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11 mai 1857 : mort d'Eugène-François Vidocq, père de la police judiciaire - Histoire de France et Patrimoine


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11 mai 1857 : mort d’Eugène-François
Vidocq, père de la police judiciaire
(D’après « Biographie universelle et portative des contemporains
ou Dictionnaire historique des hommes vivants et des hommes morts
depuis 1788 jusqu’à nos jours » (Tome 5. Supplément), paru en 1834
et « Biographie universelle ancienne
et moderne. Supplément » (Tome 85) paru en 1862)
Publié / Mis à jour le samedi 15 avril 2017, par LA RÉDACTION

 
 
 
Nature énergique et fortement douée, aventurier hors pair dont la vie truculente dépasse la fiction, Eugène-François Vidocq, ancien forçat évadé en rupture de ban, se hissa à la tête de la Sûreté parisienne et fonda la première agence de détectives privés

Célèbre chef de la brigade de Sûreté instituée à la préfecture de police de Paris en 1812, il se fit remarquer non seulement par cette adresse qui lui valut un renom populaire dans toute la France, mais encore par les services réels qu’il rendit à la capitale en la débarrassant d’un grand nombre de ces industriels qui levaient la dîme sur le bien du prochain.

Eugène-François Vidocq naquit à Arras le 24 juillet 1775. Son père, qui était boulanger, et qui le destinait à courir la même carrière, commença par le faire mitron. Vidocq , s’il faut en croire les mémoires rédigés, sinon par lui-même du moins sous ses auspices et sur ses notes, ne vit dans cet emploi, fort peu de son goût, qu’un moyen de Iier connaissance avec des jeunes gens plus avancés en âge ; et sentant dès lors le prix de l’argent, s’attribua de temps à autre un dividende dans la recette paternelle, d’abord à l’aide d’une plume enduite de glu, plus tard au moyen de fausses clés.

Eugène-François Vidocq
Eugène-François Vidocq, par Marie-Gabriel Coignet

Ses manœuvres ne tardèrent pas à être découvertes. À défaut du numéraire, le jeune Vidocq s’appropria les fournées en nature, et même joignit aux produits de la boulangerie tout ce qu’il rencontrait de provisions dans la demeure de son père. Une taverne était le quartier général où le munitionnaire se réunissait à ses collègues pour aviser à faire disparaître au plus vite les objets volés. Enfin il fut trahi par deux poulets cachés sous son tablier de mitron, et qui se mirent à crier alors qu’il tentait de leur tordre le cou.

À partir de ce jour la surveillance fut plus rigoureuse que jamais. Aux grands maux les grands remèdes. Le lendemain, Vidocq s’empare de dix couverts d’argent, qu’il considère comme un avancement d’hoirie, et les engage. Arrêté à la réquisition de son père et conduit aux Baudets, maison de dépôt où il reste quatre jours, il n’en sort qu’avec le ferme propos de prendre au plus vite sa revanche. Effectivement, il ne tarde pas à enlever dans le comptoir deux mille francs, dont il abandonne la moitié à son complice ; puis, pour ne plus renouveler connaissance avec la maison de dépôt, il quitte Arras avec le projet de passer en Amérique.

Le prix du passage était trop cher pour sa bourse, il se contenta donc de voyager sur le continent, visita Dunkerque, Calais, Ostende, et là, dépouillé, à douze francs près, de tout ce qu’il possédait, par des escrocs, il ne trouva rien de mieux à faire que de s’engager chez l’acrobate Coste-Comus, au théâtre des Variétés Amusantes, où il allumait les lampions et faisait le ménage des singes. Renvoyé pour avoir refusé de remplir le rôle de l’homme sauvage et anthropophage qui avale de la chair crue, il passa chez un bateleur qui montrait les marionnettes en plein vent, puis au service d’un négociant ambulant en élixirs, opiats, vulnéraires, pommades pour guérir radicalement les cors, etc.

