Métiers d'autrefois, disparus ou raréfiés
Cette rubrique vous plonge dans l'histoire des métiers : l'origine des corporations, leurs us et coutumes, leurs statuts. Insolites, oubliés, raréfiés ou disparus, découvrez ou redécouvrez les vieux métiers de nos ancêtres.
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LES APOTHICAIRES
(Partie 1/3)
(D'après des articles parus en 1877 et 1878)

Les connaissances pharmaceutiques que posséda le Moyen Age lui vinrent en partie de la Grèce et de Rome, en partie de l'Orient par les Arabes, qui furent aux neuvième, dixième, onzième et douzième siècles, les premiers pharmaciens comme les premiers médecins du monde. Les vrais successeurs d'Hippocrate et de Galien, qui avaient résumé dans leurs livres célèbres toute la science grecque et romaine, furent les savants arabes : Geber, qui enseigna l'art de distiller ; Avicenne, Mesné, Sérapion Rhasès, qui découvrirent de nouveaux médicaments ; Averrhoès, Abenbitar, Abenguesit, etc., qui transmirent à l'Europe les remèdes de l'Orient.

Au treizième siècle, toutes les connaissances des Arabes se répandirent en Europe par suite des traductions et des travaux de Sylvaticus, Myrepsus, Platearius Cuba, Hermolaüs, Arnauld de Villeneuve, Raimond Lulle, etc. Au retour de sa première croisade, vers l'an 1258, saint Louis ayant nommé Etienne Boileau prévôt du Châtelet de Paris, ce magistrat donna aux corporations une constitution régulière et disciplina les confréries, comme l'atteste le Livre des mestiers, recueil contenant les secrets de la vie industrielle au Moyen Age.

D'après ce livre, tuit cirier, tuit pevrier et tuit apoticaire, débitait sa marchandise non seulement chez lui, mais encore aux halles et sur le marché, le samedi de chaque semaine. « Les droits de vente à domicile s'acquittaient en payant le pesage aux balances royales, tandis que l'étalage du samedi coûtait une obole. »


Les apothicaires étaient compris dans la nomenclature des personnes et métiers jouissant de l'exemption du guet. C'est à peu près de cette époque que date ce qu'on pourrait appeler l'organisation de la pharmacie. Le règlement que nous venons d'indiquer renfermait une erreur grave dont les conséquences allaient se faire sentir jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, c'est-à-dire pendant près de cinq cents ans.

La sorte d'assimilation établie par Etienne Boileau entre les « pevriers et ciriers », autrement dit les épiciers, et les apothicaires, devait être très funeste aux progrès de la pharmacie, qui devint pour les apothicaires une profession bien plus mercantile que scientifique.


Une boutique d'apothicaire au XVIe siècle.
Dessin de Sellier, d'après Sandrart et Hartman.

Il n'en fut pas ainsi partout en Europe. Frédéric II, roi de Naples, puis empereur d'Allemagne, l'un des princes les plus éclairés du Moyen Age, avait établi une réglementation de la pharmacie très sérieuse et très intelligente, eu égard au siècle où elle fut décrétée. Si l'on se rappelle que ce fut à son retour de Naples que Charles VIII réorganisa la pharmacie en France, il est impossible de ne pas attribuer aux règlements de Frédéric II une longue et persistante influence. Notons aussi en passant que Frédéric II avait eu de nombreux rapports avec l'Orient, où les études pharmaceutiques étaient en grand honneur.

D'après les règlements de Frédéric II, tout aspirant apothicaire subissait un examen devant les médecins délégués qui lui permettaient ou défendaient d'ouvrir officine. Nul ne devait s'établir ailleurs que dans des villes populeuses, afin de mieux subir le contrôle de l'autorité. A défaut de médecins ou de maîtres apothicaires jurés, deux personnes considérables assistaient à la composition des médicaments importants ; les bénéfices des apothicaires étaient soigneusement tarifés. Il existait donc en Italie un véritable enseignement pharmaceutique dès le milieu du treizième siècle.

En Allemagne, on pourrait signaler plusieurs documents curieux. Dans un édit du duché de Wurtemberg, rédigé par Gaspard Bauhin, on lit les sages dispositions qui suivent : « Le médecin en choses externes, nonobstant qu'il entende la chirurgie et la pharmacie, se servira des chirurgiens et apothicaires comme compagnons et amis, n'usurpant leurs états si ce n'est par grande nécessité. Quand le médecin sera aux champs, il prendra les drogues dont il aura besoin chez les apothicaires, sans acheter drogues particulières à soi, ou en faire son profit et trafic, laissant au reste à tous malades, tant des champs que de la ville, leur franche volonté de se servir de tel apothicaire ou chirurgien qu'il leur plaira. »

Défense était encore faite aux apothicaires « de faire aucunes compositions d'importance, qu'elles ne soient dispensées en présence du médecin, qui en soussignait la description et visitation, et en cotait la date et la quantité. »

Dans Le Moyen Age et la Renaissance, Paul Lacroix écrit :

