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Saint NICOLAS : vie, miracles, légendes
(D'après Les petits Bollandistes paru en 1876,
Le romancéro populaire de la France : choix de chansons populaires françaises paru en 1904, La Légende dorée - édition enrichie - paru en 1910, Revue britannique paru en 1851) Partie 2/2
On peut citer deux autres miracles accomplis par le Saint. Un noble avait prié saint Nicolas de lui faire obtenir un fils, promettant qu'en récompense il se rendrait avec son fils au tombeau du saint et lui offrirait un vase d'or. Le noble obtient un fils et fait faire un vase d'or. Mais ce vase lui plaît tant qu'il le garde pour lui-même et, pour le Saint, en fait faire un autre d'égale valeur. Puis il s'embarque avec son fils pour se rendre au tombeau du saint. En route le père ordonne à son fils d'aller lui prendre de l'eau dans le vase qui d'abord avait été destiné à saint Nicolas. Aussitôt le fils tombe dans la rivière et se noie. Mais le père, malgré toute sa douleur, n'en poursuit pas moins son voyage. Parvenu dans l'église de saint Nicolas, il pose sur l'autel le second vase ; au même instant une main invisible le repousse avec le vase, et le jette à terre : l'homme se relève, s'approche de nouveau de l'autel, est de nouveau renversé. Et voilà qu'apparaît, au grand étonnement de tous, l'enfant qu'on croyait noyé. Il tient en main le premier vase, et raconte que, dès qu'il est tombé à l'eau, saint Nicolas est venu le prendre, et l'a conservé sain et sauf. Sur quoi le père, ravi de joie, offre les deux vases à saint Nicolas. Un homme riche avait obtenu, grâce à l'intercession de saint Nicolas, un fils qu'il avait appelé Dieudonné. Aussi avait-il construit, en l'honneur du saint, une chapelle dans sa maison, où il célébrait solennellement sa fête tous les ans. Or un jour Dieudonné est pris par la tribu des Agaréniens, et amené en esclavage au roi de cette tribu. L'année suivante, au jour de la Saint-Nicolas, l'enfant, pendant qu'il sert le roi, une coupe précieuse en main, se met à pleurer et à soupirer, en songeant à la douleur de ses parents, et en se rappelant la joie qu'ils éprouvaient naguère à la Saint-Nicolas. Le roi l'oblige à lui confesser la cause de sa tristesse; puis, l'ayant apprise : « Ton Nicolas aura beau faire, tu resteras ici mon esclave ! » Mais au même instant un vent terrible s'élève, renverse le palais du roi, et emporte l'enfant avec sa coupe, jusqu'au seuil de la chapelle, où ses parents sont en train de célébrer la fête de saint Nicolas. Selon d'autres auteurs, cet enfant aurait été originaire de Normandie, et aurait été ravi par le sultan ; et comme celui-ci, le jour de la Saint-Nicolas, après l'avoir battu, l'avait jeté en prison, voici que l'enfant s'endormit et, à son réveil, se trouva ramené dans la chapelle de ses parents.
Comme les deux seules versions de la complainte des enfants au saloir ont été recueillies aux deux bouts de la Champagne ; qu'il existe dans les Ardennes et aux environs de Reims d'autres cantiques semi-populaires, où le même miracle est relaté sommairement ; et qu'enfin saint Nicolas, patron de la Lorraine, est aussi en grand honneur dans la Champagne, son culte ayant rayonné tout autour du sanctuaire de Saint-Nicolas-de-Port (Meurthe-et-Moselle), qui en est le centre : tout cela porte à assigner à la pièce une origine champenoise. Il ne semble pas, à la tournure du style, qu'on la puisse reculer au delà du XVIIe siècle, et avancé. Une note de Nozot nous apprend que cette complainte fut usitée comme chant de quête aux alentours de Mézières, et que les enfants de chœur l'allaient réciter dans les veillées et les auberges pendant le mois qui précède la Saint-Nicolas (6 décembre) : la coutume s'est perdue vers 1850. Le culte de saint Nicolas, d'abord spécial aux Grecs, passa en Occident à l'époque des Croisades. Sur la fin du XIe siècle, les gens de Bari en Sicile feignirent de posséder son corps, premièrement enseveli au mont Sion près de Myre, et dont ils alléguaient une prétendue translation. De Bari, en 1098, un croisé lorrain, seigneur de Varangeville, rapporta chez lui une phalange d'un doigt du corps saint : la relique, déposée dans