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Les costumes des hommes et des femmes
à la fin du XIVe SIÈCLE (D'après un article paru en 1846)
Voici ce qu'on lit dans la chronique de Saint-Denis à propos de la bataille de Crécy, qui eut lieu ; comme on sait, le 26 août 1346 : « Nous devons croire que Dieu a souffert ceste chose par les désertes (démérites) de nos péchés, jasoit (quoique) à nous n'aparteigne pas de en juger. Mais ce que nous voyons, nous tesmoignons ; car l'orgueil estoit moult grant en France, et meismement (surtout) ès nobles et en aucuns autres, c'est assavoir, en orgueil de seigneurie, et en convoitise de richesses, et en deshonnesteté de vesture et de divers habits, qui couroient communément par le royaume de France ; car les uns avoient robes si courtes qu'ils ne leur venoient que aux nasches (fesses), et quant ils se baissoient pour servir un seigneur, ils monstroient leurs braies à ceux qui estoient derrière eux ; et si estoient si estroites qu'il leur falloit aide à eux au vestir et au despouiller, et sembloit que l'on les escorchoit quant l'on les despouilloit. Et les autres avoient robes froncées sur les reins comme femmes, et si avoient leurs chaperons destranchés menuement tout autour ; et si avoient une chausse d'un drap et l'autre d'autre ; et si leur venoient leurs cornettes et leurs manches près de terre, et sembloient mieux jongleurs que autres gens. Et pour ce, ne fu pas merveille si Dieu voulut corriger les excès des François par son fléau, le roi d'Angleterre. »
Mais nous n'avons encore parlé ni des ceintures, ni des chaussures, ni des fourrures, qui sont les parties du costume à l'égard desquelles se signala surtout l'extravagance du quatorzième siècle. Toutes les fois que, sur un monument, statue, tableau ou miniature, se présente un personnage ayant le corps entouré au-dessous des hanches par une espèce de bourrelet articulé, l'âge de ce monument est manifeste : il est de l'époque du roi Jean ou de celle de Charles V. Il n'y a que sous ces deux règnes qu'on ait imaginé d'entraver par un pareil instrument de supplice tous les mouvements essentiels du corps. Ce carcan, aussi incommode pour marcher que pour s'asseoir, était pourtant la ceinture. Aussi bizarre par sa façon que par la place qu'elle occupait, elle consistait en une espèce de boudin rembourré, sur la surface extérieure duquel étaient cousues des plaques d'or ciselées, souvent avec accompagnement d'émaux et de pierreries. On y pendait la bourse et un long poignard appelé badelaire. Pour ce qui est des souliers, la fureur des poulaines s'étant réveillée de plus belle, on les portait plus longues qu'on n'avait jamais fait dans les temps anciens. Un homme n'avait pas bon ton si la pointe de sa chaussure ne se prolongeait pas à mi bon pied au-delà de ses orteils. Quelquefois cette pointe était recourbée en dehors, « pareille aux ongles que la nature a donnés aux griffons », dit un écrivain qui certainement n'avait jamais vu de griffon. Toujours est-il que ces poulaines, fort gênantes pour la marche, avaient surtout, aux yeux des clercs, le tort très grave de rappeler l'ergot du diable. Le pape Urbain V, qui demeurait à Avignon, et le roi Charles V, combinèrent leurs efforts pour en extirper la mode. Les considérants de l'ordonnance royale, rendue à cet effet le 10 octobre 1368, méritent d'être rapportés. « Comme, pour ce que plusieurs des notables, et autres de plusieurs estatz, qui doivent monstrer et estre exemples de bonnes mœurs à tous autres, par vanité mondaine et par folle présumpcion, et par la convoitise et volenté désordonnée des cordonniers, ouvriers ou faiseurs de souliers, estiviaux et chaussures, en nostre ville de Paris et autres de noz bonnes villes, ont porté et portent, et lesditz ouvriers, fait ou fait faire botines à long bec ou difformités controuvées, c'est assavoir de poulaine, laquelle difformité ou poulaine est en dérision à Dieu et à sainte Église, etc. » Suit une défense formelle aux particuliers d'en porter, comme aux cordonniers d'en confectionner ni mettre