Las enfin de coucher avec les chameaux, les chiens savants et les ours démuselés, il s’échappa de Lille, où l’avait amené cette vie ambulante, et revint au paternel logis, où il ne fut reçu que grâce aux prières de sa mère, et à l’intervention du curé. Sa résipiscence fut peu durable : bientôt il s’enfuit de nouveau à la suite d’une comédienne de la troupe ambulante d’Arras. Il est vrai que, faute d’argent, il n’alla que jusqu’à Lille, et reparut au bout de trois semaines ; mais ce fut pour demander à son père, avec un aplomb qui confondit cet honnête boulanger, la permission de s’engager pour entrer dans le régiment de Bourbon.

Vidocq était alors dans sa dix-septième année. Après quelques mois de séjour dans Arras, son régiment étant parti pour la Belgique, théâtre de la guerre qui venait de s’ouvrir entre la France et l’Autriche, il vit la déroute de Marquain, qui se termina dans Lille par le massacre du général Dillon, parut aux camps de la Maulde et de la Lune, et fut fait caporal. Mais peu de temps après, menacé de passer devant un conseil de guerre comme ayant voulu forcer son sergent-major à se battre, il quitte le régiment, s’engage derechef à Vitry, dans le 11e de chasseurs, combat à Jemmapes ; puis, signalé comme déserteur, passe à l’ennemi, entre dans les cuirassiers de Kinski, et là, feignant une indisposition pour ne point se battre contre la France, se borne à donner des leçons d’armes.

Mais bientôt, ennuyé du service étranger, il passe comme Belge, quittant les drapeaux de l’Autriche, dans le 14e léger. Une amnistie lui permet enfin de reparaître dans le 11e. Il avait derechef pris part à quelques affaires, et même il comptait trois blessures dont une grave lorsque, se trouvant en congé dans sa ville natale, il y épousa la sœur d’un nommé Chevalier, acolyte du terrible Joseph Lebon : et grâce à l’influence de son beau-frère, lors de l’organisation des bataillons de la réquisition, il se fit admettre comme sous-lieutenant dans les volontaires d’Arras.

Couverture de l'édition de 2001 dans la collection J'ai Lu, de l'ouvrage Le vrai Vidocq (par Jean Savant) paru en 1957
Couverture de l’édition de 2001 dans la collection J’ai Lu,
de l’ouvrage Le vrai Vidocq (par Jean Savant) paru en 1957

Les larges réformes opérées par ni les officiers de ces milices improvisées le firent redescendre au rang de simple soldat. Ses gains au jeu dans les cafés Turc et de la Monnaie, à Bruxelles, l’indemnisèrent de la perte de son grade ; et quelque temps après, incorporé dans ce que l’on appelait l’armée roulante (ramas d’officiers sans brevet et sans troupes, munis de fausses feuilles de route), il fut sur le point d’épouser, à Bruxelles, sous un faux nom, une riche comtesse. Remarquons ici que Vidocq nie formellement avoir jamais pris une part active aux manœuvres des joueurs, qui payaient seulement son silence par l’abandon de quelques-uns de leurs gains, et qu’il ne se prêta qu’à regret aux projets de l’aventurier qui avait entrepris de le faire comte.

À peine débarrassé de ce camarade qui exerçait sur lui un fatal ascendant, il se hâta de révéler à sa noble fiancée une partie de la vérité : celle-ci, en renonçant à l’épouser, lui fit remettre quatre mille francs. On pouvait quitter l’armée roulante sans risque d’être porté sur la feuille de déserteur : Vidocq prit la diligence de Paris avec les dons de la comtesse. Il y fit son entrée en 1796. Mais là, sa bourse qu’il croyait inépuisable, fut bientôt entamée par les praticiens des tripots de Paris, devant lesquels les aigles de Bruxelles n’étaient que des écoliers, et tarie par des femmes galantes dont alors abondait la capitale.

Force lui fut de revenir dans le département du Nord, et de prendre du service à Lille. Sa conduite alors était celle d’un jeune homme qui s’amende. Cependant, à la suite d’une partie dans laquelle il y avait eu querelle, il fut écroué pour voies de fait, puis condamné à trois mois de prison. Sa détention lui fut fatale. Un nommé Boitel, honnête et naïf paysan enfermé pour contravention, ne cessait de répéter qu’il donnerait cent écus pour être libre. D’officieux camarades lui fabriquèrent un taux ordre de mise en liberté, auquel le geôlier, évidemment complice, feignit de se laisser tromper.

