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Prométhée et le Père Noël

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Coutumes, Traditions
Origine, histoire des coutumes, traditions populaires et régionales, fêtes locales, jeux d’antan, moeurs, art de vivre de nos ancêtres
Prométhée et le Père Noël
(D’après « Communications », paru en 2005)
Publié / Mis à jour le mercredi 23 décembre 2020, par LA RÉDACTION
 
 
 
Le mythe du Père Noël constitue une variante enfantine moderne de celui de Prométhée. Ces deux personnages possèdent plusieurs points communs : associés au feu mythique et au don de la connaissance, ce sont des médiateurs entre ciel et terre. Mais leurs bienfaits s’appuient sur un mensonge initial qui devra être expié. S’ils apportent aux petits hommes la lumière au milieu des ténèbres, ils possèdent donc un double négatif : l’aigle dans le cas de Prométhée, le Père Fouettard dans celui du Père Noël.

Chaque année, dans nos régions, l’automne voit diminuer les jours et s’étendre les nuits, phénomène purement optique d’abord, auquel viennent bientôt s’ajouter le froid, la pluie, la chute des feuilles, le tout sous un ciel bas et lourd à désespérer Baudelaire. L’ensemble donne le sentiment d’une descente vers les ténèbres du tombeau, qui peut engendrer, chez les plus sensibles, des dépressions en règle.

Le plus sombre est atteint avec le solstice d’hiver, qui semble annoncer le règne de la nuit absolue, alors qu’en réalité il marque la fin de ce règne et le début du renouveau. Alors, pour apaiser les angoisses conscientes et inconscientes, il importe de concrétiser ce changement par une fête célébrant la naissance de la lumière dans les ténèbres.

Les Rois mages quittent Saba et se rendent à Bethléem. Enluminure extraite du Livre des Merveilles du Monde de Marco Polo, dans une version datant de 1412 (manuscrit français n°2810 de la BnF)
Les Rois mages quittent Saba et se rendent à Bethléem. Enluminure extraite du Livre des Merveilles
du Monde
de Marco Polo, dans une version datant de 1412 (manuscrit français n°2810 de la BnF)

Cette fête, bien sûr, c’est Noël, qui survient juste après le solstice, et remplit cette fonction symbolique de nombreuses manières. Dans la tradition chrétienne, la simple figure de l’étoile qui guide les Rois mages dans la nuit est déjà une concrétisation de cette lumière, surgissant du fond de l’obscurité pour éclairer le chemin. Mais, surtout, le fait que Noël corresponde — jusque dans son étymologie — à la naissance de l’Enfant divin l’inscrit dans ce paradigme lumineux, puisque Noël présente une nouvelle vie face à cette mort qui s’appesantit sur la terre : une vie qui, de surcroît, annonce à l’humanité le rachat des fautes et le salut des âmes, lui apportant ainsi un espoir sans précédent.

La fonction prométhéenne du Père Noël, double mi-chrétien mi-païen du Christ, mérite qu’on s’y attarde, tant la symbolique qui l’entoure et la manière dont il combat non seulement la nuit de l’automne mais aussi celle de l’ignorance contribuent à en faire un descendant moderne de Prométhée : un Prométhée à l’usage des enfants, sans doute, mais qui, d’être ainsi ancré dans le préconscient de chacun, s’inscrit d’autant mieux dans les représentations collectives.

Selon la tradition grecque, et plus précisément la Théogonie d’Hésiode — écrite en un temps où la condition humaine était admise telle quelle, sans principe de séparation du bien et du mal, les doctrines de salut ne devant apparaître qu’après Platon —, le grand bienfaiteur des hommes, celui qui les délivre des ténèbres, n’est pas un dieu mais un Titan : Prométhée. Doté d’une intelligence supérieure, c’est même lui qui — si l’on en croit Ovide — les a façonnés, avec de l’argile et un peu d’eau. Dans le combat qui oppose les Titans à Zeus, il se range du côté de celui-ci. Plus tard, pourtant, pris comme arbitre dans la question du sacrifice des animaux, il s’arrange pour que les hommes récupèrent les bons morceaux, les dieux n’ayant droit qu’au parfum des os calcinés. D’où le courroux de Zeus, qui reprend le feu aux mortels, l’intervention de Prométhée, qui le vole pour le leur rendre, et enfin son châtiment : il est enchaîné à la cime d’une montagne, le foie rongé par un aigle.

