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24 décembre 1800 : attentat de la rue Saint-Nicaise contre Bonaparte - Histoire de France et Patrimoine


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Éphéméride, événements

Les événements du 24 décembre. Pour un jour donné, découvrez un événement ayant marqué notre Histoire. Calendrier historique


24 décembre 1800 : attentat de la rue
Saint-Nicaise contre Bonaparte
(« Fouché Les silences de la pieuvre » (par Emmanuel de Waresquiel)
paru en 2014, « L’Empire des polices. Comment Napoléon
faisait régner l’ordre » (par Jacques-Olivier Boudon) paru en 2017
et « Matériaux pour servir a la vie publique et privée
de Joseph Fouché, dit le duc d’Otrante » paru en 1821)
Publié / Mis à jour le lundi 24 décembre 2018, par LA RÉDACTION

 
 
 
Premier attentat à la bombe contre un chef d’État, l’explosion rue Saint-Nicaise à l’instant même où la voiture de Bonaparte se dirige vers l’Opéra en cette veille de Noël cause nombreuses victimes et considérables dégâts matériels : si le Premier consul n’est pas touché, le drame marque l’opinion publique et donne bientôt lieu à des arrestations massives dans le milieu des jacobins, avant que trois chouans, véritables auteurs de l’attentat, ne soient identifiés au terme d’une enquête tant administrative que scientifique

Le soir de Noël 1800 reste marqué dans les esprits par l’attentat perpétré contre Bonaparte à l’aide d’un baril de poudre posé sur une charrette, transformée immédiatement en « machine infernale ». L’explosion s’entend très loin dans la ville et perturbe fortement les préparatifs de la veillée de Noël.

Pourtant, en cette fin du mois de décembre 1800, Napoléon Bonaparte, au pouvoir depuis un peu plus d’un an, savoure les résultats de son action tant sur le plan intérieur, avec la mise en place des premières réformes, que sur le plan extérieur. La victoire de Marengo le 14 juin, prolongée par celle qu’a remportée Moreau à Hohenlinden le 3 décembre, laisse présager d’une paix prochaine avec l’Autriche. La position du Premier consul paraît donc consolidée. L’attentat du 24 décembre vient lui rappeler qu’il n’est pas à l’abri d’un coup du sort, même en disposant d’une police réorganisée.

Ce 24 décembre 1800, Bonaparte doit se rendre à l’Opéra pour entendre la première représentation en France de l’oratorio de Haydn, La Création du monde. Le programme de sa soirée ne prévoit en revanche aucune activité à caractère religieux. Officiellement, cette veille de Noël correspond au 3 nivôse an IX. C’est un jour comme un autre pour les représentants de l’État, mais pas pour nombre de Français qui s’apprêtent à célébrer la Nativité.

Vue de l'explosion de la machine infernale rue Saint-Nicaise à Paris. Aquarelle de 1805
Vue de l’explosion de la machine infernale rue Saint-Nicaise à Paris. Aquarelle de 1805

Certes, à cette date, la fracture est encore profonde entre le clergé réfractaire et le clergé constitutionnel, mais les églises ont rouvert dans le pays. Une des premières conséquences de l’attentat est la fermeture des églises parisiennes, ce qui empêche l’organisation des messes nocturnes. Cette décision montre à quel point l’événement a frappé les esprits et est apparu comme une menace de grande ampleur. Le pouvoir de Bonaparte a véritablement vacillé en cette soirée de Noël 1800.

Le bruit fait par l’explosion a contribué à accroître le sentiment d’un événement exceptionnel. La plupart des témoins s’en sont fait l’écho, à commencer par Cambacérès qui note dans ses Mémoires : « La détonation fut entendue de tout Paris. » Lui-même est aux premières loges, puisqu’il habite l’hôtel d’Elbeuf qui donne sur la rue Saint-Nicaise. Cette rue part du Louvre, traverse le Carrousel, débouche sur la rue Saint-Honoré et se prolonge quasiment par la rue de la Loi (aujourd’hui rue de Richelieu) où se trouve alors l’Opéra. C’est l’itinéraire naturel qu’emprunte Bonaparte lorsqu’il sort des Tuileries. Immédiatement la police parisienne est sur les lieux et procède aux premières constatations.