Vidocq se vit prévenu de complicité de faux en écritures authentiques et publiques. Tout son crime, selon lui, était d’avoir prêté sa chambre aux faussaires qui même ne s’annonçaient à lui que comme voulant rédiger une pétition pour Boitel. Quoi qu’il en soit, l’affaire prit presque aussitôt des apparences assez graves pour qu’il cherchât à s’évader. Trois fois de suite il y parvint, mais, par une inconcevable légèreté, dès qu’il avait laissé derrière lui les murs de la prison, il commettait imprudence sur imprudence. Sa deuxième évasion fut signalée par un épisode plus grave même que la cause de la détention : on l’accusa d’avoir assassiné sa maîtresse, qui heureusement vécut pour le disculper, mais dont longtemps on refusa de croire le témoignage. Repris pour la troisième fois, Vidocq fut conduit dans la prison du département, à Douai, et deux fois aussi parvint a s’en échapper.

Nous passons sous silence les nombreuses aventures qui se mêlent à toutes ces évasions, et toujours finissent par amener la réintégration de l’évadé dans la prison. Enfin il y resta huit mois de suite. Au bout de ce temps, eut lieu le jugement du 7 nivôse an V (1797) : Vidocq et Herbaux furent condamnés à huit ans de fer et six heures d’exposition. Comptant s’échapper en route lors de sa translation de Douai à Brest, Vidocq ne forma point d’appel. Mais la surveillance que l’on exerça sur les condamnés pendant le voyage fut si sévère, leurs fers d’un nouveau modèle défiaient si bien leur expérience, qu’ils n’eurent d’autres ressources que de tenter une révolte ouverte lors de leur halte dans une forêt de Compiègne.

On devine qu’ils ne réussirent pas. Déposé à Bicêtre, Vidocq, avec toute sa chambrée, tenta une évasion par l’aqueduc. Ce projet échoua encore. Il fallut partir pour Brest, ville dans le bagne de laquelle Vidocq resta six ans. C’est là qu’il acheva de connaître à fond les mœurs, les ruses, le personnel des voleurs de tous les étages. Ses évasions multipliées et la souplesse de son esprit, toujours fertile en ressources, l’avaient classé au premier rang parmi la triste population des bagnes : et cette renommée lui attirait de la part de tous une confiance sans bornes.

Il n’avait plus que deux ans et quelques mois à passer à Brest, lorsqu’il trouva encore moyen de tromper ses gardiens. Arrêté en route, il eut l’art de se faire passer pour un déserteur du nom de Duval, mort deux ans auparavant à Saint-Domingue, sans que personne en eût connaissance en France, et qui plus est, il se fit reconnaître pour tel par ses parents. Cependant il était toujours en prison, et sa détention supposée pouvait lui coûter la vie. Aussi eut-il de nouveau recours à la fuite. Ce que l’on ne comprend pas, c’est qu’il ait aussitôt porté ses pas sur son pays, et qu’il se soit fait sous-maître d’école chez un ex-carme à Ambercourt, dans les environs de Lille.

Repris encore, et reconduit à Douai sous le nom de Duval, il eut le plaisir de voir l’état-major de sa prison balancer à le reconnaître : et c’est de plein gré qu’entre deux noms également malencontreux, il opta pour celui de Vidocq. Peu après il fut dirigé sur Toulon, avec la chaîne, et il fit connaissance avec ce bagne plus triste encore que celui de Brest. Mais il n’y resta que peu de temps. Il faut lire dans les Mémoires du héros les détails de ce qu’il appelle sa plus belle évasion.

En sortant de la ville, il tomba dans la bande des réfractaires de Romans, espèce de chouans du Midi, qui dévalisaient les diligences. Mais ceux-ci, ayant aperçu sur son épaule la marque des galères, ne voulurent plus l’associer à leurs travaux, et le laissèrent partir, après avoir exigé de lui serment qu’il ne parlerait d’eux que sous huit mois. En se dirigeant sur le Nord, Vidocq, arrêté à Roanne faute de papiers, se fit conduire au premier magistrat du lieu et, lui déclarant un vol qui allait se commettre, lui donna les moyens de surprendre les coupables en flagrant délit.