Bref, allié aux habitants de la terre autant qu’à ceux de l’Olympe, il occupe entre eux un rôle de médiateur quelque peu singulier. Il n’est pas jusqu’au lieu de son supplice qui ne confirme, physiquement, cette situation intermédiaire. Le Titan, en effet, se retrouve « enchaîné au sommet d’une haute montagne, à l’air libre : entre le ciel et la terre. Hésiode précise que, pour l’entraver, Zeus avait enroulé ses liens à mi-hauteur d’une colonne » (La Cuisine du sacrifice en pays grec par Jean-Pierre Vernant, 1979).

Prométhée apportant le feu sur la terre. Peinture de Jan Cossiers (1637) d'après une esquisse à l'huile de Pierre Paul Rubens
Prométhée apportant le feu sur la terre. Peinture de Jan Cossiers (1637)
d’après une esquisse à l’huile de Pierre Paul Rubens

Le Père Noël, lui, personnage mythique dérivant de saint Nicolas, occupe également une position ambiguë. Ni tout à fait divin ni simplement humain, il se différencie du statut usuel des saints par une dérive vers le profane, qui en fait une figure unique, échappant au paganisme comme au christianisme et, de plus — à l’instar des fées, sorcières et autres magiciens —, réservée aux enfants. En contrepoint de la fête religieuse de la Nativité, il a en effet pour tâche d’apporter aux petits humains les cadeaux que le statut trop élevé du Créateur ne lui permet pas de leur remettre. Il incarne de surcroît une vision magnifiée de la bienfaisance parentale, qui le place au-dessus du père et de la mère. C’est donc bien une fonction de médiateur entre le divin et l’humain qui lui est dévolue.

Son positionnement géographique, par ailleurs, est semblable à celui de Prométhée, puisque, son attelage de rennes se déplaçant dans les airs, son domaine se situe entre la terre et le ciel ; de plus, quand il survole ainsi campagnes et villes, il s’arrête sur les toits pour entrer dans les maisons non par la porte, mais par la cheminée. Cette localisation, en rendant visible son rôle d’intermédiaire venu d’en haut pour aider les hommes, suggère qu’il pourrait constituer une variante enfantine de Prométhée. L’analogie entre les deux mythes, on va le voir, peut aller beaucoup plus loin.

Ce qui vaut à Prométhée une place privilégiée dans le cœur des hommes, c’est ce feu qu’il a dérobé à Zeus pour le leur donner, les arrachant ainsi aux ténèbres. Apparemment, sa nature profonde le prédisposait à un tel don. À propos des Titans, Jean-Pierre Vernant écrit ainsi : « À l’élément terreux semble bien se combiner dans leur naissance un élément igné. La terre les produit sous l’action de la chaleur solaire. Leur nom évoque en effet la terre calcinée, cette cendre blanche qui est la chaux vive et que les Grecs désignent du nom de titanos ».

Dans le froid des ténèbres et de l’ignorance, ce feu a de multiples vertus : il éclaire, il réchauffe, il permet de cuire les aliments et d’incinérer les morts. À la fois puissant et fragile, il est cette lumière attendue qui, en resplendissant dans l’obscurité, offre à l’homme un secours providentiel. Descendu des cieux dans la main de Prométhée, on le voit briller à nouveau, dans la tradition chrétienne, à travers l’étoile qui éclaire la nuit de la Nativité. Et il reparaît sous de multiples formes dans la dérive païenne qui mélange fête de Noël et fête du solstice.

Le Père Noël, déjà, est vêtu de rouge : un beau rouge aux dorures flamboyantes, qui rappelle la couleur du feu dans son rayonnement à la fois lumineux et chaleureux. Quand il descend du ciel, il incarne lui-même la flamme prométhéenne, présentée sous la forme la plus rassurante qui soit : celle d’un gros bonhomme souriant, chargé de cadeaux. Lorsqu’il descend par la cheminée, il s’affirme à nouveau comme l’égal du feu ; son maître, même, puisqu’il ne s’y brûle pas, non plus qu’il ne se salit avec la fumée ou la suie. Double de la foudre de Zeus — dont on sait qu’elle entre aussi par les cheminées, mais pour dévaster les maisons —, il en est la version pacifiée, l’envers bienfaisant dont on espère la venue au lieu de la redouter.