Un rapport de police relate les faits, avant même d’en connaître le détail : « À huit heures et demie du soir, une violente explosion de poudre s’est manifestée dans la rue Nicaise. » Cette explosion a été produite par un baril de poudre posé sur une charrette tirée par un cheval. Au moment du passage de la voiture du Premier consul, la charrette est avancée pour bloquer le passage de la voiture dans laquelle Bonaparte a pris place, la mèche ayant été préalablement allumée. Mais l’annonce de son arrivée est transmise avec retard et le cocher du Premier consul peut faire accélérer ses chevaux. Si Bonaparte échappe à l’attentat, 22 personnes y laissent la vie, dont une jeune fille à laquelle les conspirateurs avaient laissé la bride du cheval. « Elle est restée nue et méconnaissable » près du cabriolet, note le premier rapport de police. Le Premier consul envoie dire à madame Bonaparte qui le suivait, de retourner aux Tuileries : elle était avec sa fille et madame Murat dans sa voiture, sur la place du Carrousel, quand le coup partit.

Plus d’une cinquantaine de blessés est également à déplorer. Les dégâts sont en outre considérables : 46 maisons ont été endommagées, les vitres brisées, un des cercles qui entouraient le baril atterrissant dans la cour de l’hôtel de Cambacérès. Le Premier consul ne laisse rien paraître de l’éventuel trouble provoqué par l’explosion et continue sa route jusqu’à l’Opéra. Il veut entendre, comme si rien ne s’était passé, l’oratorio de Haydn. Mais face à la gravité des faits, le spectacle est finalement interrompu. Le Premier consul rentre aux Tuileries où il reçoit les principaux représentants de l’État.

Le jour même et les jours suivants, plusieurs membres des autorités constituées se rendirent chez lui pour le féliciter d’avoir échappé à ce nouveau danger. Il ne reçut pas sans émotion ces témoignages d’un si vif et si unanime intérêt ; et entre autres choses qu’il dit aux maires de Paris, on a recueilli celles-ci : « J’ai été touché des preuves d’affection que le peuple m’a données dans cette circonstance. Je les mérite, parce que l’unique but de mes désirs et de mes actions est d’accroître sa prospérité et sa gloire. Tant que cette poignée de brigands m’a attaqué directement, j’ai dû laisser aux lois et aux tribunaux ordinaires leur punition ; mais puisqu’ils viennent, par un crime sans exemple dans l’histoire, de mettre en danger une partie de la cité, la punition sera aussi prompte qu’exemplaire.

« Assurez, en mon nom, le peuple de Paris, que cette centaine de misérables qui ont calomnié la liberté par les crimes qu’ils ont commis en son nom, seront désormais mis dans l’impuissance absolue de faire aucun mal. Que les citoyens n’aient aucune inquiétude, je n’oublierai pas que mon premier devoir est de veiller à la défense du peuple contre ses ennemis intérieurs et extérieurs. » Un arrêté des consuls, du 11 nivôse (1er janvier 1801), mit deux cent mille francs à la disposition du ministre de l’Intérieur pour les secours à accorder aux femmes et aux enfants des citoyens tués ou blessés par l’effet de l’explosion

Joseph Fouché, ministre de la Police, se tait, mais a son idée sur les responsables de l’attentat. Il sait qu’un certain nombre de chouans se sont introduits récemment dans Paris, qu’ils ont encore des réseaux, une partie de l’opinion, des amis, des caches, des partisans. Ils ont surtout pour eux l’argent de l’Angleterre et les armées de la coalition en guerre contre la République. Et puis Cadoudal court toujours. Fouché connaît aussi trop bien les milieux jacobins pour savoir que ceux-ci ne sont pas capables de préparer et d’exécuter un attentat de l’ampleur de celui du 24 décembre. Tout le monde s’est laissé prendre au jeu des ressemblances entre la machine infernale de Chevalier qu’on venait d’arrêter et celle de la rue Saint-Nicaise. Puisque la première avait été conçue par un ancien révolutionnaire, l’autre devait l’être aussi.

De ses convictions, Fouché ne dit sans doute rien à Bonaparte. Au moins le jour même de l’attentat. Il cherche surtout à gagner du temps et fait le gros dos. Il s’efface toujours quand il ne peut pas faire autrement, mais c’est pour mieux rebondir. Plus tard, il prétendra avoir répondu à Bonaparte qui l’aurait mis au défi de lui dire, le soir même du 24 décembre, que le coup venait des royalistes : « Oui, sans doute, je le dirai, et qui plus est je le prouverai. » Le mot est trop beau pour être vrai et Fouché trop prudent pour l’avoir prononcé. Il n’a encore aucune certitude, il n’a que les soupçons de son intuition.

