Mots d'histoire, vocabulaire, expressions pittoresques
Aux différentes époques de notre histoire, on rencontre des dénominations particulières appliquées à l'usage des événements, à des partis, ou à certaines classes d'individus. Cette rubrique vous en révèle l'origine ou la signification, choisissant les plus pittoresques de ces mots curieux et bizarres.
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TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE de Paris
Partie 1/2

Dans les perquisitions faites chez Robespierre après le 9 thermidor, au milieu de papiers de toute sorte dont la plupart ont été publiés, le conventionnel Courtois découvrit une planche de cuivre gravée, représentant un tableau d'une ironie sanglante. Sur une vaste place s'élève une haute pyramide, surmontée d'une pique et d'un bonnet phrygien avec cette inscription : CY GIT TOUTE LA FRANCE. Tout autour, des rangées de guillotines, dont chacune porte le nom d'une catégorie spéciale de victimes :
Robespierre guillotine le bourreau apres avoir fait guillotiner toute la France
Robespierre guillotine le
bourreau après avoir fait
guillotiner toute la France
Cordeliers ; Brissotins ; Hébertistes ; Nobles et prêtres ; Gens à talents ; Vieillards, femmes et enfants ; Soldats et généraux ; Sociétés populaires et même Convention nationale.

Sur la plus haute des guillotines, Samson est étendu, les mains liées derrière le dos ; au bas, le funèbre panier est prêt pour recevoir sa tête ; à côté, Robespierre, en grand costume de représentant, l'écharpe tricolore à la ceinture, le chapeau à plume sur la tête, un pied sur la Constitution de 1791, l'autre sur la Constitution de 1793, tire la corde qui va faire tomber le fatal couteau. Sous la gravure sont écrits ces mots : Robespierre guillotine le bourreau après avoir fait guillotiner toute la France. Cette estampe, caricature des Thermidoriens, résume l'histoire avec une sanglante précision.

Qu'on ne s'y trompe pas en effet ; en face de la guillotine, il n'y avait ni nobles ni manants, ni généraux ni soldats, ni croyants ni incrédules, ni ignorants ni savants, ni riches ni pauvres. Tous y passèrent successivement et le plus souvent ensemble. Les bourreaux de la veille furent les victimes du lendemain. La femme de la halle y coudoya la marquise ; le paysan illettré s'y rencontra avec l'académicien. C'est une erreur grossière que de croire et de prétendre que l'odieux couperet ne frappa que les têtes élevées et respecta les plus humbles : il s'abattit sur les unes comme sur les autres, et le sang du peuple ne coula pas moins abondant sur la place de la Révolution que celui de la noblesse et du clergé. Ce fut là la grande égalité établie par la Terreur : l'égalité devant Samson.

C'est d'une insurrection que sortit la pensée première du tribunal révolutionnaire. Lorsque le 10 août 1792 eut renversé la monarchie qui n'avait pas voulu se défendre, il fallut, pour se débarrasser de tous ceux qui avaient eu la velléité de résister ou qui simplement déplaisaient aux vainqueurs, inventer une sorte de jugement plus sûr et plus prompt que la procédure habituelle ; de là le tribunal exceptionnel du 17 août, créé sur la proposition de Robespierre, qu'on retrouve ainsi à toutes les phases de l'histoire de la Terreur.

Le journaliste du Rosoy, l'intendant de la liste civile Laporte, le major des Suisses Bachmann, en furent les victimes. Mais ces formes même semblèrent trop lentes encore ; le 2 septembre, la populace se chargea de les simplifier et de purger, sans procès, les prisons de Paris des suspects qui les encombraient. Le tribunal chôma quelques jours ; les travailleurs de l'Abbaye et de la Force avaient fait sa besogne et lui avaient soustrait ses justiciables. Il reprit pourtant après une courte interruption, et ce fut pour se montrer plus cruel que les bandes de Maillard : le 25 septembre, il envoyait à l'échafaud le vénérable Cazotte, que le dévouement de sa fille avait arraché des mains des massacreurs. Le verdict populaire, respecté quand il était impitoyable, était inexorablement cassé quand il se montrait clément.

