Mots d'histoire, vocabulaire, expressions pittoresques
Aux différentes époques de notre histoire, on rencontre des dénominations particulières appliquées à l'usage des événements, à des partis, ou à certaines classes d'individus. Cette rubrique vous en révèle l'origine ou la signification, choisissant les plus pittoresques de ces mots curieux et bizarres.
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Prophétie des PAPES ou de SAINT MALACHIE
Partie 1/6

Attribuée à saint Malachie d'Armagh, évêque d'Irlande né en 1094 et mort en 1148 à Clairvaux, la « Prophétie des papes » est constituée de 111 devises latines publiées pour la première fois en 1595 et correspondant aux 111 papes qui, selon lui, règneraient depuis Célestin II (1143-1144) jusqu'à la fin du monde. Successeur de Jean-Paul II, Benoît XVI serait le dernier pape avant la réalisation de la prophétie finale mentionnant un pape du nom de Pierre le Romain qui n'accéderait pas au trône...

La 110e devise de la prophétie des papes publiée en 1595 par le bénédictin Arnold de Wion, originaire de Douai, est De labore solis (Du travail du soleil). Ce 110e successeur de Célestin II est Jean-Paul II, la devise lui ayant été attribuée s'expliquant ainsi : le cardinal Carol Wojtyla naquit en Pologne - donc à l'est, où le soleil se lève - le jour d'une éclipse totale de soleil, le 18 mai 1920. De plus son rôle d'infatigable voyageur, tel le soleil apportant partout la lumière chaque jour, en fit un grand travailleur.

La 111e devise étant Gloria oliviae (De la gloire de l'olivier), l'olivier fait-il référence à la participation active du pape Benoît XVI, successeur de Jean-Paul II, à des processus de paix dans le monde ? Les branches d'olivier sont en outre le symbole de l'ordre de Saint-Benoît. La prophétie s'achève sur une phrase mentionnant un pape du nom de Pierre le Romain. Est-ce le même que celui dont la devise est Gloria oliviae ou le pape amené à lui succéder mais qui n'accèdera pas au trône ? In persecutione extrema sacrae romanae ecclesiae sedebit Petrus romanus, qui pascet oves in multis tribulationibus ; quibus transactis, civitas septi-collis diruetor ; et judex tremendus judicabit populum suum (Dans la dernière persécution de la sainte église romaine, le siège sera occupé par un romain nommé Pierre, qui fera paître les ouailles au milieu de grandes tribulations ; après quoi, la ville des sept collines - Rome - sera détruite, et un juge terrible jugera son peuple).

Publiée pour la première fois en 1595, l'origine de cette prophétie fut maintes fois controversée. Feller, l'auteur de la Biographie universelle ou Dictionnaire historique paru au début du XIXe siècle, écrit que « ceux qui se sont mêlés d'expliquer les symboles prophétiques trouvent toujours quelque allusion, forcée ou vraisemblable, dans le pays des Papes, leurs noms, leurs armes, leur naissance, leur talent, le titre de leur cardinalat, les dignités qu'ils ont possédées, etc. », avant de convenir néanmoins « qu'il y a quelques-unes de ces dénominations qui s'accordent avec des circonstances rares et remarquables, comme celle de Peregrinus apostolicus, qui, dans cette longue liste de succession, désigne Pie VI [pape de 1775 à 1799] et qui parut bien vérifié par le voyage de ce Pape en Allemagne, entrepris pour les intérêts de l'Eglise et du Siège apostolique ».

Chantrel, dans son Histoire populaire des Papes en 24 volumes publiée dès 1860, porte le même regard sur cette prophétie dont la paternité reviendrait à saint Malachie,
Le pape Celestin II
Le pape Célestin II
achevant sa notice sur le pontificat de Célestin II par les réflexions suivantes : « C'est au pontificat de Célestin II que commence la prophétie de saint Malachie sur la succession des Papes (...) Dans cette prophétie, une espèce de devise désigne tous les Papes (...) qui doivent se succéder depuis Célestin II jusqu'au dernier, qui portera le nom de Pierre II. Comme elle ne fut publiée qu'en 1595, on a élevé des doutes sérieux sur son authenticité ; mais quel que soit le jugement qu'on en porte, on ne peut manquer d'être étonné des devises attribuées à plusieurs des Papes qui se sont succédé depuis 1595, devises qui désignent avec une grande vérité et une grande énergie le caractère de leur pontificat ».

A la même époque, l'abbé Joseph-Épiphane Darras s'exprime en ces termes sur la prophétie dans son Histoire générale de l'Eglise depuis la création jusqu'à nos jours : « C'est à ce Pape [Célestin II] que commencent les fameuses prophéties sur les Souverains Pontifes, attribuées à saint Malachie... Elles ne furent publiées pour la première fois que 450 ans après [la mort du Saint], en 1595, par le moine bénédictin Arnold Wion. Cette circonstance a fait supposer qu'elles auraient été fabriquées dans un intérêt de parti au conclave de 1590, où l'on élut Grégoire XIV, car les prophéties antérieures à ce Pape, sont très claires et très précises. Aucun écrivain contemporain de saint Malachie n'en fait mention... Le monde savant s'est partagé sur l'origine et la valeur de ces devises-oracles, qui sont au nombre de 112 [en fait 111, et une phrase latine mentionnant un pape du nom de Pierre le Romain, dont on ne sait s'il est le même que celui désigné par la devise n°111], et ont la prétention d'aller jusqu'au règne du dernier Pape, qui gouvernera l'Eglise lors de la fin du monde ».