En attendant, il ne se gêne pas pour faire entendre sa petite musique à qui veut bien l’entendre. Avec un cynisme très calculé comme toujours : « C’est leur jeu, dit-il des Anglais, de payer ici des hommes pour tuer le Premier Consul. Moi, j’en use bien ainsi pour les hommes de la Vendée. Quand j’y veux faire tuer un homme, je dis à un de mes gens : voilà 200 ou 300 louis, apportez-moi telle tête. Pourquoi les Anglais n’en feraient-ils pas de même ? » Au Conseil d’État, il traite ceux qui l’attaquent de « foutues bêtes » et d’« imbéciles ».

Mais, devant Bonaparte, il plie. Il peut bien lui sacrifier quelques-uns de ses amis pour conserver son ministère. Il en est sûr. Il aura bientôt raison. Il a sauvé les Jacobins des listes de proscription en novembre 1799 puis de nouveau en avril — « Général, je vous réponds d’eux » —, cette fois, il va les lâcher tout en les protégeant en sous-main. Depuis des mois, il minimise leur mécontentement dans ses bulletins.

Napoléon Bonaparte, Premier consul. Peinture de Joseph-Marie Vien le Jeune (1803)
Napoléon Bonaparte, Premier consul. Peinture de Joseph-Marie Vien le Jeune (1803)

Peine perdue. D’emblée Bonaparte attribue l’attentat aux jacobins, désignés sous le terme d’anarchistes ou d’exclusifs. Le lendemain du drame, le Premier consul stigmatise le clan des « massacreurs de septembre », et fait établir une liste de jacobins à déporter. Devant le Conseil d’État, il s’en prend aux « quatre à cinq cents individus couverts de crimes, sans asile, sans occupation et sans ressources ». D’anciens sans-culottes sont alors arrêtés, puis déportés, sans qu’aucune preuve n’ait pu, et pour cause, être apportée contre eux. La police met la main sur les chefs de file du mouvement jacobin, par exemple dans le remuant faubourg Saint-Antoine.

Comme l’avait indiqué Bonaparte, en suggérant une véritable décimation, la répression est sélective ; elle distingue les « exclusifs », c’est-à-dire les jacobins jugés les plus dangereux, et les autres, que le pouvoir espère avoir suffisamment effrayés par ses mesures de rétorsion pour qu’ils se tiennent tranquilles. Il est vrai qu’à côté des jacobins irréductibles, prêts à tout pour éliminer Bonaparte, d’autres marquent une plus grande modération, à l’image de l’ancien conventionnel Levasseur qui, évoquant l’attentat, se dit « révolté de l’atrocité de l’entreprise ». Le ministre de la Police Fouché est un instant soupçonné d’avoir trempé dans l’opération, ce qui le conduit à organiser la répression, bien qu’il ne croie pas à l’implication des jacobins, tout en recherchant activement les vrais coupables.

Les premiers rapports établis par le ministère de la Police sont en effet moins catégoriques que Bonaparte. Après avoir décrit l’attentat dans un premier rapport dès le 25 décembre, le ministre ajoute : « Les causes de l’attentat ne sont pas encore connues ; on n’a que des indices. » Fouché rappelle naturellement que les projets d’attentats sont anciens et que les « anarchistes » en ont conçu plusieurs, mais il ne croit pas en cette piste, car les milieux jacobins sont très surveillés et la police n’aurait pas manqué d’être alertée si un complot s’était préparé dans ce milieu. Le ministre pense donc immédiatement qu’il est l’œuvre d’un petit groupe d’hommes, voire d’un individu isolé. « L’événement prouve qu’un forcené, inconnu jusqu’à présent, a nourri constamment dans son cœur ce projet atroce, et que le plus grand secret a rendu toutes les surveillances inutiles. »

Fouché pointe une des difficultés que rencontrent toutes les polices à travers les âges dès lors que l’action engagée est celle d’un individu solitaire. En la circonstance, ils sont une poignée. Le rapport fait ensuite le lien avec la machine inventée par Chevalier et qui avait été découverte peu avant, mais note les différences existant entre les deux dispositifs.