Pour l’attendre, d’ailleurs, deux symboles sont déjà en place. Le premier, c’est le sapin : là où l’Enfant Jésus figure la renaissance par l’apparition d’une vie nouvelle, il représente l’immortalité, le fait de ne pas mourir avec le jour, de pouvoir traverser les ténèbres sans s’y perdre. Le second, ce sont les bougies qui l’ornent et qui, allumées par les parents ou les enfants eux-mêmes, semblent autant de petites flammes préfigurant ce grand feu de joie que sera l’arrivée du Père Noël. En cela, elles correspondent à un acte magique type : mimer en réduction l’événement que l’on souhaite, afin de l’inciter à se produire pour de bon.

Le feu, par le mystère qu’il recèle et les pouvoirs qu’il dispense, est source d’enseignement. En l’apportant aux hommes, Prométhée ne leur fournit pas seulement un outil : il leur donne aussi le moyen de s’en servir et le point de départ d’une réflexion plus vaste. Le don qu’il leur fait est donc à la fois pratique et théorique. Selon Jean-Pierre Vernant, « cuire la viande avant de la manger, c’est du même coup accuser le contraste avec les bêtes qui se nourrissent de chair crue. Le feu culinaire du Prométhée d’Hésiode a donc déjà une valeur large : il représente la culture opposée à la sauvagerie ».

C’est donc aussi à la nuit qui voit l’âme soumise non à l’obscurité mais à l’obscurantisme, que Prométhée vient mettre un terme en apportant la flamme libératrice. Sur ce point, le lien avec le mythe du Père Noël nous est fourni par Gaston Bachelard, quand il propose dans La Psychanalyse du feu (1938) de « ranger sous le nom de complexe de Prométhée toutes les tendances qui nous poussent à savoir autant que nos pères, plus que nos pères, autant que nos maîtres, plus que nos maîtres ».

Que donne en effet le Père Noël aux enfants ? Des jouets, des jeux, des livres : autant d’éléments qui, par le biais d’une activité en premier lieu ludique, vont leur permettre d’acquérir les connaissances des adultes. Il n’est pas de jeu, si simple ou si bizarre soit-il, qui n’ait une vertu formatrice, qu’elle développe l’intelligence, le goût, l’adresse, la force, l’imagination, ou toute autre faculté dont l’enfant dispose à l’état latent mais qu’il a besoin d’exercer pour la porter à un point de perfection supérieur.

Dans cette perspective, l’apparence même du Père Noël est révélatrice. En dépit de son nom, sa barbe blanche l’érige non point en père mais en grand-père. Sans égaler le dieu suprême, il se situe donc au-dessus de l’homme de référence, le père, et fait entrevoir à l’enfant un moyen de le dépasser. Plus l’enfant grandit, en effet, plus il se heurte aux limites humaines de ses parents. Et le chemin d’individuation que cela lui ouvre s’accompagne d’une profonde nostalgie du temps où ceux-ci, effectivement, étaient des dieux. La fête de Noël, par le climat de don et d’amour qu’elle apporte, ramène de manière fugace ce temps béni. En cela encore, le Père Noël apparaît — à l’instar de Prométhée, bien que dans un contexte différent — comme un médiateur entre la terre et le ciel.

Quant à la présentation des cadeaux, elle renvoie elle aussi au mythe prométhéen : dissimulés dans des papiers rutilants, ils existent d’abord par la part de rêve qu’ils comportent. Ce rêve, en principe, ne doit pas être déçu. Mais il arrive pourtant qu’il le soit. Tout comme l’a été l’espérance de Zeus, quand Prométhée lui a donné le choix entre les deux parts du sacrifice des animaux : d’un côté, les os dissimulés sous une appétissante couche de graisse ; de l’autre, la viande recouverte par la panse du bœuf. Le maître de l’Olympe, trompé par les apparences, a fait le mauvais choix. Les enfants, eux, prennent ce qu’on leur donne, mais rien ne leur garantit que ce qu’ils vont recevoir correspondra à leur désir.

C’est là l’échec du don de la connaissance : elle est à portée de la main, mais « à condition de ne pas prétendre rivaliser avec la sagacité de Zeus, comme Prométhée croyait pouvoir le faire. Son échec marque, pour les hommes autant que pour lui, les limites de l’intelligence prométhéenne. En elle, astuce et prévision se doublent toujours de sottise et imprévoyance », écrit Jean-Pierre Vernant. La flamme est apparue dans la nuit, mais elle ne brille pas sans condition : dans les deux mythes, l’ancien comme le moderne, l’équilibre du monde exige une contrepartie.

