Personnages célèbres ou méconnus. Biographies. Vie et oeuvre
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Jean-François CHAMPOLLION,
père de l'égyptologie
(D'après Biographie universelle paru vers 1860,
Champollion inconnu paru en 1897
et Isis dévoilée ou l'égyptologie sacrée paru en 1891)
Partie 2/3

C'est là dire bien nettement que les trois systèmes se sous-divisent, relativement à l'idée, en idéographique et phonétique : toutefois il est essentiel de noter que les idéographiques hiératiques ne deviennent pas eux-mêmes phonétiques, et que, dans le cas où ils devraient le devenir, ils sont remplacés par des phonétiques démotiques. Ce n'est pas tout : en tant qu'idéographique, chaque signe hiéroglyphique, hiératique ou démotique, se subdivise ultérieurement en kyriologique ou figuratif, et allégorique. Le soleil pour exprimer le soleil, un lion pour dire un lion, est kyriologique : mais un roseau et une palette pour désigner l'écriture, une cassolette et quelques grains d'encens pour l'adoration, sont des hiéroglyphes symboliques ; la partie antérieure d'un lion pour indiquer la force est un hiéroglyphique tropique ; le scarabée pour exprimer virilité ou paternité, le vautour pour dire femme ou mère, voila des
Extrait d'un manuscrit autographe de Jean-François Champollion
Extrait d'un manuscrit autographe
de Jean-François Champollion
hiéroglyphes énigmatiques. Énigmatiques, tropiques et symboliques se réunissent dans la dénomination commune d'allégorique qui s'oppose à kyriologique ; et à leur tour kyriologique, allégorique, absorbés dans une idée commune idéographique, ont pour pendant le phonétique. Du reste, souvent les trois systèmes sont simultanément employés sur un même monument.

La découverte de Champollion en fût-elle restée là, c'eût été déjà un grand service rendu à la science. Grâce à elle, on devait reconnaître le sujet et souvent le contenu tout entier d'une assez grande quantité d'inscriptions hiéroglyphiques. Mais, pour le laborieux archéologue, c'eût été un désespoir que de ne pas aller plus loin. Continuant opiniâtrement ses travaux, et chaque jour s'enrichissant de quelque fait nouveau qui augmentait soit la certitude, soit le prix de l'instrument qu'il avait révélé au monde savant, il en vint à ce résultat inattendu, que l'emploi de l'écriture phonétique en Égypte avait précédé l'établissement des Grecs dans cette contrée : il l'énonça d'abord sous forme de doute, et bientôt il l'affirma.

Cependant la nature de ses travaux l'amenait plus fréquemment à Paris. Jusqu'en 1821, il avait presque constamment séjourné à Grenoble ; et de temps à autre il lisait à l'Académie des arts et des sciences de cette ville des mémoires relatifs à l'histoire. En 1821, il avait été admis à lire, devant l'académie des inscriptions de Paris, ses Observations sur les manuscrits et papyrus égyptiens de la seconde classe. En 1822, il proclama sa découverte en développant devant le même corps savant les principes et les applications qui viennent d'être présentés en raccourci. Peut-être eût-il été capable l'année précédente, s'il l'eût voulu, de débuter par cette lecture à l'Institut.

Mais soit qu'il eût senti le besoin de mûrir des idées encore nouvelles dans son esprit, soit qu'il eût cru mieux familiariser graduellement les doctes membres avec son nom, il avait réservé pour sa seconde apparition l'annonce qui devait produire tant de sensations diverses dans le monde savant. Son frère avait aplani beaucoup d'obstacles devant ses pas. Le bruit d'une grande découverte avait été semé avec mystère, avec adresse, de manière à éveiller la curiosité, sans mettre de plagiaires sur la voie. Le vénérable secrétaire perpétuel de l'académie (Dacier) souriait aux travaux du professeur de Grenoble. D'autres membres, et surtout l'illustre orientaliste, son maître, souhaitaient la réussite de ses efforts.