Quatre jours plus tard, le 29 septembre, le tribunal lui-même était supprimé. Mais l'institution avait paru bonne ; il s'agissait seulement de la perfectionner. Le 9 mars 1793, Chaumette se présenta à l'Assemblée, et demanda que pendant que les défenseurs de la nation se battraient à la frontière, les adversaires de la République fussent jugés révolutionnairement. Transformée en motion par Levasseur, avec l'appui de Jean Bon Saint-André et du peintre David, la
Robespierre
Robespierre
proposition de Chaumette fut adoptée en principe : la Convention décréta « l'établissement d'un tribunal extraordinaire, sans appel et sans recours au tribunal de cassation, pour le jugement de tous les traîtres, conspirateurs et contre-révolutionnaires. »

Le lendemain, 10 mars, après de longs débats et un violent discours de Danton, le tribunal fut organisé. Il se composait de cinq juges et de douze jurés, d'un accusateur public et de deux substituts, tous nommés par la Convention. Les jurés devaient opiner à haute voix ; les jugements n'admettaient pas d'appel, et les biens des condamnés étaient confisqués. Le président fut Montané, bientôt remplacé par Dumas ; l'accusateur public, Fouquier-Tinville. « C'est pour les contre-révolutionnaires que ce tribunal est nécessaire, s'était écrié Danton ; il doit remplacer pour eux le tribunal suprême de la justice du peuple ! »

Il le remplaça en effet ; on peut dire qu'il le fit presque regretter : les juges de septembre au moins s'étaient montrés parfois accessibles à la pitié. Le 29 mars, le tribunal se constitua définitivement ; le 6 avril, il jugea sa première affaire. Inutile d'ajouter que le prévenu, un gentilhomme poitevin, accusé d'émigration, fut condamné ; le soir même il était exécuté à la lueur des torches.

L'article 1er de la loi du 13 mars 1793 portait : « Il sera établi à Paris un tribunal criminel extraordinaire qui connaîtra de toute entreprise contre-révolutionnaire, de tout attentat contre la liberté, l'égalité, l'unité, l'indivisibilité de la république, la sûreté intérieure et extérieure de l'État, et de tous les complots tendant à rétablir la royauté ou à établir toute autre autorité attentatoire à l'égalité et à la souveraineté du peuple, soit que les accusés soient fonctionnaires civils ou militaires, ou simples citoyens. »

Dans les premiers temps, la procédure conserva encore certaines apparences de régularité ; l'accusé se présente, assisté d'un défenseur ; l'interrogatoire public est précédé d'un interrogatoire secret et d'une instruction ; des témoins sont appelés, et les peines varient de la prison à la déportation et à la mort. Mais ces formes même, qui semblent un hommage suprême au droit sacré de la défense, ne seront pas longtemps respectées, et ces peines ne tarderont pas à être trouvées trop douces ; l'impatience des bourreaux s'irritera de toute contradiction.

Au procès des Girondins, Fouquier, ennuyé de la lenteur des débats, sollicite de la Convention un moyen d'aller plus vite, et la Convention décrète qu'au bout de trois jours, les jurés pourront déclarer leur conscience suffisamment éclairée et la discussion close. Au procès de Danton, c'est aux accusés eux-mêmes qu'on ferme la bouche : épouvanté par l'impétueuse parole du tribun dont les éclats de voix retentissent en dehors du prétoire et pourraient soulever quelque émotion parmi le peuple, Herman demande et la Convention décide que Danton et ses amis seront mis hors des débats.

Enfin la loi du 22 prairial vient couronner toutes ces mesures arbitraires en supprimant les dernières garanties : l'interrogatoire préalable, les témoins, les défenseurs, en un mot toute discussion. En même temps, pour tous les suspects, justiciables du tribunal révolutionnaire - et la liste en est longue, depuis les partisans de la royauté jusqu'aux fournisseurs de mauvaise foi et aux propagateurs de fausses nouvelles - elle ne laisse plus subsister qu'une seule peine, la mort.

Ne passons pas en revue les causes célèbres qui se sont déroulées devant le sanglant tribunal, les procès de la famille royale, de Marie-Antoinette, du duc d'Orléans, de Madame Élisabeth, des généraux comme Custine, Houchard, Lukner, des savants comme Bailly et Lavoisier, des membres des Assemblées parlementaires comme Thouret, d'Eprémesnil, les Girondins, Danton, Manuel, de Charlotte Corday et de Mme Roland, d'Hébert et de Camille Desmoulins, etc.

Tout cela est connu, et aussi bien n'est-ce pas toujours dans ces affaires retentissantes que se montrent les plus cyniques dénis de justice et la plus révoltante inhumanité. Non, c'est souvent dans des causes plus humbles, dans les jugements des pauvres gens du peuple égorgés on ne sait pourquoi, dans ces fournées où l'on associe les personnages les plus étrangers les uns aux autres par la naissance, par le pays, par l'âge, par l'éducation, dans ces boucheries des derniers jours qui ne peuvent même plus s'expliquer par la passion politique, et auxquelles on ne peut trouver d'autre cause que ce goût, que cette soif du sang, pour ainsi dire, qui grandit chez les bourreaux par l'ivresse même.

:: Histoire du Tribunal Révolutionnaire - Partie 2/2


 

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