La prudence prévaut donc. La police poursuit son enquête et effectue les premiers interrogatoires auprès des témoins du drame, puis dans les lieux publics voisins. Un orfèvre passant dans la rue a ainsi remarqué un « grand homme » confiant à une enfant la charrette. Il précise que ce qu’elle transportait, en l’occurrence le baril, était recouvert d’une toile.

Dans le même temps aussi, le préfet de police Dubois entre en action. Il dépêche sur place le commissaire de la division du Pont-Neuf, Alexandre Clément, qui est chargé d’enquêter sur les restes de la jument, de la carriole et sur tout objet trouvé aux alentours. Clément fait une description très précise de la jument. Le commissaire enquête aussi sur les victimes. Il se rend rue du Bac où vivait la jeune fille tuée par l’explosion, Marie-Anne Alexandrine, fille de la citoyenne Peussot, qui vendait des petits pains dans la rue. Sa mère vient reconnaître le corps le 27 décembre. De son côté, le commissaire du Muséum, Noël Couvreur, identifie plusieurs autres victimes : Agnès Morice, sans état, vêtue « d’une chemise brûlée en partie » ; Jean-Jacques Clairaux, épicier ; Élizabeth Hugault, marchande de marée et de fruits.

Dubois fait publier dans les journaux la description de la charrette et du cheval. Or ces indices parlent. Par ailleurs, le cheval est exposé dans la cour de la préfecture de police, afin que les maréchaux-ferrants de Paris et de la banlieue puissent venir le voir et le reconnaître. Dès le surlendemain de l’attentat, Dubois apprend que la voiture et le cheval ont été vendus par un marchand grainier, le 29 frimaire (20 décembre), pour la somme de 200 francs, à un « particulier qui a paru être un domestique ». L’homme a par ailleurs fait faire par un charron des cerceaux afin de couvrir la charrette. Le grainier, précise le rapport de police, a reconnu le cheval, les fragments de harnais, le licol, la sellette, le collier ainsi que les débris de la charrette.

La police apprend ensuite que la charrette et la jument ont été placées dans une remise du faubourg Poissonnière entre le moment de son acquisition et le jour de l’attentat. Les portiers, les locataires et les voisins sont interrogés. L’enquête permet aussi d’établir que la charrette est restée stationnée près du Louvre, le 24 décembre dans l’après-midi, une marchande de viande révélant qu’elle a vu un jeune garçon qui gardait la voiture en discussion avec « deux hommes en redingote bleue ».

Attentat contre le Premier consul Bonaparte, le 24 décembre 1800. Lithographie couleur d'après une aquarelle de Jacques Onfroy de Bréville dit Job parue dans Bonaparte de Job et G. Montorgueil (1910)
Attentat contre le Premier consul Bonaparte, le 24 décembre 1800.
Lithographie couleur d’après une aquarelle de Jacques Onfroy de Bréville dit Job
parue dans Bonaparte de Job et G. Montorgueil (1910)

Leur portrait-robot est rapidement établi et diffusé. L’étau se resserre, mais dans l’immédiat la police continue d’arrêter près d’une centaine de représentants du courant jacobin, tandis qu’intervient le procès de Cerrachi et de ses complices impliqués dans le complot dit des poignards perpétré le 10 octobre précédent et auquel Bonaparte a échappé cependant qu’il se trouvait dans sa loge à l’Opéra.

Pourtant au début du mois de janvier, l’attention se déplace vers les chouans. Plusieurs éléments y conduisent, comme cette lettre du sénateur Lanjuinais signalant que « les chouans qui veulent reprendre les armes ont annoncé qu’il y aurait à Paris un événement, dans la nuit de Noël, qui leur serait extrêmement avantageux pour recommencer la guerre ». La police commence alors à désigner Georges Cadoudal comme l’âme du complot. « C’est Georges, émissaire de Pitt, qui, depuis son retour d’Angleterre, a médité cet attentat. Il dispose de plusieurs assassins qui ont l’habitude du meurtre et bravent le danger. C’est par eux qu’il a fait immoler Audrein. » La police fait ainsi le lien entre l’assassinat de l’évêque constitutionnel du Finistère en novembre et l’attentat de la rue Saint-Nicaise.