Avec de telles dispositions de la part du public et des juges capables d'influer sur l'opinion, des résultats qui, comme ceux avec lesquels arrivait Champollion, réunissaient la vérité, l'inattendu, l'importance, ne pouvaient manquer d'avoir un plein succès. Ils l'eurent. Les feuilles savantes s'empressèrent de reproduire l'analyse du système par Champollion lui-même. Silvestre de Sacy, dans le Journal des Savants, rendit un hommage éclatant à cette belle découverte. Dacier trouva bon que cette première exposition des principes de l'écriture hiéroglyphique fût
Lettre de Champollion à Dacier
Lettre de Champollion à Dacier
publiée sous forme de Lettre au Secrétaire perpétuel de l'académie des inscriptions. Louis XVIII, à qui le jeune archéologue fut présenté, lui donna une tabatière d'or et voulut que sa lettre à Dacier sortît des presses de l'Imprimerie royale.

L'exploration scientifique de l'Egypte par le petit bataillon d'archéologues, de naturalistes et de dessinateurs que Bonaparte avait conduits à sa suite dans cette région, figura parmi les titres de gloire de ce grand homme : Louis XVIIII voulut au moins rivaliser sous ce rapport. Bonaparte n'avait que tenté d'ouvrir la voie ; sous Louis XVIII on la parcourait. Au génie de Bonaparte la tentative ; au bonheur de Louis XVIII le succès. Les applaudissements pourtant ne furent pas unanimes : certains se crurent volés par Champollion, qui certes avait moins longtemps qu'eux pâli sur les hiéroglyphes, mais dont l'esprit lucide et logique avait si vite trouvé le secret.

Alors ils cherchèrent à jeter des nuages sur son succès, tantôt lui niant ses principes, tantôt osant lui contester le mérite de l'invention, parfois fatiguant les savants de prétendues découvertes, ou puériles ou imaginaires, par lesquelles ils espéraient faire diversion à l'admiration générale, et à la suite desquelles ils glissaient, eux aussi, des alphabets phonétiques malheureusement un peu tard venus. A la tête de ces mécontents fut le célèbre physicien (fentes d'Young) et médecin Thomas Young, qui n'eut point d'autre but en publiant son Exposé de quelques découvertes récentes concernant la littérature hiéroglyphique et les antiquités égyptiennes, où se trouve l'alphabet original de l'auteur, augmenté par M. Champollion (avec cinq manuscrits grecs et égyptiens inédits), paru en 1823. Ces mots négligemment jetés à la fin de la phrase, augmenté par M. Champollion, indiquent assez la prétention du docteur ; et le millésime (1823) en fait justice.

Il est trop clair qu'instruit par la lettre à Dacier, il s'évertue à faire croire que longtemps auparavant il avait obtenu des résultats analogues ; et ces résultats inspirés par la lettre, il faut pourtant qu'il y arrive par une voie un peu différente de son adversaire. Voici comment il s'y prend : les hiéroglyphes idéographiques deviennent phonétiques, mais seulement lorsqu'un signe particulier les distingue et dit qu'ils cessent d'être idéographiques ; dans ce cas le son de l'objet idéographiquement représenté devient élément syllabique. Ainsi chez nous une hie et une main se liraient hymen. L'écriture hiéroglyphique devient ainsi une collection de rébus.

Champollion mérite bien le nom de déchiffreur des hiéroglyphes que lui décerne l'Allemand Gorges Ebers dans son bel ouvrage sur l'Égypte moderne intitulé L'Égypte du Caire à Philæ : « Les leviers dont avait besoin la science pour forcer la porte derrière laquelle était resté caché si longtemps le secret du sphinx était trouvé. Deux grands hommes, l'anglais Thomas Young, qui s'était déjà distingué dans des sciences diverses, et François Champollion, en France, se mirent au travail en même temps, mais indépendamment l'un de l'autre. Le succès couronna leurs efforts à tous deux, mais Champollion mérite à meilleur droit que son rival le titre de déchiffreur des hiéroglyphes : ce que Young conquit par instinct, il [Champollion] le gagna par des procédés méthodiques et le poursuivit avec tant de bonheur qu'à sa mort, en 1832, il pouvait laisser une grammaire et un dictionnaire fort riches de l'ancien égyptien. Nous ne pouvons manquer de rappeler les belles paroles que Chateaubriand (ce n'est pas peu dire) prononça au sujet du savant passé trop tôt
Thomas Young
Thomas Young
à l'immortalité : Ses admirables travaux auront la durée du monument qu'il nous a fait connaître »
.