Au Moyen Age et jusqu'à une époque rapprochée de la nôtre, les boutiques pharmaceutiques demeuraient ouvertes dans toute la largeur de l'ogive qui encadrait leur devanture. Un ou plusieurs réchauds posés sur le sol opéraient la coction des préparations officinales, tandis que les substances se réduisaient en poudre ou subissaient les mélanges prescrits dans d'énormes mortiers de fonte placés aux angles extérieurs de l'officine. Les drogues se trouvaient comme aujourd'hui sur des planches étagées ; mais au lieu de bocaux en cristal, de vases en fines porcelaines, c'étaient des espèces d'amphores en terre cuite et de petites caisses en bois blanc, étiquetées d'après le formulaire de Galien ou celui de Mesué, dont l'image décorait ordinairement les panneaux extérieurs de la devanture. Une niche d'honneur pratiquée au fond de la boutique était occupée, soit par la statue du Rédempteur, soit par celle de saint Christophe ou de saint Côme, ou de la Vierge. Les apothicaires calvinistes avaient placé Mercure dans cette niche, au grand scandale des catholiques romains.

La boutique que présente notre gravure appartenait à un maître apothicaire d'une certaine importance, à un maître apothicaire juré, patenté, exerçant sa profession au grand jour. Mais durant tout le Moyen Age, à côté de ces respectables apothicaires, il y en eut d'autres qui faisaient un commerce plus que suspect, qui tenaient à la fois de l'alchimiste et du sorcier, dont on retrouve la main dans bien des crimes, et qui eussent mérité, sans nulle exagération, le nom d'empoisonneurs.

Shakespeare, dans une de ses plus célèbres tragédies, fait apparaître une image singulièrement vivante de cette physionomie sinistre. Molière, un peu moins d'un siècle plus tard, peindra l'apothicaire comique du siècle de Louis XIV. A l'époque de Shakespeare, cependant, la pharmacie n'était plus ce qu'elle avait été au Moyen Age : elle avait pris part aux progrès des quinzième et seizième siècles. C'est l'époque de Jean Renou, « la perle de tous les pharmacographes d'Europe. » On pourrait signaler, vers ce temps, une série de publications vraiment savantes. Nombre d'apothicaires composèrent des mémoires, traités et autres livres qui témoignent d'une science réelle. A partir de 1550 surtout, ces publications sont très nombreuses.

« Le bon apothicaire, dit Gazzoni, dans sa Piazza universale, doit vivre dans la crainte de Dieu ; être charitable, pieux, humain, affable, disposé à rendre service ; d'un caractère facile, libérral avec les pauvres, loyal, toujours prêt à porter secours aux malades en danger. Il ne doit être ni charlatan, ni cupide, ni buveur, ni dissolu. »

Un arrêt du Parlement de Paris, de 1536, s'exprime ainsi au sujet du métier d'apothicaire :

« Le fait et estat d'apoticairerie est de plus grande conséquence que tous les autres estats qu'ils soient. La plus grande partie dudit estat consiste en poudres, drogues, confitures, sucres et autres compositions qui se débitent et distribuent pour les corps humains et pour le recouvrement de la santé des malades. Il est donc très nécessaire que ceux qui s'entremettent dudit estat soient personnages sages, sçavants, fidèles, experimentez de longtemps, et connoissant bien avant la marchandise dont ils dont lesdites compositions. »

Les apothicaires voulurent-ils, à cette époque, pousser trop loin leurs prétentions ? L'extrait suivant du Myrouel des apothicaires le ferait croire. « Souventes fois, dit cet ouvrage, paru à Lyon en 1539, ils abusent et contrefont les médecins là où les plus saiges sont bien empeschez, dont plusieurs souvent perdent la vie à cause que les apothicaires veulent faire et contrefaire du médecin, desquels Dieu nous veuille deffendre, car plusieurs maulx en viennent et font souvent des cemetieres boussus avant leur terme. »

Ce qui est certain, c'est que ce fut à peu près vers ce moment que la lutte entre les médecins et les apothicaires devint très vive. En 1553 parut le pamphlet que Sébastien Colin, médecin à Tours, publia sous le nom de Lisset Benancio, son anagramme, et sous ce titre : Déclaration des abus et tromperies que font les apothicaires ; fort utile à ung chascun studieux et curieux de sa santé. Les apothicaires, qui avaient becs et ongles, répondirent par la Déclaration des abus et ignorances des médecins ; oeuvre très utile et profitable à ung chascun studieux et curieux de sa santé (composé par Pierre Braillier, marchand apothicaire de Lyon, en 1557).

Dans ces deux écrits, comme dans bien d'autres, ce ne sont que mordantes railleries contre « les abus, tromperies et ignorances » que médecins et apothicaires se reprochaient mutuellement. En 1560, les médecins parurent obtenir gain de cause ; les apothicaires furent de nouveau et formellement réunis aux épiciers, ce qui était pour eux une grande humiliation.

Si les médecins, en effet, parlaient au nom de la majesté de la médecine, les apothicaires ne croyaient pas combattre sous un moins noble étendard. Partout, on retrouve des traces de l'antagonisme profond qui exista pendant des siècles entre les médecins et les apothicaires. Le Français né malin s'amusait volontiers de ces querelles. Les auteurs comiques n'avaient garde de négliger cet élément de gaieté.

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