Finalement, à partir du 5 janvier 1801, les principaux responsables de l’attentat sont identifiés. Il s’agit bien de chouans, les deux principaux conspirateurs étant Saint-Régent et Limoëlan, leur comparse s’appelant Carbon. Ils sont arrivés à Paris en novembre 1800, décidés à tuer Bonaparte. Saint-Régent est un Breton qui a combattu dans les armées chouannes avant de suivre Cadoudal en Angleterre. Picot de Limoëlan appartient à une famille de la noblesse bretonne. Il a également été un des chefs de la chouannerie.

Fouché a été tenu informé de leur arrivée à Paris le 24 brumaire (15 novembre), un rapport de ses services précisant qu’ils sont envoyés par Georges Cadoudal. Il les a fait filer, mais les deux hommes ont échappé à la surveillance de leurs cerbères. Après avoir envisagé de tuer Bonaparte, au spectacle, au moyen d’une carabine, Limoëlan et Saint-Régent se sont décidés pour un attentat à la bombe. Carbon a été chargé d’acheter le cheval et la charrette. Saint-Régent a repéré les lieux et minuté le trajet dans les jours précédents, mais, on l’a vu, la mèche est allumée avec retard, permettant à Bonaparte d’échapper à une mort certaine.

Les soupçons se portent sur eux, mais il manque encore des preuves formelles. Ils sont néanmoins convoqués à la préfecture pour un interrogatoire et une confrontation. Par ailleurs leur correspondance est surveillée. La police saisit ainsi une lettre de Limoëlan à sa mère, dans laquelle il lui annonce qu’il ne se rendra pas à la convocation de la police. « Tous ceux qui connaissent l’audace de Limoëlan le croient capable de ce crime », note un rapport de police. Leur signalement est publié. Saint-Régent, avec son mètre trente-neuf, est particulièrement petit ; il se reconnaît aussi à son catogan et à sa redingote bleue à boutons jaunes. Limoëlan est décrit comme « bien costumé », les cheveux à la Titus. Hyde de Neuville fait aussi l’objet de recherches poussées, de même que Joyaux et Lahaye Saint-Hilaire, considérés comme des comparses de Limoêlan et Saint-Régent.

L’étau se resserre autour de Saint-Régent, Limoëlan et Carbon, mais ils ont pour l’heure réussi à échapper à la police. Le 16 janvier 1801, elle parvient à appréhender Carbon, dit Petit-François, l’homme qui avait acheté la charrette et la jument. Il commence par nier. Confronté aux témoins qui l’identifient, Carbon explique alors qu’il est bien l’acquéreur du cheval et de la charrette, mais qu’il les a revendus à une tierce personne, ce qui ne convainc pas la police. « Cette première détermination s’est évanouie dans la nuit », note le rapport de police, en un propos qui masque avec pudeur un interrogatoire très probablement musclé.

Petit-François désigne alors Limoëlan et Saint-Régent comme les principaux instigateurs de l’attentat, et précise que ce dernier a allumé la mèche. Saint-Régent parvient encore à s’échapper, mais on retrouve chez lui la copie d’une lettre adressée à Cadoudal dans laquelle il explique l’échec de l’attentat, preuve aux yeux de la police de l’implication du chef chouan et derrière lui du cabinet anglais.

Finalement Saint-Régent est arrêté le 28 janvier dans le quartier de Saint-Eustache. Limoëlan reste en revanche introuvable. Il parvient à s’échapper et à se cacher, d’abord chez son oncle, le Père de Clorivière à Paris, puis dans le château familial en Bretagne. Il quitte ensuite la France et se réfugie aux États-Unis, où il devient prêtre. Saint-Régent et Carbon sont jugés par le tribunal criminel de la Seine au début du mois d’avril 1801, en compagnie de comparses ; condamnés à mort, ils sont exécutés peu après.

L’attentat est enfin l’occasion d’une vaste répression contre le parti royaliste, dont 78 membres sont arrêtés et emprisonnés, à l’image de Simonnet qui rejoint d’Andigné dans la prison du Temple où l’ancien chef vendéen séjournait depuis décembre, ou encore de Bourmont. À la suite de cette répression, le mouvement royaliste est décimé. Ses principaux chefs sont en prison ou en exil.