Pour en venir là, il avait fallu lui accorder provisoirement une liberté que le magistrat lui avait d’abord refusée. « Si d’ici à la prison, lui dit Vidocq, j’échappe à mes gardiens, et que je revienne ici me constituer prisonnier, m’accordez-vous la liberté provisoire que je demande ? — Oui ! » Il s’échappa, et alors s’acquitta de ses autres promesses. Il rendit un service plus grand encore à Lyon, où il fit saisir à la fois toute une bande nouvellement arrivée de Paris pour exploiter la deuxième ville de France.

Tels furent les premiers rapports de Vidocq avec la police. Un passeport sans doute fut la récompense de ce dévouement. Il parvint ainsi au camp de Boulogne, où se trouvaient des troupes de toutes les armes, et des curieux de toute classe. Lorsqu’une fois le grand projet de descente en Angleterre eut été abandonné, on arma en course un assez grand nombre de bâtiments, et pour les remplir, on arrêta, on embarqua tout ce qui semblait suspect à Boulogne. Cette espèce de presse porta Vidocq dans l’artillerie de marine. Au bout de quinze jours il était caporal ; et quelque temps après, ayant sauvé une poudrière à laquelle un garde-magasin avait mis le feu, il fut promu au grade de sergent.

 Timbre à l'effigie de Vidocq (le personnage réel inspira notamment Balzac, Hugo et Dumas) émis le 1er septembre 2003 dans la série des Personnages célèbres de la littérature. Création de Serge Hochain. Mise en page de Jean-Paul Cousin
Timbre à l’effigie de Vidocq (le personnage réel inspira notamment
Balzac, Hugo et Dumas) émis le 1er septembre 2003
dans la série des Personnages célèbres de la littérature.
Création de Serge Hochain. Mise en page de Jean-Paul Cousin

Un de ses camarades, forçat évadé, voulut alors le faire entrer dans l’armée de la Lune, qui n’était autre qu’une bande de soldats et d’officiers qui, à l’aide de costumes brillants, de mots d’ordre et de fausses patrouilles, exerçaient le vol en grand. Vidocq ayant refusé, fut tout surpris quelques jours après d’être mis aux arrêts par son capitaine pour une faute qu’il n’avait pas commise. Reconnaissant dans cet accident la vengeance de son ex-compagnon, et craignant qu’il ne la portât plus loin, il s’évada encore. Mais il fut reconnu dans Arras, et déposé de nouveau dans la prison de Douai. Le procureur impérial lui conseilla de former un recours en grâce, et même appuya fortement la pétition ; mais Vidocq interprétant défavorablement le silence par lequel était accueillie sa demande, se hâta de prendre la fuite avant le départ d’une nouvelle chaîne.

Il soupçonnait qu’on l’avait bercé de fausses espérances pour lui ôter l’envie de s’évader. Libre encore cette fois, il alla se fixer à Paris. Une des nombreuses conditions qu’il avait adoptées dans sa vie errante, était celle de fabricant de jouets : il se fit alors marchand forain. Secondé par une femme, qui dès lors lui dévoua sa vie, il vit son commerce naissant prospérer, et bientôt put acheter un fonds de marchand tailleur et renoncer à des courses que jusque-là il avait trouvées nécessaires mais qui pouvaient le compromettre.

En effet, à Melun il fit rencontre d’un autre évadé qui lui proposa un vol, et se vit forcé de le dénoncer pour empêcher le crime : encore fut-il dénoncé à son tour. A Paris, non seulement il était oblige d’acheter à prix d’argent le silence de sa femme, qui avait obtenu de lui agrément de divorce et qui s’était remariée aussitôt, mais encore il était sans cesse en butte aux sollicitations des voleurs qui l’avaient connu dans les prisons, et qui savaient les difficultés de sa position : tantôt il leur fallait de l’argent, tantôt au contraire, c’était un bon marche à faire, un recèlement ; une autre fois on lui proposait d’être de moitié dans le vol, et il ne pouvait refuser qu’en feignant d’approuver. Un jour, on lui emprunta sa carriole : il ne tarda pas à savoir que cela avait été pour cacher un cadavre, pour faciliter un assassinat.