une chapelle qui devint le sanctuaire de Saint-Nicolas-de-Port, attira un grand concours de pèlerins, et c'est ainsi que le culte du saint se propagea en France, dans les Pays-Bas et dans l'Allemagne. Sa légende compilée par Siméon le Métaphraste et transcrite en latin par les hagiographes du Moyen Age (Miroir historial, Légende dorée, etc.), contient tout le détail de ses prodiges. Cependant, celui des enfants au saloir ne se trouve point dans la légende grecque, non plus que dans aucun des légendiers latins qui l'ont reproduite ou amplifiée. Les plus anciens documents que nous ayons de ce miracle datent des XIIe et XIIIe siècles ; ils consistent dans : 1° un passage de la Vie de saint Nicolas, poème en octosyllabes du trouvère Wace : c'est un énoncé sommaire du miracle (14 vers en tout), sans aucun détail. La Vie de saint Nicolas étant la dernière œuvre de Wace, lequel mourut vers 1175, on la peut fixer au troisième quart du XIIe siècle. 2° un petit mystère latin (Secundum miraculum Sancti Nicholai), qui fait partie d'un recueil du XIIIe siècle intitulé Mysteria et Miracula ad scenam ordinata ; recueil provenant de l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire et publié par Monmerqué et Bouderie à la suite du Jus Sancti Nicolai de J. Bodel (Didot, 1834). Ce recueil de drames, en vers latins rythmiques et rimés, est évidemment d'origine et de destination cléricales. Voici l'analyse de celui qui nous intéresse. Trois clercs, voyageant pour leurs études et surpris par la nuit, frappent à la porte d'un certain vieillard, à qui ils demandent à loger. Et comme celui-ci fait des difficultés, ils s'adressent à sa femme, non moins vieille, lui promettant qu'en récompense Dieu peut-être bien, lui accordera de mettre au monde un fils. La vieille consent, les clercs sont reçus et couchés. Mais pendant qu'ils dorment, l'hôte se prend à soupeser leurs bourses pleines d'écus et trouve qu'il y aurait là une belle
Là-dessus arrive saint Nicolas, que l'hôte accueille sur sa bonne mine. Il lui offre quantité de plats différents ; mais le saint refuse toujours, il ne veut que de la « chair fraîche ». - Je n'en ai pas. - Voilà un grand mensonge ! Tu en as de toute fraîche, et que tu as saignée pas amour de l'argent. L'hôte et sa femme atterrés se jettent aux pieds du saint. Celui-ci les exhorte au repentir, il se fait apporter les trois corps et prie Dieu de les rappeler à la vie. Les clercs ressuscitent. 3° un sermon attribué à saint Bonaventure, mort en 1274 (Sancti Bonaventuræ Opera). D'après le récit du sermonnaire, court et peu circonstancié, deux (sic) écoliers nobles et riches, faisant route vers Athènes, s'arrêtent à la ville de Myre. L'hôte qui les héberge (il n'est pas fait allusion à sa femme), après les avoir occis dans leur sommeil, « les taille en morceaux comme viande de porc et met leurs chairs au saloir ». Saint Nicolas, averti par un ange, les vient ressusciter. 4° une verrière de la cathédrale de Bourges. Le miracle y est figuré dans un médaillon en deux parties : à gauche, trois enfants couchés, un homme qui s'apprête à les navrer à coups de hache, une femme auprès, tenant une corbeille (pour recevoir les corps dépecés ?) ; à droite, les trois enfants debout dans une sorte de huche (le saloir) et saint Nicolas qui les bénit. Cette verrière est du XIIIe siècle. Encore n'est-il pas exact de dire que cette floraison soit finie. La complainte, mise au jour par Gérard de Nerval, et répandue dans le monde lettré, y devint l'objet d'adaptations littéraires. L'excellent poète Gabriel Vicaire l'a mise à la scène dans son Miracle de saint Nicolas (1888), une féerie religieuse de naïveté exquise et toute parée de rythmes charmants. Une version de 1851 affirme que ce fut pendant une famine sévissant à Myre que Nicolas accomplit ce qui est considéré comme l'un de ses plus importants miracles. Il voyageait dans son diocèse pour consoler et encourager son troupeau ; or, il logea un soir chez un fils de Satan. Comme les vivres étaient rares et très chers, cet aubergiste volait de petits enfants qu'il tuait, faisait cuire et servait à ses hôtes. Il eut l'audace d'offrir un mets pareil à l'évêque et aux hommes de