Prométhée déchiré par un vautour. Gravure de Bernard Picart extraite du Temple des Muses, orné de 60 tableaux où sont représentés les événements les plus remarquables de l'antiquité fabuleuse par Antoine de Labarre de Beaumarchais, paru en 1733
Prométhée déchiré par un vautour. Gravure de Bernard Picart extraite du Temple des Muses,
orné de 60 tableaux où sont représentés les événements les plus remarquables
de l’antiquité fabuleuse
par Antoine de Labarre de Beaumarchais, paru en 1733

La dialectique de l’oiseau dévorant le foie se régénérant fait de Prométhée et de l’aigle un couple victime-bourreau à la fois solide et emblématique. Sur le plan symbolique, le rapace apparaît comme un double négatif du Titan, un antagoniste attaché à lui comme son ombre. Venu du ciel pour le châtier de sa faute, il se positionne à ses côtés, entre ciel et terre, comme pour montrer aux hommes le risque encouru à désobéir aux dieux. Mais sa nature animale souligne le côté excessif de la punition, dictée par une réaction pulsionnelle plus que par un souci d’équité.

Le Père Noël, lui aussi, possède son ombre, en la personne du Père Fouettard. Selon Martyne Perrot (Ethnologie de Noël, 2000), si le premier dérive de saint Nicolas, le second forme avec le saint un couple infernal. Le visage blanc du « bon » saint Nicolas contraste en effet avec celui parfois couvert de suie du « méchant » Père Fouettard, personnage sauvage souvent recouvert de feuillage ou de pommes de pin (...) ou encore d’une peau de bête (...). Il est d’ailleurs surnommé, dans certaines régions, l’« ébouriffé », le « velu ». Cette figure inquiétante est parfois interprétée comme un « double diabolique ».

Par rapport au mythe de Prométhée, ce n’est pas le médiateur qui est tourmenté par la figure négative, mais le destinataire lui-même. En revanche, les notions de bien et de mal sont clairement définies. Si l’enfant a été sage, il a droit à un cadeau ; s’il ne l’a pas été, il reçoit un martinet. Faute et punition sont descendues d’un étage. Là où l’homme de l’Antiquité se voyait prendre et restituer le feu sans que sa responsabilité intervienne en quoi que ce soit, l’enfant moderne, lui, doit rendre compte de ses mauvaises actions, le médiateur des bienfaits pouvant devenir celui du châtiment.

Quant au foie prométhéen, un esprit facétieux pourrait le retrouver, en une inversion vengeresse, dans les ripailles qui accompagnent la venue du solstice : l’aigle de Zeus a dévoré le foie de Prométhée ? L’homme fête Noël en mangeant du foie gras ! L’oiseau sauvage est remplacé par un oiseau de basse-cour, et le dévoreur est dévoré. Retour des choses un peu outré, sans doute, mais logique : le point de départ de l’affaire n’était-il pas le partage de la viande ? Et le Titan, avec le feu, ne nous a-t-il pas apporté la cuisson des aliments, la culture des céréales, l’élevage des animaux, bref, l’accès aux bonnes choses ?

Le Père Fouettard. Chromolithographie du début du XXe siècle
Le Père Fouettard. Chromolithographie du début du XXe siècle

Le Père Noël lui-même, s’il est à présent entièrement entré dans les mœurs, ne s’en est pas toujours tiré à si bon compte. Témoin le célèbre incident de 1951 au cours duquel l’évêque de Dijon, ulcéré de voir le Père Noël prendre le pas sur le petit Jésus dans l’imaginaire des enfants, fit pendre puis brûler son effigie devant la cathédrale de la ville. Magistral retour au mythe originel : le médiateur, désavoué par le représentant de l’autorité divine, se voit d’abord renvoyé par la pendaison à sa position entre terre et ciel, la corde le réduisant à l’impuissance ; après quoi, le feu qu’il est censé apporter aux hommes est retourné contre lui pour le détruire. Chacun sait qu’il a survécu à cette double exécution. Mais les symboles utilisés pour dénoncer son rôle d’usurpateur par rapport au « vrai » dieu n’en rappellent pas moins ceux qui ont marqué le conflit du Titan et du maître de l’Olympe.

