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Repos dominical. Travail et plaidoyer pour respect du dimanche par les commerçants - Histoire de France et Patrimoine


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L’Histoire éclaire l’Actu

L’actualité au prisme de l’Histoire, ou quand l’Histoire éclaire l’actualité. Regard historique sur les événements faisant l’actu


Plaidoyer pour le respect du
repos dominical au début du XXe siècle
(D’après « Les Annales politiques et littéraires », paru en 1904)
Publié / Mis à jour le jeudi 22 février 2018, par LA RÉDACTION

 
 
 
S’insurgeant en 1904 contre les entorses faites au repos dominical par d’avides commerçants, le directeur des Annales politiques et littéraires nous livre un vibrant et piquant plaidoyer pour le respect de cette trop courte période de quiétude et de béatitude, mais encourage cependant vivement l’ouverture des lieux de distraction et d’instruction

Il est certaines questions qui reviennent sur l’eau avec une régularité qu’aucun échec ne décourage, écrit en mars 1904, sous le pseudonyme du Bonhomme Chrysale, Adolphe Brisson. On les agite passionnément alors que les arbres bourgeonnent, et personne n’y pense plus, l’été venu. Le repos dominical est une de celles-là. Et, tandis que le printemps jette, dans l’air, ses effluves embaumés et que, dans les esprits, passent des visions de verdures, de lilas en fleurs, d’herbes fraîches et de renouveau, les petits boutiquiers, vaguement attendris, songent au jour du Seigneur.

« Si on essayait, tout de même, de fermer boutique le dimanche ! » pense tel ou tel brave commerçant. Et, comme la Perrette du Pot au Lait, il échafaude cent projets charmants : on donnerait campos à Jules et à Emile, braves employés qui triment dur avec lui six jours durant ; en compagnie de la patronne, son épouse, on s’offrirait une belle promenade en vélo dans les bois de Meudon, qui ferait oublier toutes les misères de la semaine et rendrait du courage pour les jours suivants.

Le repos dominical
Le repos dominical

La tentative est ébauchée timidement, un dimanche, puis deux, puis trois ; mais, pendant cette heureuse école buissonnière, le rival d’en face, ce coquin de Painbois,— qui se fiche pas mal des fêtes carillonnées, et, selon sa pittoresque expression, « s’assoit sur le dimanche », — Painbois profite traîtreusement de l’absence de l’ennemi pour lui jouer des tours pendables : il fait mille gracieusetés à la clientèle pour la chiper à son collègue, dresse avec soin l’étalage, baisse ses prix en manière de gentillesse, — c’est sa façon de célébrer le saint jour, — et, cependant, double le sou du franc, afin de mettre en joie l’âme des cuisinières.

Et quand, le lundi, les promeneurs : patron, patronne et garçons, reprennent leur tablier et leurs fonctions respectives, ils s’aperçoivent, avec douleur, que Mlle Adèle, une si bonne cliente, qui n’a pas sa pareille pour laisser filer les provisions et faire enfler les notes, et la petite dame du quatrième, qui paye si régulièrement, et bien d’autres encore, entrent chez Painbois le sourire aux lèvres et détournent leurs regards en passant devant leur ancien fournisseur, malgré les airs empressés de Jules ou d’Emile.

Maudite, fatale concurrence ! D’un commun accord, on renonce aux réjouissances du dimanche. C’est trop vexant, n’est-ce pas ? de laisser Painbois tondre la clientèle à lui tout seul, pendant que, bêtement et sans profit, on se pousse de l’agrément à Viroflay ou à Meudon. Et voilà comment, peu à peu, les petits commerçants sacrifient ce doux et bienfaisant jour de repos et puisent, dans l’aridité d’un travail sans trêve, le mécontentement de la vie et de son prochain. Pour se venger de leur dépendance, ils éprouvent le besoin immodéré — à titre de revanche — de s’enrichir vite, très vite, par n’importe quels moyens et comme pour échapper plus tôt à l’esclavage qui les rive à leur comptoir trois cent soixante-cinq jours par an.

Il me semble, à moi, écrit Brisson, que rien n’est plus moral et moralisateur que le dimanche, le dimanche vénérable et traditionnel des bonnes gens d’autrefois, pendant lequel on se sentait son maître, qu’on honorait ingénument en mettant son plus beau chapeau à fleurs ou sa redingote neuve, et qui donnait le sentiment qu’une fois par semaine on était réellement quelqu’un dans la société.