Quant à Fouché, il a beau jeu d’expliquer que dès l’origine, il avait eu des soupçons sur les véritables auteurs de l’attentat, précisant que ses agents les avaient repérés. « Jusqu’au 15 frimaire [6 décembre], la police, dont les mains invisibles environnaient les scélérats, a entendu tous leurs discours, a suivi tous leurs pas ; et si elle n’a pas donné d’abord l’ordre de les arrêter, c’est qu’elle voulait les saisir avec des pièces de conviction. Autrement on l’eût accusée d’arrêter sur des soupçons ou d’après de faux rapports. »

La prise en charge de l’attentat de la rue Saint-Nicaise est révélatrice de l’évolution des méthodes policières et de la modernisation en cours de l’enquête, même si certaines méthodes, notamment l’enquête de terrain, étaient déjà pratiquées avant la Révolution. En fait la police intervient à deux niveaux. Elle répond à l’émotion suscitée par un attentat terroriste, un peu vite rangé au registre des manifestations folkloriques de l’opposition à Napoléon par l’historiographie.

Pierre Robinault de Saint-Régent enflammant la mèche de la machine infernale. Gravure du temps
Pierre Robinault de Saint-Régent enflammant la mèche de la machine infernale. Gravure du temps

Il s’agit en fait du premier attentat à la bombe contre un chef d’État qui, s’il n’atteint pas le Premier consul, fait de nombreuses victimes. La police répond alors en obéissant aux injonctions venues d’en haut et arrête à tour de bras des opposants jacobins d’abord désignés comme coupables, avant de lancer un coup de filet de grande ampleur contre les chouans, une fois établie la responsabilité de plusieurs d’entre eux. Ces arrestations massives démontrent la parfaite connaissance qu’a la préfecture de l’identité des individus concernés et de leurs adresses. Les contrôles tatillons des passeports, des registres des garnis et autres logements de passage, ajoutés à la consultation permanente des rapports effectués par les mouchards ont permis d’établir une surveillance très serrée des opposants supposés au régime.

Dans le même temps, la police conduit une enquête à caractère scientifique, recueillant d’abord des indices sur la scène de crime, identifiant les objets et leur provenance, puis interrogeant le voisinage, ce qui permet d’établir un signalement des suspects, rapidement identifiés puis arrêtés, à l’exception de l’un d’entre eux. La police démontre aussi sa capacité à susciter des aveux. Les rapports restent discrets sur ce point, mais le recours à la violence, ajouté aux longues heures d’interrogatoire, est une pratique courante. Ainsi se déploie une police dont les moyens demeurent artisanaux, susceptible d’user des méthodes d’un régime autoritaire qui emprisonne avant de s’interroger sur la culpabilité des suspects.

La police sert aussi indirectement un projet politique. L’attentat est en effet utilisé pour sensibiliser l’opinion publique, en la dressant contre les auteurs du geste perpétré contre Bonaparte et, partant, contribue à consolider son pouvoir. Dès les lendemains de l’explosion, on lit dans le rapport rédigé par le ministère de la Police : « C’est dans un grand événement que l’opinion se développe. Elle a été manifestée hier. Indignation générale contre les auteurs de cet attentat. Satisfaction unanime de ce que la Providence avait conservé le chef de l’État. » Il importe au pouvoir politique de montrer une population unie derrière son chef. L’allusion à une intervention de la Providence renforce l’impression d’une protection quasi divine entourant Bonaparte.

Et c’est dans le même ordre d’idées que se développe, a contrario, l’idée d’un attentat qui serait une manifestation diabolique. Dès le 25 décembre 1800, un rapport de Fouché relate ce propos d’un inconnu, tenu un mois plus tôt : « Il existe un projet infernal contre Bonaparte. On veut placer sur son passage, dans la rue de Rohan, un jour où il ira au spectacle, une charrette de paille garnie de poudre à canon et qui fera explosion au moment où il traversera. »

Le terme de « machine infernale » va dès lors s’imposer pour désigner la charrette et le baril de poudre dirigé contre Bonaparte. Dès le 28 décembre, un arrêté est pris pour désigner une commission chargée d’évaluer les dommages occasionnés par « l’explosion de la machine infernale ». Notons toutefois qu’au moment du procès des auteurs de l’attentat, le tribunal se contente de parler de « machine meurtrière ». Le recours à cette image d’un attentat inspiré par des forces obscures, venues des entrailles de la terre, n’ayant donc rien d’humain, vise naturellement à réfuter toute référence au tyrannicide, et donc à ôter toute légitimité à l’acte commis.

Pour en savoir plus :
L’Empire des polices. Comment Napoléon faisait régner l’ordre : résumé de l’ouvrage
Fouché Les silences de la pieuvre : résumé de l’ouvrage




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