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L'aventure de Guerrehet, neveu du roi Arthur, continuation de l'oeuvre de Chrétien de Troyes

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Légendes, Superstitions
Légendes, superstitions, croyances populaires, rites singuliers, faits insolites et mystérieux, récits légendaires émaillant l’Histoire de France
Guerrehet (L’aventure de), neveu
du roi Arthur, continuation de
l’oeuvre de Chrétien de Troyes
(D’après « Cahiers de civilisation médiévale », paru en 1963)
Publié / Mis à jour le dimanche 5 juillet 2020, par LA RÉDACTION
 
 
 
Parmi les contes vivants et pittoresques dont est émaillée la Première continuation du Perceval ou le Conte du Graal de Chrétien de Troyes — né vers 1130, il fonda la littérature arthurienne et fut l’un des premiers auteurs de romans de chevalerie —, l’un des plus saisissants est certainement celui qui nous retrace l’aventure de Guerrehet, neveu du roi Arthur, avec pour théâtre un verger enchanté, et entre autres protagonistes un chevalier nain

D’une part ce conte a pour caractéristique de former un tout, fort bien composé, ayant une tête (introduction), un centre (la clef de l’aventure), une conclusion (la fin de l’aventure, qui assure la vengeance du mort et rétablit l’honneur du frère de Gauvain) : en somme un petit drame complet.

D’autre part, ce récit présente une particularité très marquée : il mêle la cour arthurienne et ses personnages habituels (le roi, Gauvain et son frère Guerrehet, Keu et d’autres encore) à une série de personnages issus de l’Autre Monde, du Château et du Verger merveilleux. Guerrehet s’y trouve engagé malgré lui dans une redoutable affaire (pour le déroulement de laquelle l’Érec et Énide — premier roman arthurien de Chrétien de Troyes composé vers 1160/1170 — a sans doute joué un certain rôle), puis fait une visite au Palais royal, situé dans une île, où, conduit par une jeune fille fée, amie du beau chevalier mort, il se trouvera en contact avec une reine, autre fée, mère du défunt.

Arthur et ses chevaliers. Enluminure du Maître de Rohan extraite de De Casibus virorum illustrium (manuscrit de la BnF n°226 copié au XVe siècle) par Jean Boccace (1313-1375)
Arthur et ses chevaliers. Enluminure du Maître de Rohan extraite de De Casibus virorum
illustrium
(manuscrit de la BnF n°226 copié au XVe siècle) par Jean Boccace (1313-1375)

C’est vers cette île, elle aussi merveilleuse, que le cygne mystérieux ramènera le corps du mort et la demoiselle qui est venue le quérir. Nous nous trouvons là en présence de l’atmosphère des lais, avec leur dosage littéraire de réalisme, de discrète féerie, et l’évocation, en arrière-plan, de l’Autre Monde. Ce récit occupe les vers 8307-9457 de la Première continuation (vraisemblablement composée par plusieurs auteurs, vers 1200) dans la version courte publiée par William Roach (la plus ancienne en date), au tome III de son admirable édition (The continuations of the old french « Perceval » of Chrétien de Troyes, 1952). Voici le résumé du conte.

Une nuit, le roi Arthur, ne pouvant dormir, revêt un manteau et se fait conduire à un balcon qui domine la mer. Il aperçoit sur les eaux une clarté qui ressemble à une étoile : un bateau, garni de tentures de pourpre, traîné par un cygne, arrive au pied du balcon ; le cygne crie et frappe la mer de ses ailes. Le roi descend au rivage et entre dans la nef : sur une étoffe précieuse gît un corps, flanqué de deux cierges. C’est un chevalier d’une stature magnifique et richement vêtu, portant une aumônière qui contient une lettre : le tronçon et le fer de la lance qui l’a frappé à mort sont restés dans la blessure. Le roi prend la lettre qui, suivant le processus habituel des romans chevaleresques, lui est, en fait, destinée.

Cette lettre annonce à Arthur que le roi dont le corps lui est amené l’a requis, avant de mourir, de laisser son cadavre dans la grand’ salle de son palais de Caerleon. Celui qui arrachera du corps le tronçon et le fer d’arme subira la même honte qu’a subie Guerrehet au Verger, à moins qu’il n’en frappe celui-là même qui a tué le beau chevalier. Arthur devra faire placer le corps dans un cercueil ouvert : la dépouille mortelle est embaumée et pendant un an il n’y aura pas de danger de corruption. Si au bout d’un an le fer n’est pas enlevé, le corps pourra être enterré. Mais sans avoir été vengé. S’il est vengé, Arthur apprendra quel homme était le mort.

Le roi remet le bref dans l’aumônière, ses chambellans sur son ordre portent le corps dans la grand’ salle du palais, et Arthur leur recommande le silence. Cependant le cygne crie à nouveau, tourne la nef, éteint la clarté des cierges, manifestant sa douleur. Le roi va se coucher et s’endort.

