Mots d'histoire, vocabulaire, expressions pittoresques
Aux différentes époques de notre histoire, on rencontre des dénominations particulières appliquées à l'usage des événements, à des partis, ou à certaines classes d'individus. Cette rubrique vous en révèle l'origine ou la signification, choisissant les plus pittoresques de ces mots curieux et bizarres.
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COUP DE JARNAC
lors du duel entre François de Vivonne et Guy Chabot
Partie 8/8

Jarnac, le laissant étendu sur la terre, s'avance vers la tribune royale, lève sa visière, et, mettant un genou en terre : « Sire, dit-il, je vous supplie que je sois si heureux que vous m'estimiez homme de bien ; je vous donne La Châtaigneraie : prenez-le, sire, et que mon honneur me soit rendu ! Ce ne sont que nos jeunesses qui sont cause de tout ceci ; qu'il n'en soit rien imputé à lui ni aux siens aussi pour sa faute, sire, car je vous le donne. » Le roi garde le silence. Jarnac alors se frappe la poitrine avec son gantelet, et levant les yeux au ciel, dit : « Domine, non sum dignus ; ce n'est pas à moi, c'est à vous, mon Dieu, que je dois la victoire ! » puis il s'approche de Vivonne et le conjure de se rendre.

Celui-ci, dans un effort suprême, parvient à se dresser sur un genou et fait mine de vouloir frapper Jarnac de sa dague : « Ne te bouge, s'écrie Jarnac, ou je te tuerai ! - Tue-moi donc ! » réplique noblement La Châtaigneraie, et il retombe épuisé, rendant des flots de sang de sa blessure. Jarnac, sans se décourager, conjure de nouveau le roi, les mains jointes, de faire grâce à Vivonne ; mais Henri, impassible encore cette fois, ne veut rien répondre. Alors, s'approchant de son adversaire, qui était gisant tout de son long (après avoir eu toutefois la précaution d'éloigner avec la pointe de son épée celle de Vivonne. qui était à terre, et l'une de ses daguettes sortie du fourreau), Jarnac lui dit : « Châtaigneraie, mon ancien compagnon, reconnais ton Créateur, et soyons amis. Sire ! s'écrie-t-il ensuite d'une voix émue et suppliante, sire ! voyez ! il se meurt ! Pour l'amour de Dieu, prenez-le ! »

Cette scène avait produit dans l'auditoire la plus pénible sensation : on était touché de la généreuse conduite de Jarnac, de l'affreuse situation de son adversaire. Le connétable et les maréchaux intercédèrent à leur tour auprès du roi en faveur de Vivonne : « Si le roi n'intervient pas, disaient-ils, Jarnac est obligé d'achever le blessé, puis de traîner son cadavre hors de la lice, afin de le livrer au bourreau... Quel spectacle douloureux pour les princesses, pour les dames de la cour, pour les amis de Vivonne ! Il était temps que sa majesté prît un parti, car il perdait tout son sang ; si on ne lui portait secours, il ne tarderait pas à rendre le dernier soupir ».

Cependant Jarnac s'était tourné vers la duchesse de Berry (Marguerite de France, depuis duchesse de Savoie), sœur du roi, qu'il voyait attendrie ; il prie en grâce cette princesse, que ses qualités rendaient populaire, de fléchir Henri. A l'appel de cette voix chérie, le roi paraît se réveiller de la stupeur où le résultat du combat l'a plongé ; il prête l'oreille à la douce prière de Marguerite ; enfin il se laisse toucher. « Jarnac, me le donnez-vous ? », dit-il. « Oh ! oui, sire, répond Monlieu ; je vous le donne pour l'amour de Dieu et pour l'amour de vous ; ne suis-je pas homme de bien ? - Vous avez fait votre devoir, Jarnac, et vous est votre honneur rendu. Qu'on enlève le seigneur de La Châtaigneraie ».

Vivonne fut emporté hors de la lice sans connaissance et dans un état pitoyable ; mais le lendemain, revenu à lui, il arrachait les appareils que les médecins avaient posés sur ses blessures, et peu de temps après il expirait en proie à une excitation nerveuse que rien ne put calmer.