Cette situation était intolérable. En 1809, Vidocq, poussé à bout, alla trouver Henry, chef de la police de Sûreté, lui dévoila le danger qu’il courait à Paris, et offrit de lui fournir des renseignements précieux sur une foule d’hommes dangereux, à condition que l’on y tolérerait son séjour. La condition fut rejetée, et Vidocq se retira sans même qu’on lui demandât son nom. Peu de temps après un anonyme le dénonça : c’était Chevalier, son beau-père. Vidocq tint quelque temps les agents en haleine.

Mais enfin, malgré ses nombreux travestissements, il fut traqué de si près qu’il fallut se rendre. Il fut pris en chemise sur les toits. Conduit à la préfecture, il se fit mener devant Henry qui le reconnut, et se rappela ses anciennes ouvertures, ce qui n’empêcha point qu’on ne l’écrouât à la Force, puis à Bicêtre.

Il y était depuis deux mois lorsque Henry, frappé des offres si précises que Vidocq lui faisait de nouveau par lettres, consulta Pasquier (alors ministre de la police) sur le parti qu’il devait prendre. La réponse fut favorable, et dès lors Vidocq fut encouragé à donner ses indications. Elles furent si nombreuses, si positives, si importantes, que bientôt le préfet lui accorda sa liberté. Seulement, comme il fallait que ses co-détenus ne se doutassent pas du rôle qu’il jouait, il fut convenu qu’on le transfèrerait à la Conciergerie, comme impliqué dans une affaire majeure, et qu’il s’échapperait en route de la carriole d’osier qui le renfermerait.

C’est ce qui arriva effectivement : et le soir, les détenus de Bicêtre, en apprenant la nouvelle évasion de Vidocq, ne furent ni surpris ni éclairés sur son compte. Deux seulement osèrent exprimer des soupçons : les hautes notabilités de la section s’élevèrent énergiquement contre ce blasphème. Dans sa nouvelle position Vidocq ne fut d’abord qu’un employé très subalterne, et à la disposition du moindre officier de police. Mais bientôt les qualités qu’il déploya dans ses fonctions, les captures importantes qu’il ne cessa de faire, attirèrent sur lui l’attention.

Il faut avouer, si l’on veut être juste, que personne jusqu’ici, dans les fonctions d’agent secret, n’avait réuni au même degré la présence d’esprit, l’adresse manuelle, la finesse d’intelligence, la force du corps, l’intrépidité, l’activité, l’élocution facile, souple, triviale, qui est l’éloquence du peuple, la faculté de se grimer, et enfin, pour nous servir de ses expressions, cet œil qui dindonne le voleur.

Un des points auxquels il s’appliqua dès le commencement de sa nouvelle carrière, ce fut de fournir à la justice la preuve du crime, en même temps que le criminel : de là ces nombreuses arrestations qu’il fit faire en flagrant délit, ou lorsque le crime avait reçu un commencement d’exécution. Ce mode d’agir lui a fait quelquefois donner le titre d’agent provocateur ; mais il a suffisamment répondu à ce propos en disant qu’on provoque à la révolte, mais qu’on ne provoque pas au vol, au meurtre. Les receleurs trouvèrent en lui un ennemi encore plus implacable que les voleurs, et nombre d’entre eux, trouvés nantis, suivirent au bagne leur clientèle.

En 1813, Vidocq cessa d’être à la disposition des officiers de police et de sûreté : libre d’agir à son gré, il ne reçut plus d’ordres que de Henry, et ne rendit de comptes qu’à ce dernier. Il dut en partie cet avantage à l’à-propos avec lequel il vint, le 1er janvier 1813, souhaiter la nouvelle année à son protecteur avec le fameux voleur Delzève jeune, en vain cherché depuis six mois par toute la police de Paris. L’année suivante il offrit encore des étrennes de même genre au chef de sa division en lui présentant Fossard, qui depuis devait voler les médailles de la bibliothèque.

Mais dès 1812 le nom de Vidocq commençait à devenir populaire aux barrières : dès lors il avait mis fin aux vols hardis qui, depuis 1810, se commettaient par les commissionnaires, les porteurs, les cochers, etc., aux ordres des deux Delzève. Dès lors aussi la Courtille avait été nettoyée des plus dangereux des aventuriers qui I’infectaient. La formation de la brigade de Sûreté suivit de près la fameuse descente de Vidocq chez Desnoyers, descente dont le résultat fut la prise de trente-deux voleurs achevés.