Les cloches des églises réveillent la cité : les chambellans observent le silence, mais les courtisans s’exclament sur la beauté du corps (« Quels bras ! quelles mains ! ») et sur la richesse de son costume. Le roi, qui survient et qui feint l’ignorance, est obligé de lire à nouveau le contenu de la lettre, le rappel de l’humiliation de Guerrehet et l’annonce de l’épreuve du tronçon. On fait pour le mort un cercueil magnifique.

Le conte revient alors à Guerrehet, lequel était parti en quête de son frère Gauvain et l’avait cherché par maint pays avant d’arriver devant un beau château, au bord d’une rivière, construit en pierre polie précieuse comme marbre et muni de tourelles. Guerrehet s’approche sans rencontrer personne, entre avec son cheval dans la grand’ salle, puis passe de là dans une chambre voisine où il y a trois lits : il se désarme et attache son cheval.

La chambre est jonchée d’herbes et de fleurs. Tenant son heaume en main, il entre dans une chambre plus belle encore, garnie de tapis et contenant deux lits. Il aperçoit alors par une fenêtre un verger dans lequel sont dressées deux tentes (pavillons) terminées par des pommes d’or et dignes d’un roi. D’une des tentes sort un nain qui porte un hanap d’argent couvert d’une touaille, et qui entre dans l’autre tente. Guerrehet, curieux d’en voir davantage, escalade la fenêtre et arrive, heaume en main, dans le Verger.

Dans le pavillon où il pénètre, il voit une belle demoiselle assise auprès d’un lit où repose un beau chevalier cruellement navré soutenu par un valet. La pucelle émiette du pain dans le lait d’amandes que vient d’apporter le nain, et sert le blessé avec une cuiller d’or. Guerrehes le salue courtoisement.

Le blessé en fureur (il y avait sans doute une interdiction de pénétrer dans le Verger enchanté) frappe son hanap et en renverse le contenu. Il demande aussi qui pourra le débarrasser de cet arrivant importun, et sa fureur fait saigner ses plaies qui ensanglantent les draps. Guerrehet a beau s’excuser, le chevalier dit : « Je suis mort. » Le valet lui demande de patienter, et lui affirme que le « petit chevalier » le vengera.

Le petit chevalier paraît alors ; il est admirablement proportionné malgré sa petitesse : armure, cheval, étriers, selle, tout est adapté à sa taille. Il porte pavillon au bout de sa lance et frappe Guerrehet du bois de son arme : si son adversaire n’eût pas été désarmé, il eût fait voler la tête à ce mauvais couard. Le nain invite Guerrehet à s’armer, et le blessé, de son lit, commande qu’on ne le laisse pas sortir. Guerrehet, à qui on a amené son cheval, s’arme. Le nain le traite à nouveau de mauvais chevalier failli et lui annonce qu’il va être honni. Guerrehet rit de cette menace. Le combat s’engage : le neveu d’Arthur frappe le nain à l’arçon sans le jeter à bas de son cheval ; c’est le petit chevalier qui l’abat ; il lui met le pied sur le col et, l’étouffant presque, fait que Guerrehet demande grâce.

Le nain offre alors au vaincu le choix (tel est l’ « établissement » ou coutume du Verger) entre trois possibilités : ou bien s’astreindre au plus vil métier, celui de tisserand, contraint de tisser draps de soie et riches pavillons pour le plus grand bonheur du « mestre » (du seigneur). Ou bien, s’il refuse, revenir au Verger dans un an, en engageant sa foi qu’il reprendra le combat. Ou enfin accepter de se voir trancher immédiatement la tête. Guerrehet choisit la remise du combat à un an. Le nain y consent, mais en lui rappelant :

Vos feïstes molt que vilains
D’einsins an cest vergier antrer,
Si vos covient a raler
Par la fenestre ou vos antrastes.

Guerrehet retrouvera son cheval, que lui amène un valet. Mais il doit auparavant subir les huées des valets et demoiselles qui, au nombre d’une centaine, ont rempli la chambre précédemment vide et qui font honte à

Cist mauvais cavaliers provés
Que li petit nains a vaincu.
Ainc mais si mauvais hom ne fu.

Dans la seconde chambre, les huées redoublent ; valets et demoiselles s’interrompent de jouer à la pelote pour s’écrier :

Dex ! Si bel chevalier malvés
Que li petiz nains a honi
Coarz, malvés, fuiez de ci.

Guerrehet passe alors dans la troisième chambre. Là sont les dames et les chevaliers occupés à jouer aux échecs. On lui crie : « Veez le coart que li petiz nains a vaincu. » Il devrait mourir de honte. Guerrehet sort sans mot dire et arrive dans le bourg voisin (dont il n’avait pas été question lors de son arrivée au château). Là ce sont les bourgeois et les marchands du marché qui le huent et vont jusqu’à le frapper avec des pièces de viande. « Voiz li malvés que li petiz nains a vaincu. » Poissonniers et bouchers font chorus. Guerrehet s’enfuit au plus vite, plein de honte.

Il passe la nuit dehors, mais au matin il rencontre des valets conduisant des sommiers. Ceux-ci n’ont eu aucun écho de la mésaventure du neveu d’Arthur, et le saluent franchement. Il apprend alors que son frère Gauvain, qu’il cherchait depuis si longtemps, est de retour ; il décide de le rejoindre à Tintagel, où le roi tient sa cour, et où il reçoit bon accueil.