De son côté le Français de Rougé rappelle que Young, s'il prit pour point de départ de ses recherches l'alphabet dressé par le Suédois Akerblad, ne sut en tirer aucun parti : « N'ayant pu saisir les règles qui avaient été suivies dans l'écriture de ces noms propres, il manqua complètement l'analyse des cartouches de Ptolémée. Si l'on ajoute à cette première idée d'alphabet sacré, des progrès assez notables dans la connaissance de l'écriture vulgaire, la part d'Young sera faite avec justice. Le peu de place que sa méthode tient dans la science hiéroglyphique se prouve clairement par sa stérilité ; elle ne produisit pas la lecture d'un seul nom propre nouveau, et l'on peut affirmer hardiment que tous les sceaux du livre mystérieux étaient encore fermés quand Champollion étendit la main pour les briser ».

De Rougé ajoute : « Young n'avait reconnu que deux sortes d'écritures ; Champollion en distingue trois dans les manuscrits et il détermine immédiatement leur principaux caractères. Il reconnaît d'abord l'enchaînement qui lie les hiéroglyphes, signe par signe avec une très ancienne écriture abréviative cursive qu'il nomme écriture hiératique. Il signale les différences plus tranchées qui séparent de celle-ci, l'écriture démotique ou vulgaire, et c'est lorsqu'il a la mémoire toute pleine de ces formes diverses et de l'esprit marne de ces textes encore incompris qu'un nouveau point vient tomber entre ses mains l'obélisque de Philæ lui est communiquée ».

Champollion réfuta péremptoirement le système présenté par Young, et démontra non seulement que les explications du savant étaient en général forcées, bizarres, et qu'en adoptant son principe pour base du déchiffrement des hiéroglyphes, on s'égarait dans une fausse route, mais encore qu'en dépit de quelques points sur lesquels il se rencontrait avec le docteur, sa manière de procéder était essentiellement différente. D'autres sentiments peut-être guidaient le comte russe Alexis de Goulianof, qui vers le même temps crut avoir trouvé la clef des hiéroglyphes dans ce qu'il appela l'acrologisme. Suivant ce système, un objet quelconque peut hiéroglyphiquement désigner un autre objet, un fait, une abstraction, dont l'appellation égyptienne commencerait par la même lettre que l'hiéroglyphe. Ainsi, selon Goulianof, un procédé analogue peindrait en France un chou pour un cheval, un porc pour du pain, un rat pour un roi. Ainsi dans les hiéroglyphes d'Horapollon, la colombe désigne la cruauté.

C'est ici le lieu de dire que l'ouvrage d'Horapollon joue dans le système de Goulianof un rôle immense. Klaproth se chargea d'exposer ce système. Champollion lui répondit dans le Bulletin universel, section des sciences historiques, de 1827, et fit voir que les principes du comte russe ne recevaient d'application que huit fois, et tantôt à l'aide de changements de lettres, tantôt dans des mots composés, ou dont le sens n'était pas précis, ou qui même n'avaient jamais existé que dans la féconde imagination de Kircher. Horapollon du reste n'est, selon Champollion, qu'un guide propre à égarer ceux qui se confient à lui. Ses prétendus hiéroglyphes sont des anaglyphes, c'est-à-dire un genre de peinture allégorique très distincte et des hiéroglyphes phonétiques et des hiéroglyphes idéographiques ; et c'est surtout au trop d'attention accordé à cet auteur et à la prévention où l'on était que ses hiéroglyphes étaient les seuls, les vrais hiéroglyphes, que sont dues les rêveries de tant d'hommes habiles sur ce sujet. Cette idée, Champollion l'avait émise dès 1824 ; et de Sacy la crut fondée en partie. C'est donc justement dans ce que l'archéologue français regardait comme complètement étranger à l'écriture hiéroglyphique que le seigneur moscovite était allé chercher l'explication qu'il opposait à la sienne.

