantes, de ce témoin des variations révolutionnaires. C'était surtout lorsqu'il se présentait quelque question relative aux prérogatives de la Chambre, au mode de délibération, à la marche de la discussion qu'il était
Louis-Philippe
Louis-Philippe
volontiers consulté ; aussi était-il toujours placé dans les commissions chargées de réformer quelque article du règlement, ou de déterminer la marche à suivre dans les procédures portées devant la Cour des pairs. L'avènement du roi Louis-Philippe, qu'il avait prévu sans le désirer, lui parut, ainsi qu'à tous les hommes sensés, le seul moyen de préserver la France du désordre où pouvait la jeter une révolution accomplie par le mouvement populaire, que le gouvernement du roi Charles X avait imprudemment provoqué, en violant les lois.

Pontécoulant ne désirait aucun changement dans sa position : son attitude, ses opinions, son langage, restèrent tels qu'auparavant ; la faveur personnelle dont il pouvait jouir auprès du nouveau souverain ne lui donna point la moindre velléité d'ambition. Lorsque, deux mois après cette révolution, le roi eut à former un nouveau cabinet, il pressa Pontécoulant d'accepter le ministère de l'intérieur, mais ne réussit pas à l'y décider. Pendant les dix-huit années de ce règne d'ordre et de liberté, il continua à siéger assidûment à la Chambre, où la sagesse de ses opinions et la tranquillité de sa conduite augmentaient de plus en plus la considération dont il jouissait parmi ses collègues et dans la région du gouvernement. Il se tint éloigné de toutes les dissensions, qui divisèrent et affaiblirent le parti conservateur ; déplorant les rivalités, les luttes et les inimitiés des hommes distingués par leur talent et leur caractère qui se succédèrent et se remplacèrent dans le ministère. Les uns comme les autres témoignèrent constamment des égards et de la déférence à Pontécoulant. En avril 1840, il reçut le grand cordon de la Légion d'honneur.

Il avait atteint l'âge de quatre-vingt-trois ans, lorsque éclata la révolution de février 1848. Elle attrista ses dernières années ; il vit renverser à la fois le trône, les deux chambres, toutes les institutions et toutes les garanties de la monarchie constitutionnelle. Le gouvernement, en qui il avait mis le plus d'espérance, qui avait eu le plus ses sympathies, succomba, et la France fut rejetée aux hasards des révolutions. Il se retira dans la vie privée qu'il avait toujours préférée à toute autre. Ses convictions lui étaient une cause de regret et de chagrin, mais elles ne s'affaiblissaient point. Il n'espérait plus voir son pays jouir de la liberté dans les limites de la loi, et gouverné par un pouvoir, plutôt aidé que contrarié par les conseils et le contrôle d'une élite d'hommes éclairés et indépendants ; mais il croyait toujours qu'un gouvernement ne serait stable et respectable qu'à ces conditions. Lorsqu'on lui disait en quelle défaveur était tombée l'opinion à laquelle il avait été constamment fidèle, il répondait en souriant : Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.

Il conservait, dans cette extrême vieillesse, une santé inaltérable, une vitalité énergique, lorsqu'une fracture accidentelle le condamna à ne plus quitter son fauteuil ou son lit. Il soutint avec courage et sérénité cette souffrance et cet ennui. Entouré d'une famille, dont les soins et la tendresse lui étaient doux, d'anciens amis, dont le commerce était pour lui une agréable distraction ; conservant tous les souvenirs d'une vie commencée parmi une aristocratie élégante et frivole, puis passée tout entière dans les tempêtes, les misères, les continuelles diversités des révolutions, il se plaisait à être interrogé par la curiosité d'une génération ignorante du passé ; en même temps il lui inspirait un esprit de tolérance, d'indulgente appréciation, de résignation sans apostasie, de soumission sans servilité.

Plus d'une année s'écoula ainsi. Le vieillard « attendait la mort sans la désirer, ni la craindre ». Le 3 avril 1853, au milieu d'une lecture qu'il écoutait, conservant sa physionomie habituelle de calme et de bonté, il s'éteignit sans douleur. Il avait quatre-vingt-huit ans et cinq mois.

:: Biographie de Louis-Gustave Doulcet de Pontécoulant - Partie 1/2


 

:: HAUT DE PAGE    :: ACCUEIL

magazine d'histoire, chroniques anciennes, la France d'antan, périodiques du passé
de la rubrique
Personnages
CLIQUEZ ICI