L’ultime vengeance de Zeus, cependant, reste la création de Pandore, femme séduisante et stupide, qui deviendra l’épouse d’Épiméthée, frère de Prométhée, et ouvrira la jarre où le Titan avait enfermé les maux de l’humanité. Une telle intrusion du sexe comme élément maléfique ne peut se retrouver dans le mythe du Père Noël, destiné avant tout aux enfants. La seule mention d’une femme malfaisante, dans son cas, est une variante du Père Fouettard qui figure dans certaines légendes régionales :

« Saint Nicolas est parfois accompagné par un personnage féminin : Berchta, Frau Chunkle, Dame Perchta, Frau Hollé, la petite femme de saint Nicolas qui est toujours (...) une voleuse d’enfants. Toutes surgissent la nuit de Noël et leurs rondes, souvent appelées chasses, elles aussi, durent parfois tout au long des douze nuits ou nuits sacrées, comme les nommaient les auteurs du Moyen Âge » (Ethnologie de Noël par Martyne Perrot, 2000).

Pour le reste, c’est une inversion complète du mythème relatif à Pandore que l’on observe à propos de Noël. La jarre fatale trouve son pendant dans la hotte du Père Noël, qui, au lieu de receler des maux qui vont se répandre sur la terre pour tourmenter les hommes, est remplie de jouets destinés à rendre les enfants heureux tout en les améliorant.

Dans les représentations naïves de ces jouets, on trouve en général, pêle-mêle, un ours en peluche, un ballon, une voiture, mais aussi une poupée. Celle-ci, au terme de l’inversion, est l’ultime reflet de la femme créée par Zeus. Pandore ouvre la jarre des malheurs ; la poupée, au contraire, sort de la hotte comme un bienfait. Pandore était destinée à un homme pour l’entraîner dans le mirage du sexe ; la poupée est offerte aux petites filles pour leur enseigner leur futur rôle de mères. Et si les fillettes en question sont autant d’apprenties Pandore, la magie de la hotte vise à leur en donner les vertus, non les vices.

Que reste-t-il, enfin, dans le récipient, une fois qu’on l’a vidé ? Dans la jarre aux maux demeure l’espérance ; dans la hotte aux joujoux, le martinet. Là encore, les symboles sont inversés, et le mythe moderne prend le contre-pied du mythe antique : d’un côté, un ensemble néfaste où subsiste un élément bienfaisant ; de l’autre, un ensemble faste où se cache un objet redoutable.

Le Père Noël distribue les cadeaux. Peinture de R.J. McDonald
Le Père Noël distribue les cadeaux.
Peinture de R.J. McDonald (https://www.facebook.com/RjMcDonaldGallery/)

Dans le cas du Père Noël, l’attente vient avant la venue, et l’espérance qui l’accompagne, celle de recevoir les cadeaux demandés, grandit à mesure que la date de Noël se rapproche. Tandis que la nuit s’épaissit sur le monde, l’espérance de voir s’allumer la flamme rédemptrice aide à supporter cette obscurité croissante. L’attente sera comblée, car le solstice viendra, permettant aux jours de rallonger et à la lumière de reprendre le terrain qu’elle avait perdu.

L’espérance, en revanche, ne le sera pas forcément, car le contenu de la hotte ne correspond pas toujours aux souhaits formulés. Et c’est là que l’enfant commence à douter de la fiabilité du médiateur divin. La grande désillusion, elle, intervient quand, au sens propre du terme, il cesse de croire au Père Noël. C’est une phase décisive de l’accession à l’âge adulte : celle où — avec la découverte que les parents, bien intentionnés mais faillibles, ne sont pas des dieux — s’opère le partage entre le mythe et la réalité.

En fin de compte, si l’histoire de Prométhée est un mythe de la Genèse, qui renvoie l’homme à la nuit des temps, mais aussi à son passage du stade sauvage au stade civilisé, celle du Père Noël reproduit, pour chacun d’entre nous, en s’inscrivant dans l’obscurité de sa prime enfance, un passage comparable. La première, en fournissant à l’humanité une explication de sa condition, lui permet de passer en tant qu’espèce du stade enfantin au stade adulte ; la seconde, en apportant un remède à ce que cette condition a de douloureux, aide chaque enfant à devenir un homme.

Pour une métamorphose d’une telle importance, un passage par les ténèbres est nécessaire. La nuit du solstice, avec la flamme qui brille en son cœur, remplit cette fonction. Cependant, comme l’a souligné Octave Mannoni, « une croyance peut être abandonnée et conservée à la fois » (Clefs pour l’imaginaire ou l’Autre scène, 1985). Il suffit d’observer la persévérance des adultes à maintenir le mythe du Père Noël — ce mythe censé ne concerner que l’enfance — pour mesurer à quelle profondeur il est gravé en eux.

 
 
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