sa suite ; mais Nicolas n'eut pas plus tôt jeté les yeux dessus, qu'il eut connaissance de la fraude. Il réprimanda sévèrement le criminel hôtelier ; puis, allant vers le tonneau où celui-ci avait mis les membres découpés et salés de ses innocentes victimes, le saint prêtre fit le signe de la croix. Aussitôt les enfants se levèrent sains et saufs. Les témoins de ce miracle furent frappés de surprise ; pour les ressuscités, ils coururent chez leur mère, car ils étaient les fils d'une pauvre veuve, et ils séchèrent ses larmes. Les divers documents, issus plus ou moins directement d'une source commune, sont indépendants les uns des autres. En effet, le plus ancien, qui est la Vie de Wace, offre un narré trop succinct pour avoir rien pu fournir aux suivants. Il manque au mystère latin le trait essentiel des corps hachés et salés ; et le sermon de saint Bonaventure, qui a bien gardé ce trait, passe sous silence le rôle de l'hôtesse, exactement développé dans le mystère. Enfin le vitrail de Bourges supposant, à ce qu'il semble,
Du rapprochement de ces quatre formes secondaires, il est facile d'induire les éléments du récit original, qui étaient tels : trois écoliers ambulants sont logés un soir dans une auberge ; l'hôte, par le conseil de sa femme, les tue pendant leur sommeil, puis les dépèce et les sale ; saint Nicolas, averti surnaturellement, entre dans l'auberge, demande à manger de la chair fraîche, et avec une telle insistance que le meurtrier éperdu confesse son crime ; repentir des deux coupables, résurrection des jeunes gens. Ce prototype du miracle coïncide, comme on voit, de tous points avec notre complainte, sauf que le chansonnier a remplacé les clercs voyageurs par des enfants qui glanent aux champs (influence probable du Petit Poucet, où les sept frères, avant d'être hébergés par l'ogre, « ramassent des broutilles au bois »), et qu'il a mis, très absurdement, entre le forfait du boucher et la visite de l'évêque, un intervalle de sept années. Quant au canal par où l'ancien conte est parvenu jusqu'à lui, ce peut être ou l'homélie d'un prêcheur, ou encore une de ces représentations dramatiques, analogues au mystère du manuscrit d'Orléans, et dont on sait que la vie du saint a souvent fourni la matière. L'origine de ce conte pieux, tardivement greffé sur la légende de saint Nicolas, n'est pas impossible à déterminer. Le résumé de Wace suppose une rédaction plus complète du miracle existant vers le milieu du XIIe siècle ; d'autre part ce même miracle n'a pu commencer à circuler avant l'introduction du culte de saint Nicolas en Occident, qui eut lieu à la fin du XIe. C'est donc dans la première moitié du XIIe siècle qu'il en faut placer la fabrication ; mais comment s'est-il formé ? et pourquoi l'a-t-on attribué justement à l'évêque de Myre ? Ici doit sans doute intervenir le facteur iconographique, si puissant dans l'élaboration des mythes et des légendes populaires. Un des principaux miracles de saint Nicolas rapportés par les hagiographes consiste dans ce fait : l'évêque, invoqué par des matelots en péril de naufrage, leur apparaît soudain sur le navire et les sauve de la tempête. Cet épisode, vu son caractère à la fois simple et saisissant, dut être très anciennement figuré en peinture ou en bas-relief. Or, étant donnés les moyens de représentation dont dispose un artisan primitif, trois matelots debout dans une nef ne diffèrent pas beaucoup de trois enfants se levant du fond d'un cuvier. Avec un thaumaturge de la force de saint Nicolas, l'idée d'une résurrection se présente naturellement, et l'interprétation particulière du saloir est en rapport avec cette croyance selon laquelle que des personnes étaient parfois tuées, et leurs chairs apprêtées en guise de comestible par des hôteliers, bouchers ou pâtissiers ; croyance qu'on retrouve çà et là fixée en mainte légende locale. Cette interprétation une fois posée, il s'en est suivi un conte ad explicandum, et c'est ainsi que l'ouvre mal comprise de quelque imagier naïf aura engendré l'historiette prodigieuse dont notre complainte est l'épanouissement final.
:: Biographie de saint Nicolas - Partie 1/2 |
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