La question de savoir si Jarnac triompherait et ferait parade de sa victoire, comme l'usage en était établi, fut discutée séance tenante devant le roi. Henri opinait pour qu'il en fût ainsi ; mais le parrain de Monlieu, d'accord avec lui d'ailleurs, supplia le roi de dispenser le vainqueur, en raison de son ancienne amitié pour Vivonne, d'une aussi cruelle obligation. Si l'on doit en croire Brantôme, Jarnac agit prudemment en résistant à la volonté du roi et aux instances du connétable, qui, obligé par position de sauvegarder les usages de la chevalerie, insistait pour que le vainqueur triomphât suivant la forme indiquée par les règlements, exigeant « qu'il se promenât par le camp, à mode de triomphe, en trompettes sonnantes, et tabourins battans ».

Les partisans de La Châtaigneraie étaient en effet dans la plus grande exaltation ; il ne fallait qu'un prétexte pour amener un esclandre. « Les amis de mon oncle, dit le sire de Bourdeille, estoient en mesure, non seulement de desfaire la troupe du seigneur de Jarnac, et lui avec elle, mais de fausser les gardes du camp, les juges, voire, tout le reste de la cour ensemble. » Le séditieux va même assez loin pour ajouter : « Ah ! que si de ce temps-là la noblesse françoise fust esté aussy bien apprise et experte aux esmeutes et séditions, comme elle l'a esté depuis les premières guerres, il ne faut doubter que ces braves gentilshommes, sans aucun respect ny signal de M. d'Aumale, n'eussent joué la partie toute entière ! » Brantôme s'avance beaucoup en parlant ainsi. L'opposition, que la disgrâce d'un grand nombre de seigneurs et les destitutions opérées sous l'influence de Diane avaient exaltée, s'était prononcée pour Jarnac. La victoire, dans l'hypothèse qu'aborde Brantôme, eût été pour le moins contestée.

On a peine à comprendre comment Henri II a pu oublier sitôt son favori, qui avait de nombreux amis ailleurs qu'à la cour et parmi les mécontents, comment il a incliné pour faire triompher Jarnac, alors que le vaincu qui mourait pour sa cause était agonisant. Henri, sans se faire le moins du monde prier, traita Monlieu en vainqueur, et ne montra aucun scrupule à l'accabler de prévenances et d'éloges : « Vous avez combattu comme César, lui dit-il, et parlé comme Aristote. » On reproche aussi à Henri d'avoir trop tardé à séparer les combattants. La première blessure reçue par Vivonne suffisait pour que l'honneur fût satisfait.

Personne ne se méprenait sur le motif du duel ; on savait Jarnac tout à fait innocent du propos criminel que son ancien ami lui avait imputé ; on ne doutait pas que le roi ne fût le seul coupable, et que le dévouement de La Châtaigneraie pour Henri ne fût la raison qui lui avait mis les armes à la main. Il ne fallait donc pas laisser continuer l'affaire, de crainte qu'elle ne devînt irréparable. On est forcé de reconnaître que Henri joua un triste rôle dans cette histoire ; plusieurs écrivains de l'époque ont même été jusqu'à prétendre que la main de Dieu s'était montrée dans le genre de mort du roi, qui périt dans un combat singulier (un tournoi).

Après le duel, Monlieu alla faire ses prières à Notre-Dame de Paris ; il remercia la sainte Vierge, sa bonne patronne, de la protection qu'elle lui avait accordée ; il suspendit ses armes dans l'église, où elles demeurèrent longtemps. On ne doit pas oublier de dire, à sa louange, qu'avant de consentir à monter à la tribune du roi, où Henri l'attendait pour lui adresser ses félicitations, le brave Jarnac s'assura que La Châtaigneraie était sorti de la lice. Ronsard a célébré la conduite de Monlieu dans une de ses odes. Le comte d'Aulnay fit élever un tombeau magnifique à La Châtaigneraie, qui mourait à vingt-huit ans, laissant une fille unique âgée de trois ans, et qui se maria depuis avec de l'Archaut. Quant à Mme de La Châtaigneraie, elle épousa en secondes noces de La Force. Henri, désespéré de la mort de son favori, jura qu'il n'autoriserait plus jamais d'épreuves en camp mortel. Aussitôt après le combat, il quitta Saint-Germain et vint demeurer à Paris, chez Baptiste Gondy.

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