Dans le discours d'ouverture de son Cours au Collège de France, Champollion dira en 1831 : « Le Jésuite Kircher, ne gardant aucune réserve, abusa de la bonne foi de ses contemporains, en publiant, sous le titre d'Œdipus Ægyptiacus de prétendues traductions de légendes hiéroglyphiques sculptées sur les obélisques de Rome, traductions auxquelles il ne croyait pas lui-même, car souvent il osa les étayer sur des citations d'auteur qui n'existèrent jamais ; du reste, ni l'archéologie, ni l'histoire ne pouvaient recueillir aucun fruit des travaux de Kircher. Qu'attendre en effet, d'un homme affichant la prétention de déchiffrer des textes, hiéroglyphiques a priori, sans aucune espèce de preuves ! D'un interprète qui présentait comme la teneur fidèle d'inscriptions égyptiennes des phrases incohérentes remplies du mysticisme le plus obscur et le plus ridicule ».

Par cette simple citation de Champollion, on peut voir que ce fameux jésuite, si célèbre par son érudition, a été un homme funeste en ce qui concerne la science égyptologique. Mais rappelons à la décharge du père Kircher qu'il écrivit son Œdipus Ægyptiacus de 1648 à 1650, c'est-à-dire à une époque où il était bien difficile de dire quelque chose de raisonnable sur les hiéroglyphes ; ensuite dans son mysticisme obscur, nous trouvons des observations parfois intéressantes.

Un Italien aussi vint faire ses objections, mais sans proposer un système à la place de ce qu'il croyait détruire. « Eh ! quoi, disait Dominique Valeriani, vous prétendez lire ce que les inventeurs des hiéroglyphes eux-mêmes ne lisaient pas ! vous trouvez sur les monuments les noms et les titres de personnages qui ont vécu des siècles après le monument ! vous déchiffrez le tout en une langue qui n'est pas celle du pays et du temps ! vous admettez une orthographe irrégulière, capricieuse, étrangère à la langue grecque, pour adapter vos mots aux noms grecs que vous voulez retrouver dans vos lectures ! » Un Français même, A.-L.-C. Coquerel, se mit au nombre
Obélisque de Philae
Obélisque de Philæ
de ceux-ci et publia une Critique du système hiéroglyphique ; un Belge se chargea de le réfuter en octobre 1825. Le besoin de grouper ces faits de même nature nous a fait anticiper sur les dates.

Champollion, en surveillant l'impression de sa lettre, étendait ses études et acquérait des notions bien plus vastes et plus nettes qu'il n'eût osé l'espérer. En 1822, il définissait encore les signes phonétiques une série auxiliaire de caractères faisant fonctions de lettres pour les noms propres. Il alla bientôt plus loin. Et enfin, en 1824, il osait imprimer que les hiéroglyphes phonétiques étaient la partie essentielle, nécessaire, inséparable, de l'écriture hiéroglyphique, en un mot, étaient l'âme de ce système. Cette vérité fondamentale est ce qui caractérise son Précis du système hiéroglyphique des Egyptiens, où il prouve sommairement, mais d'une manière irréfragable, quatre propositions d'une immense portée :

 l'alphabet phonétique s'applique aux légendes royales hiéroglyphiques de toutes les époques ;

 la découverte de l'alphabet phonétique est la véritable clef de tout le système hiéroglyphique ;

 les anciens Egyptiens l'employèrent à toutes les époques pour représenter alphabétiquement les sons des mots de leur langue parlée ;

 toutes les inscriptions hiéroglyphiques sont en très grande partie composées de sons purement alphabétiques et tels qu'ils ont été déterminés par l'auteur.

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