Primitivement la brigade ne fut que de quatre hommes : puis on porta ce nombre à six et à dix ; une faible augmentation eut lieu en 1814 et 1815, lors de l’apparition de voleurs nouvellement arrivés des pontons anglais, et dont pas un n’était connu de Vidocq. Aussi déployèrent-ils à leur début une audace et une activité prodigieuses : dix vols eurent lieu en une seule nuit au faubourg Saint Germain. Pendant six semaines ce ne fut que hauts faits de ce genre. Enfin Vidocq saisit un fil indicateur, et en peu de temps mit sous la main de la justice plus de cent coupables.

Cependant, en 1817, sa brigade n’était encore que de douze hommes. En 1825 et 1824, époque de son plus grand accroissement, elle ne consistait qu’en vingt agents, ou vingt-huit, si l’on y comprend les individus alimentés du produit des jeux, que le préfet autorisait à tenir sur la voie publique. « C’est avec ces faibles moyens, dit Vidocq, qu’il me fallait surveiller douze cents libérés, et mettre par an à exécution de quatre à cinq cents mandats, soit du préfet, soit de l’autorité judiciaire. » En 1817 seulement, il opéra sept cent soixante-douze arrestations, et trente-neuf perquisitions ou saisies d’objets volés. S’il est vrai, comme il l’ajoute, que jamais la brigade de Sûreté ne coûta au-delà de cinquante mille francs par an, dont cinq mille pour lui, on peut s’étonner, en effet, de la modicité des ressources qui donnaient de si utiles résultats.

Nous devons remarquer que dans toute cette partie de sa carrière, Vidocq reste parfaitement étranger à la police politique. D’autre part aussi, nous ne pouvons passer sous silence que plus d’une fois, le peuple si passionné pour les drames, a imputé à Vidocq des crimes bien autrement affreux que le faux dont il se détend. Ici c’est l’assassinat de sa maîtresse ; là c’est la séquestration de sa femme qu’il veut faire périr sous les verrous ; ailleurs il a été chef d’une bande de chauffeurs. Les moins sombres de ces récits le montrent au moins condamné aux travaux forcés et à perpétuité pour vol avec escalade, fausses clés, effraction.

Carte du premier jour du timbre émis en 2003 à l'effigie de Vidocq
Carte du premier jour du timbre émis en 2003 à l’effigie de Vidocq

Le fait est que Vidocq, indépendamment de son habileté incontestable à manier la lime et à combiner des plans adroits pour s’introduire où il n’est ni attendu ni demandé, a dû souvent, pour réussir, donner à entendre qu’il avait commis des crimes dont il n’avait pas même eu l’idée. On bourdonnait avec emphase autour de lui à Bicêtre, « c’est un escarpe (un assassin) ! » D’autre part, à la police même, et ceux qui connaissent les hommes ne s’en étonneront pas, son adresse que l’on nommait du bonheur, excitait la jalousie d’un grand nombre d’officiers de sûreté. Aussi a-t-on souvent répété, tantôt qu’il s’entendait avec les voleurs pour partager les bénéfices avec eux, tantôt qu’il les provoquait au crime, afin de faire ensuite parade de sa perspicacité.

Quant à l’immoralité des agents qu’il employait, ce vice tient à un système que Vidocq n’était pas appelé à réformer, et qui certes ne lui est pas particulier. Du reste, il prétend avoir exercé sur ses hommes un ascendant assez marqué pour qu’ils ne se rendissent coupables d’aucun méfait à son service, et pour se porter leur garant pendant ce temps. Frappé de son ton d’assurance à ce sujet, le préfet déclara, en 1812, qu’on lui donnerait connaissance de toutes les dénonciations portées contre lui, et qu’il aurait la faculté de s’en justifier.