Puis il avoue son trouble, en ajoutant que si aujourd'hui et comme l'affirme Montor (auteur de l'Hitsoire des Souverains Pontifes Romains), « aucun homme raisonnable, catholique ou de la religion prétendue réformée, n'y croit plus ou n'ose dire qu'il persiste dans une telle erreur », on peut certes ne tenir aucun compte des prophéties antérieures à 1590, mais s'interroger avec Henrion (auteur de l'Histoire de la Papauté) et admirer « comment un faussaire de cette époque a pu deviner si juste, par exemple, ce qui arriverait au XVIIIe siècle à Pie VI ».

Cette fameuse prophétie, dite de saint Malachie, sur la succession des papes à partir du XIIe siècle, fut imprimée pour la première fois par Arnold Wion, bénédictin flamand, dans l'Histoire de son Ordre (Venise, 1595, 2 volumes in-4°), à la page 307 du premier volume, où elle figure en latin. Ce moine érudit la publia dans les annales des hommes illustres de sa congrégation, parce que, dit-il, « elle n'avait pas encore été imprimée, et plusieurs curieux souhaitaient la voir ». Né à Douai (ville des Pays-Bas espagnols à l'époque) le 13 mai 1554, Arnold de Wion était le fils d'un procureur fiscal de cette ville. Il prit l'habit religieux à l'abbaye d'Ardenburg, près de Bruges, mais quitta le pays en raison des troubles religieux agitant la Flandre espagnole, pour émigrer en Italie. Reçu dans l'ordre de Sainte-Justine-de Padoue, il se consacra dès lors à l'étude de documents anciens.

Avant de publier ses travaux sur la Prophétie des papes, il les soumit au savant dominicain Alphonse Ciaconi, né en 1540 à Baeça (Espagne), et mort à Rome en 1599. Notons que le principal ouvrage de ce moine fut imprimé au Vatican même en 1601, intitulé Vitae et res gestae Pontificum romanorum et romanae Ecclesiae cardinalium et illustré des portraits de tous les papes, puis de leurs armes ainsi que des armes de tous les cardinaux. C'est Ciaconi qui effectua les premiers rapprochements entre les devises de la prophétie et certains éléments caractérisant les papes, tels que le nom de famille, les armoiries ou le lieu de naissance. Il remit son étude à Wion pour publication.

Une remarque s'impose d'elle-même : les « curieux » dont parle Arnold de Wion savaient apparemment que la prophétie existait, mais simplement à l'état de manuscrit. Citons à ce propos quelques remarques fort judicieuses d'un vénérable prêtre de Toulouse, l'abbé de la Tour de Noé, aux pages 28 et 29 de son opuscule La Fin du Monde :

« Ce pieux bénédictin la découvrit en 1590, dans un vieux manuscrit attribué à saint Malachie, au fond de la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Benoît de Mantoue. Inspirée à Rome, il était naturel que la Providence l'eût cachée et conservée dans un cloître d'Italie. C'est ainsi que les moines, toujours maudits, mais pourtant toujours utiles à la science, ont rendu au monde cette véritable merveille. Les troubles de la Flandre, sa patrie, jetèrent cet heureux pionnier sur un terrain alors tranquille, où il allait faire cette immense découverte.

« Voilà d'abord un homme savant et vertueux du XVIe siècle qui fait imprimer cet oracle. Cette prédiction qu'il a tirée des rayons poudreux d'une bibliothèque, il l'attribue à saint Malachie. Et aucun contemporain ne s'inscrit en faux contre une pareille allégation ? Et personne ne dit rien ? C'est qu'il n'y avait rien à dire, car l'opinion publique l'attribuait, elle aussi, à saint Malachie. D'ailleurs, cette idée du fervent religieux de Douai ne lui est pas personnelle ; c'est le sentiment de l'ordre auquel il appartient, d'une congrégation dont le nom est synonyme d'érudition et de vertu. Et puis, en 1595, on est parvenu à la troisième période du siècle, de la Renaissance, à l'époque de la Renaissance pure, où s'accomplit un immense mouvement littéraire, artistique et scientifique, où brillent les célébrités les plus incontestées dont l'humanité s'honore. Donc, la pensée de l'éminent historien est l'expression du monde savant lui-même, à l'endroit de l'immortelle Prophétie des Papes de saint Malachie. On ne peut rien imaginer de plus concluant en faveur de cet incomparable Vaticinium»

Il semble bien que Malachie n'ait jamais écrit ces célèbres prophéties. Un de ses comtemporains, l'auteur des Annales de Citeaux, Ange Manrique, assure en effet qu'ayant eu en sa possession les papiers du saint, il ne trouva trace d'aucune prophétie. De plus, ni Jean de Salisbury, ni Pierre le Vénérable, qui examinèrent les travaux de saint Malachie, ne font allusion à cette prophétie des papes publiée plus tard par Arnold de Wion. En outre, l'auteur véritable de cette prophétie semble posséder une culture alchimique et un savoir cabalistique étrangers à saint Malachie.

Notons enfin qu'on retrouve des erreurs similaires dans la littérature à celles de certaines devises concernant des papes ayant régné avant 1595, ce qui tend à prouver que la partie des prophéties antérieure à cette année, est en fait une simple copie. Ainsi d'une erreur commise au milieu du XVIe siècle par le professeur de théologie Panvinio concernant le pape Eugène IV : selon lui, ce pape avait appartenu à l'ordre des Célestins. La devise liée à Eugène IV est Lupa Caelestina (La louve célestine). Or Eugène IV fut Augustinien et non Célestin. Ainsi d'une autre erreur, concernant Jean XXII, dont Panvinio affirme qu'il appartenait à la famille Duèze ou d'Heusse, et qu'il était fils de cordonnier. La devise liée à Jean XXII est De sutore Osseo (Du cordonnier d'Ossa). Panvinio s'était également trompé, car Jean XXII appartenait bien à la famille de Duèze mais n'était pas fils d'un cordonnier...

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