en vente. Sans doute la mode des poulaines était une folie, mais une folie innocente, quoi qu'en aient dit les docteurs. Celle des fourrures, moins anathématisée, eut pour effet de ruiner les gens, non pas tant ceux qui les portaient que les taillables et contribuables qui subvenaient au luxe des grands. On est effrayé de voir suivant quelle progression augmenta la dépense des fourrures depuis l'an 1350 jusqu'à 1400. Six cent soixante-dix ventres de menu vair (martre) suffisaient pour fourrer deux habillements complets à l'usage du roi Jean, à savoir, deux surcots, deux paires de manches, deux chaperons et deux cloches. Dix ans après la mort de ce monarque, le duc de Berry, son fils, faisait acheter d'une seule livraison neuf mille huit cent soixante-dix ventres de la même fourrure, destinés à lui garnir seulement cinq manteaux et cinq surcots, ce qui suppose, pour chaque pièce, le triple du nombre des peaux employées dans un habillement complet du père. Autres dix ans plus tard, pour la fourrure d'une seule robe de chambre commandée par le duc d'Orléans, petit-fils du roi Jean, on employait deux mille sept cent quatre-vingt-dix-sept peaux de petit-gris !
Tandis que la mise des hommes, abandonnée à la fantaisie, était entrée à pleine voie dans le ridicule, celle des femmes, se modifiant aussi, n'avait fait que gagner comme bon goût et comme élégance. On peut dire que le règne de Charles V vit arriver à sa perfection ce gracieux costume sous lequel les artistes modernes ont représenté de préférence les dames du Moyen Age. Nous en donnons pour type la statue de la reine Jeanne, femme de Charles, qui était autrefois à la porte de l'église des Célestins, à Paris.
Qu'on remarque ici une addition à l'ancien costume, dont cette singulière coupe du surcot donna certainement l'idée. C'est une mantille, très apparente sur la statue de la reine Jeanne, qui descend par devant et par derrière jusqu'à la taille, et qui rompt de la manière la plus heureuse la monotonie des lignes, de même qu'elle devait varier l'uniformité des couleurs. Cette mantille était appelée corset. On la faisait de pelleterie en hiver, de soie on de drap en été, et on l'appareillait aux dorures du surcot. Elle était garnie sur le devant d'une sorte de busc enfermé dans un galon d'or dont l'objet était de la tenir plaquée sur la poitrine. Les surcots étaient de fantaisie ou de grande tenue. La mode réglait l'étoffe et la couleur des premiers ; mais les autres devaient être aux armes et couleurs des dames qui les portaient. Celui de notre reine Jeanne était originairement dans ce cas, car des traces de peinture se voyaient encore sur sa statue, au XVIIIe siècle, et permettaient de distinguer des fleurs de lis appliquées en or sur sa jupe. Comme les armoiries des femmes se composaient du blason de leur mari parti avec celui de leur propre famille, il résultait de cet accouplement une grande variété de couleurs et de figures. Une réunion de dames parées de la sorte était vraiment éblouissante. La jupe du surcot étant traînante, il fallait, pour marcher, la tenir retroussée sur le bras, Cela est très clairement expliqué dans un roman du quatorzième siècle cité par Du Cange au mot surcotium. « Il me vint deux femmes portant surcots plus longs qu'elles n'estoient environ d'une aulne ; et falloit qu'elles portassent à leurs bras ce qui estoit bas, ou traînoit à terre. » C'est alors que les hautes et puissantes dames commencèrent à avoir une ou plusieurs suivantes pour leur porter la queue.
Ensuite on mit des coiffes sous les crépines, pour se donner à moins de frais l'apparence d'une tête bien garnie ; car, sous une coiffe, de l'étoupe faisait le même effet que des masses de cheveux. Une fois qu'on en fut venu à s'empaqueter la tête, les inventions absurdes ou disgracieuses allèrent grand train. Alors naquit l'escofflon, sorte de béret rembourré posé sur la coiffe déjà rembourrée. Nous en donnons un exemple des plus anciens qu'on connaisse, car il est tiré d'un tombeau de l'an 1385. |
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