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ROYAN (Charente-Maritime)
(D'après « Histoire de Royan », paru en 1934)
Le 5 avril 1829, la population de Royan était massée devant le port, sur la jetée, sur la crête des falaises, attendant l'arrivée du bateau à vapeur amenant, pour la première fois, des voyageurs de Bordeaux. C'était un jour de grande marée, choisi tout exprès pour prouver aux incrédules la supériorité, alors contestée par les vieux marins, de la navigation à vapeur sur celle à voile, plus exposée aux caprices de la houle et aux vents contraires. Bientôt, à la pointe de Vallières, apparut, au-dessus des flots, une longue traînée noire, s'effilochant lentement sous le souffle de la brise marine. Un cri s'échappa de toutes les poitrines, cri d'enthousiasme et d'admiration :
Il n'accosta pas, en effet, car l'état du port ne le permettait pas. A deux cents mètres de la jetée, le « vapeur » stoppa, aux applaudissements frénétiques de la foule. Un dernier jet de vapeur, le clapotis des roues sur l'eau tourbillonnante, l'arrêt complet, le silence. Le moderne Léviathan avait atteint son but. Cet événement sensationnel fit à Royan une profonde impression. Cinquante ans plus tard, les vieilles grand'mères aimaient à en faire le récit à leurs petits-enfants. Ce dimanche d'avril 1829 marquait une date mémorable pour la station balnéaire. Il fut consacré par des réjouissances populaires. Il y eut, sur la plage, un mât de cocagne chargé de lapins et de gigots ; des courses aux canards, en sac, à pied. Le soir, un important feu de joie embrasa la Grande Conche, les pins de la dune, les chênes de la Garenne. Les jeunes Royannais furent autorisés, exceptionnellement, à danser jusqu'à minuit.
Les habitants avaient la vieille habitude, les hommes du moins, de se baigner dans le plus simple des costumes : celui d'Adam avant son premier péché. Ils se déshabillaient et se rhabillaient chez eux, et la mer venant tout près des maisons, ils ne risquaient pas de s'enrhumer durant le court trajet qu'ils devaient faire. Ces exhibitions « d'anatomies » ne pouvaient pas être tolérées. L'arrêté municipal, pris en juillet 1819, déclare que c'est là « un outrage aux bonnes moeurs, une grossièreté à l'égard du sexe ». Il fut donc défendu à toutes personnes de se baigner et de nager nues dans la partie de la Grande Conche avoisinant le port et les maisons. La nudité restait libre, cependant, après le ruisseau de Pousseau ou dans la Conche du Chay. Dans la Conche de Foncillon, spécialement réservée aux « personnes du sexe », il était formellement interdit aux hommes et aux enfants mâles de se baigner. Aucun canot ne devait venir conduire des hommes devant cette plage pendant que des femmes y prenaient leur bain. Les Royannais, habitués à se baigner nus, étaient incorrigibles, car, en 1824, un nouvel arrêté du maire constate, dans l'un des considérants : « que des hommes se sont permis de se baigner dans la conche de Foncillon, même au moment où des personnes du sexe s'y baignaient ». Une bonne vieille, dont la haute coiffe saintongeaise amusait les enfants, était préposée à la garde du gynécée balnéaire. Placée sur le haut de l'esplanade, auprès du poteau indicateur de la... réserve, elle s'écriait, épouvantée, à l'approche d'hommes trop curieux : « Messieurs, de grâce, éloignez-vous ! »
Par suite de la venue régulière des visiteurs d'été, les Royannais comprirent qu'une réclame en faveur de la station devenait nécessaire. Le conseil municipal vota un modeste crédit de publicité, les hôteliers envoyèrent des affiches dans quelques villes de la région pour stimuler la clientèle. Les ressources augmentaient chaque année par le développement des magasins, leurs variétés, tous agencés avec autant d'élégance que de goût. Plusieurs appartenaient à des marchands de Bordeaux, ayant, l'été, une succursale à Royan. Le marché était abondamment approvisionné de poisson et de coquillages. Les agréments consistaient surtout en promenades dans les environs, à âne ou en breacks à rideaux, vers Vallières, Suzac, les dunes de Pontaillac et de Terre-Nègre. Les pique-niques dans les sables, sous les pins, les chênes verts, étaient fort à la mode en ce temps-là.
Royan eut son hôtel de ville, un commissaire de police, une brigade de gendarmerie, ses rues numérotées. Des distractions furent offertes à la colonie estivale par des soirées dansantes dans l'une des salles de la mairie. Quand arrivait l'été, les toilettes des vieilles maisons étaient faites avec soin, les rues nettoyées et, pour éviter tout accident aux piétons, les voitures publiques étaient tenues de circuler au pas. Ce qui manquait, c'était l'éclairage, mais les quinquets au pétrole allaient venir, en attendant les réverbères au gaz. Quant aux ampoules électriques elles ne devaient apparaître dans les rues que quatre-vingts ans plus tard. Quoi qu'il en soit, le Royan de 1840 avait son charme. Ce n'était pas la ville mouvementée et bruyante que nous connaissons aujourd'hui, mais une station modeste et accueillante, où on venait chercher le repos et la tranquillité, dans un cadre merveilleux par ses beautés naturelles. Les étés voyaient revenir, presque toujours, les mêmes villégiaturants, heureux de se retrouver sur les plages où s'étaient formées tant de solides amitiés les années précédentes. Si le modeste chef-lieu de canton d'autrefois, devenu une ville de splendeur et d'attraits, a su répondre aux exigences modernes, s'il s'est efforcé de donner les satisfactions désirées par une clientèle nouvelle, son âme demeure avec sa bonté immarcescible de toujours. |
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