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CHASSEURS DE PLANTES
des environs de Paris (1/2) (D'après un récit paru en 1902)
On a déjà écrit bien des livres sur les chasseurs de plantes des forêts tropicales qui, au péril de leur vie, vont chercher les orchidées rares et les liliacées décoratives, dont les horticulteurs font ensuite « leurs choux gras ». On en pourrait écrire presque autant sur les pauvres diables qui doivent chercher leurs moyens d'existence dans la maigre flore parisienne. Non pas en décrivant les dangers courus qui, ici, sont pour ainsi dire nuls, mais en racontant leur mode de vie ; tous, malgré la médiocrité de leur condition, sont des indépendants, assoiffés de liberté et d'air pur. On les croit des paresseux ; il n'en est rien et, en utilisant l'activité qu'ils déploient dans un métier salarié par un patron, ils vivraient grassement. Heureusement pour eux, toutes les plantes ne poussent pas en même temps ; cela leur permet de varier leurs plaisirs et de gagner de quoi vivre à peu près toute l'année. Un métier où il n'y a pas de chômage, voilà, n'est-il pas vrai, qui n'est pas ordinaire ?
J'en ai vu, de ces camelots, qui en rapportaient, - l'homme et la femme réunis, - jusqu'à quatre-vingts kilos ; il est vrai que, pour rentrer dans la capitale, ils prenaient le train, comme des sybarites, mangeant ainsi, - c'est le cas de le dire, - leur récolte en herbe. Les autres emmènent avec eux une brouette ou même une voiture à bras ; ceux-là sont les « gros commerçants » qui n'en sont pas plus fiers pour çà, car, obligés de revenir pedibus cum jambis, ils se voient parfois contraints de loger à la belle étoile. Tous, d'ailleurs, ne peuvent faire une récolte très abondante, car le mouron n'est vendable que trois, quatre ou cinq jours au plus après la cueillette ; bien que se fanant relativement moins que les autres plantes, il finit, surtout pendant les chaleurs, par prendre un aspect lamentable ; le client n'en veut plus, craignant de faire injure à ses chers petits fifis en leur offrant une marchandise avariée. Ceux qui récoltent le mouron - c'est encore une caractéristique du chasseur de plantes - le vendent eux-mêmes au public. Ils le mettent sur des hottes ou dans des paniers et parcourent les rues en criant la chanson classique : « Voilà du mouron pour les p'tits oiseaux » ! Ou encore ce cri où se révèle l'âme sentimentale des Parisiens : « Régalez vos petits oiseaux » ! Le mouron est particulièrement abondant en été ; les marchands ont alors toutes les peines du monde à écouler leur marchandise à raison de un sou la botte. Au total ils préfèrent l'hiver où ils vendent deux sous la botte la plus insignifiante ; il est vrai que la récolte dans les champs est beaucoup plus maigre et pénible. Mais, au moins, on a la satisfaction de ne pas gâcher le métier par un bon marché excessif. Chaque marchand a son quartier déterminé, qu'il conserve pour ainsi dire toute sa vie, d'abord parce que s'il allait ailleurs, il serait fort mal reçu par ses confrères ; ensuite, parce qu'il a ses clients déterminés, qui lui font des commandes « fermes ». On connaît son cri joyeux ; on accourt sur le pas de la porte et, tout en vendant sa botte, il a un mot aimable pour chacun. Et je ne serais pas étonné si l'on me disait que les serins et chardonnerets tressaillent d'allégresse quand ils entendent : « Du mouron pour les p'tits oiseaux ! Un sou la botte ! » Le printemps est l'époque où le chasseur de plantes a le plus à faire. Le Parisien adore les fleurs ; privé de cette joie pendant tout l'hiver, il en réclame dès que les frimas sont passés et que se font sentir les premières effluves, - oh combien troublantes ! - du renouveau de la nature. Ces fleurs, il ne faut guère les demander aux jardins dont la floraison n'arrive que tardivement, et sans nos camelots il risquerait fort de voir ses vases de fleurs vides. Dès février quelques-uns se rendent à Trianon ou dans les bois avoisinants, pour récolter le gracieux perce-neige qui a d'autant plus de valeur qu'il est plus rare ; sa corolle blanche est du plus charmant effet et n'a que l'inconvénient de se faner assez vite.
Les camelots le savent bien et en font une ample moisson ; je dois cependant avouer à leur courte honte qu'ils en font des bouquets ignobles, les fleurs collées les unes contre les autres. - telle des sardines dans une boîte, - avec, au milieu et autour, les feuilles mêmes des narcisses qui ressemblent tout à fait à celles, archi-prosaïques, des poireaux. Un bel après-midi de dimanche est, cependant, pour eux un véritable coup de fortune, car ils, vendent sur place les bouquets aux nuées de cyclistes qui reviennent de Fontainebleau par la grand'route. Certains en achètent quatre bonquets, pour placer un au milieu du guidon, deux aux poignées, et, - les farceurs, - un à la selle. A quatre ou cinq sous le bouquet, vous voyez que cela chiffre vite. Et puis, le soir, on se hâte de faire une nouvelle récolte pour vendre le lendemain dans Paris. Mais sitôt la floraison, d'ailleurs très courte, des narcisses achevée, la forêt de Sénart ne donne pour ainsi dire plus rien. Les chasseurs de plantes transportent leurs pénates dans les bois de Meudon ou de Chaville qui, pour quelques, semaines, vont devenir une mine... de bronze. C'est d'abord l'anémone sylvie, qui est bien l'une des plus aimables fleurs que je connaisse. Est-ce parce que je l'associe dans mon esprit à l'arrivée du printemps, aux bonnes promenades que l'on fait à cette époque dans les bois ; est-ce parce qu'elle me rappelle quelque souvenir agréable ? Je ne sais ; mais ce qui est bien sûr, c'est que nombre de Parisiens partagent mon goût, car au printemps, les bois de Meudon sont envahis par une nuée d'amateurs d'anémones. La vente de cette fleur dans Paris même ne va pas toujours très bien, car elle se fane presque aussitôt cueillie et le bouquet prend alors l'aspect d'une botte de foin. Ceux qui savent combien vite elle « revient » dans l'eau l'achètent pour en garnir leur home. Les trois feuilles vertes qui se trouvent sous leurs fleurs se marient agréablement avec le blanc délicat des corolles et en font de charmants bouquets restant frais pendant plus d'une semaine, surtout lorsqu'on a récolté des boutons de cette « Reine des bois ».
C'est que la lutte pour le muguet est aussi âpre que la lutte pour la pièce de cent sous. Le camelot sait bien qu'il a l'écoulement sûr et rapide de sa marchandise ; il en est si certain qu'il cueille même le muguet à l'état de bouton, alors qu'il est pour ainsi dire informe et n'a guère d'odeur. Mais on a l'espoir qu'il fleurira dans l'eau, ce qui arrive en effet souvent, mais pas toujours. Quand il est bien épanoui, le muguet est une des plus admirables fleurs que nous donnent les bois et même les jardins, et à l'élégance de la fleur, à la délicatesse de l'inflorescence, elle joint un délicieux parfum, d'une finesse exquise, d'une persistance rare. Sa récolte est si rémunératrice qu'elle provoque l'apparition, au voisinage des gares et des stations, de bateaux de chasseurs de plantes accidentels, que les « professionnels » regardent d'un mauvais oeil. Et cependant, cette récolte est fort pénible : regardez la minceur d'une hampe de muguet, et supputez la quantité de brins qu'il faut pour faire le moindre bouquet de deux sous ! CHASSEURS DE PLANTES : Partie 2/2 |
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