Un fait à noter, c’est que jusqu’en 1818 on le laissa toujours sous le coup de sa condamnation de 1797. À cette époque, il fut enfin gracié. Le désir de toute sa vie a été d’être réhabilité. Vidocq quitta la préfecture de police en 1825, et fut remplacé par Lacour. Sa retraite, à ce qui paraît, ne fut pas tout à fait volontaire, et il semble !’attribuer à la franchise de son indévotion, franchise peu en harmonie avec les goûts connus du nouveau préfet, Delavau. Il établit alors une fabrique de papiers à Saint-Mandé ; et en 1827, il fournit les notes sur lesquelles furent rédigés les Mémoires de Vidocq. À travers le faire du teinturier, et des épisodes évidemment imaginaires, on reconnaît le style net et vif de l’homme qui a beaucoup vu, beaucoup vécu, et qui n’a pas le temps de polir des phrases.

Ceux qui avaient entendu Vidocq plaider savaient mieux encore à quoi s’en tenir sur sa manière. C’est celle des vieux routiers du barreau : le fait, sans phrases, expose, précise avec les formes les plus nettes, une argumentation serrée, une dialectique désespérante, semblable à un tissu qu’on ne peut rompre, à un poignet qu’on ne peut fléchir, moqueuse même, et qui semble dire : « Croyez-vous que je m’appelle Vidocq, pour ne pas connaître mon article 402 du Code pénal, et me mettre sur le dos un procès que je perdrai ? »

Peu après les bouleversements politiques de 1830, Vidocq fut de nouveau employé dans la police, et à la tête de la brigade de Sûreté, en 1831 et 1832, sans que ses attributions aient été bien définies. Mais ce fut, cette fois, à la police politique surtout qu’il offrit le tribut de son intelligence et de son dévouement. On le vit figurer dans ces bandes dites d’assommeurs chargées d’intimider les ennemis du nouvel ordre des choses ; et les services qu’il rendit à la cause de l’ordre, lors de l’insurrection des 5 et 6 juin 1832, sont établis par une lettre du préfet de police au ministre de l’Intérieur, en des termes qui ne permettent pas d’en contester l’importance. Il fut même présenté au roi Louis-Philippe à cette occasion, et lui-même reproduit dans ses Mémoires le fait de cette entrevue, mais avec des détails tellement excentriques, qu’ils empêchent d’y ajouter une foi absolue.

Il ne paraît pas d’ailleurs que la gratitude de l’autorité se soit exercée avec beaucoup de munificence à l’égard de Vidocq, car, au mois de juin 1833, on le voit ouvrir à Paris un bureau de renseignements pour éclairer le commerce sur les faiseurs de dupes dont cette ville abondait. Le but de ce bureau était en effet d’indiquer au négociant à qui un inconnu demandait du crédit, le degré de confiance qu’il devait avoir dans son nouveau client : « Cinq mille aventuriers à Paris, dit Vidocq, vivent uniquement des crédits qu’ils ont l’art de se faire accorder, et dépensent journellement dix francs, ensemble cinquante mille francs, par mois un million et demi, par an dix-huit millions. C’est cette somme que je veux, sinon restituer au commerce, du moins réduire au minimum. »

Dans le même temps, Vidocq mit en oeuvre plusieurs procédés industriels dont il paraît avoir tiré un certain profit. Son agence prospéra assez longtemps, bien que troublée par deux actions en police correctionnelle, pour escroquerie, qui n’amenèrent aucune condamnation définitive contre le prévenu.

Toujours enthousiaste des gouvernements nouveaux, Vidocq mit ses services à disposition de Lamartine après la révolution de 1848, et se montra l’un des fervents adorateurs du pouvoir qui s’éleva sur ses ruines. On le vit saluer le titre de Messie et de régénérateur de la France le promoteur du 2 décembre dans un magnifique transparent exposé aux fenêtres de l’appartement qu’il occupait sur le boulevard Beaumarchais.

Ce dévouement banal avait peu profité à sa fortune. Vidocq mourut dans un été de détresse absolue, le 11 mai 1857, après avoir demandé et reçu avec une ferveur édifiante les secours de l’Église. Le langage qu’il tint à ses derniers moments fut en harmonie avec ce retour tardif mais sincère aux idées religieuses : « J’étais sur le bord de l’abîme... Depuis soixante-quinze ans je n’étais pas entré dans une église... Dieu, qui est la miséricorde infinie, n’a plus de motif pour ne pas me pardonner... Trente fois je me suis battu pour des prêtres qu’on voulait insulter dans la terreur de 93... On ne ment pas quand on a un pied dans la tombe et qu’on vient de recevoir le saint viatique... »




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