Or, il ne peut éviter que, pour sa honte, on lui conte l’histoire du chevalier mort et du bref trouvé dans l’aumônière. Il commence par affirmer qu’il s’agit là d’un mensonge. Mais la cour se transporte à Caerleon, et Guerrehet se trouve en face du corps qu’il ne peut s’empêcher de détester à cause du bref qui le couvre de honte. Il touche de sa main le tronçon enfoncé dans ce corps ; mais sa main s’accroche à une écharde, et tronçon et fer sortent de la plaie. Gauvain s’inquiète des risques que prend son frère, auquel il reproche son imprudence. Mais ils ne peuvent s’empêcher d’admirer le fer, parfaitement forgé, resté intact et sans rouille malgré la plaie qui l’entourait.

Guerrehet met fer et tronçon au bout de la plus forte de ses lances. Kay, par sa méthode habituelle (demande d’un don au roi pour abuser de sa bonté), obtient du roi Arthur, malgré les regrets de ce dernier, qu’il demande au frère de Gauvain la cause de sa tristesse ; et celui-ci se décide à raconter toute son histoire, sans en rien cacher. Puis, muni du fer et du tronçon joints à son bois de lance, Guerrehet part pour l’aventure.

Il reprend la route du petit château et du Verger merveilleux. La date fixée est venue. Et il rencontre le nain « qui semblait singe » sur son destrier et qui venait d’ailleurs l’appeler à la cour du roi Arthur. Le combat s’engage dans le Verger. Cette fois Guerrehet occit le nain. Furieux, le roi du château, qui assistait au combat, réclame des armes pour venger son nain et défie Guerrehet. Celui-ci perce de sa lance le roi, qui était le meurtrier du beau chevalier au cygne, et qui s’affaisse, mort, le tronçon et le fer restant dans sa poitrine.

Tous les assistants disparaissent par enchantement. Pendant que le roi expire, survient la belle pucelle (c’est évidemment la même que nous avions vue au chevet du chevalier mourant), vêtue d’un drap de soie à fleurs d’argent. Elle lui demande d’où fut apporté ce fer (avec le tronçon) et lui révèle que le beau chevalier mort était son ami. L’a-t-on enterré ? Guerrehet répond que non. Elle lui annonce alors que celui dont le corps repose à Caerleon est désormais vengé. Mais il faut laisser en paix le corps du roi du château et ne plus toucher à l’arme du combat. Guerrehet à cheval et la demoiselle sur son palefroi partent ensuite, avec l’intention de gagner la cour d’Arthur.

Tous deux errent et arrivent devant un château situé dans une île et séparé du rivage par un bras de mer : un nautonier les y transporte. Le château est magnifique, et la grand salle du palais pleine de richesses et de coupes d’or splendides. De grands honneurs sont rendus à Guerrehet, qui est splendidement servi : il entend alors parler de Guinganmuer, le chevalier père du jeune roi mort, et aussi de la reine Brangespart qui est une fée, soustraite à la mort, et qui eut du chevalier le beau Brangemuer. La reine Brangespart se réjouit de voir son fils vengé. Guerrehet, fatigué, s’endort (thème de conte féerique, bien entendu) et la belle demoiselle l’emmène dans la nef qui les conduira à Caerleon, et où le cygne aura repris sa place de conducteur et de guide.

God speed (Dieu te protège). Peinture d'Edmund Blair Leighton (1900)
God speed (Dieu te protège). Peinture d’Edmund Blair Leighton (1900)

Le roi Arthur reconnaît le Cygne. Il vient au bateau et salue la belle pucelle assise devant le lit où dort Guerrehet. Elle a beau inviter le roi à laisser son neveu reposer encore un peu, le roi le réveille et l’embrasse. La pucelle est alors conduite au corps ; elle célèbre la prouesse de son ami et aussi celle du neveu du roi Arthur qui a su le venger. Elle révèle que le mort est le roi Brangemuer et demande qu’il soit rendu à sa mère Brangespart, dont Guinganmuer avait eu ce fils aussi illustre que vaillant. Elle ajoute :

Bien avez oï reconter
Quant ala chacier sangler
Comant ala et comant vint
Et com madame le detint
Mortex estoit de par son pere
Mes non estoit de par sa mere
Por ce fu ses noms mipartiz.

Le nom de Brangemuer résulte de la fusion des deux noms ; il était roi de cette île où nul homme mortel n’habita. Dès que le corps y sera ramené, une « grant merveille avendra ». La demoiselle- fée laisse-t-elle ici entendre (sans trop oser le dire) que Brangemuer sera rappelé à la vie ? En tout cas le roi donne à la demoiselle licence d’emporter le corps : le cygne tourne la nef et repart avec Brangemuer et la demoiselle. Et la cour les regarde s’éloigner avec admiration.

Tel est ce beau conte, chargé de traditions anciennes, mais bâti à la façon de nos lais bretons, véritable petit chef-d’œuvre de grâce féerique.

 
 
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