Il fallait voir avec quelle fierté deux petits boutiquiers s’abordaient à la promenade, ayant au bras « leur dame » richement nippée, tandis que leurs petites « demoiselles » marchaient triomphalement devant. C’est pour eux que la langue française s’est enrichie de cette joviale locution : « Etre endimanché », qu’on prend, parfois, en ridicule et qui me semble touchante par le plaisir naïf et orgueilleux qu’elle exprime chez des humbles, plus accoutumés au travail qu’aux manifestations de l’élégance.

Henri Lavedan, au cours d’un de ses exquis dialogues, place, dans la bouche d’un certain Fouilleau, la poésie confuse de ces êtres simples, pénétrés de la grandeur du dimanche et enivrés par les bouffées de liberté qui leur montent au nez. Fouilleau est en promenade sentimentale au bord de la Seine, avec sa promise. Leur conversation est tendre, encore qu’embarrassée. Victoire, après maints soupirs et gentillesses, confesse « qu’elle est ben aise », et Fouilleau, plein de civilité, répond galamment, le regard noyé : « Moi de même, allez ! Les bateaux qui font la fumée, l’eau qui coule, et l’petit moineau su’ le crottin... Nous deux qui sont là... avec nos cœurs... Dommage que l’dimanche ça ne dure qu’un jour ! Parce que l’dimanche c’est quéqu’chose d’à part, un jour espécial... Un jour... comme qui dirait l’colonel de la semaine, quoi ! »

Le repos du dimanche. Dessin paru dans Le Monde illustré du 1er mai 1869
Le repos du dimanche. Dessin paru dans Le Monde illustré du 1er mai 1869

Nous avons de moins en moins de Fouilleau pour en savourer la béatitude. La concurrence est telle, dans le petit commerce, et le désir de monter sur le dos du voisin si ardent, qu’on oublie la trêve sacrée du dimanche ou, plutôt, on s’en moque. Dans sa sagesse, l’Eglise, jadis, l’imposait ; le bon sens, aujourd’hui, devrait la retenir.

Je me souviens de l’étrange impression que je ressentis, il y a quelques années, en traversant, un dimanche, la petite ville de Leyden, poursuit Brisson. Il y flottait une atmosphère de recueillement qui s’échappait des volets clos de ses boutiques, de ses rues silencieuses et des cloches lointaines de ses églises ; et la ville eût semblé abandonnée si, de toutes les fenêtres, les fleurs qui s’échappaient, joyeuses et éclatantes, n’eussent témoigné que la ville n’était point morte, mais seulement doucement endormie.

Lorsque je parvins aux jardins publics qui serpentent le long des canaux et leur font un délicieux encadrement de verdure et de fleurs, je fus stupéfait de la vie qui s’y trouvait répandue. Le contraste était saisissant. Des pères de famille, l’air glorieux et épanoui, poussaient des petites voitures chargées de bébés ; des mères attentives surveillaient la kyrielle d’enfants qui s’ébattaient loin d’elles ou s’accrochaient à leurs jupes ; des jeunes gens et des jeunes filles cheminaient par couple, tandis que des vieux, aux coiffures nationales, chauffaient leurs rhumatismes au soleil ; et le bonheur faisait rayonner ces placides visages hollandais. On eût pu intituler ce tableau champêtre : le Plaisir du Repos, ou, simplement : Kermesse du Dimanche.

Dans la ville hollandaise, on ne redoute pas, apparemment, la concurrence ou, du moins, on est plus respectueux du saint jour : le commerce, sans exception, est interdit. Dieu me garde de souhaiter que nous introduisions, chez nous, ces affreux dimanches anglais, où la vie entière semble suspendue par quelque fatalité maussade ; où l’on considère comme crime de pousser une queue de billard, de chanter autre chose que des psaumes, de visiter un musée, d’aller simplement au spectacle, et où l’on qualifie de maisons de désordre les lieux paisibles consacrés à une honnête distraction.

Je voudrais, au contraire, qu’on tolérât largement tout ce qui peut augmenter le plaisir du dimanche, et ne verrais aucun inconvénient à ce qu’il y eût spécialement, pour le peuple, des théâtres, concerts, réunions, associations, conférences, musées, promenades, institués tout exprès pour le divertir et l’instruire.

L’idée, par exemple, de fermer un musée le dimanche, comme à Londres, sous le prétexte que les gardiens seraient privés de leur repos, est une simple aberration, car on peut assurer, aux travailleurs d’une catégorie spéciale comme ceux-là, un dimanche sur deux, alterné avec un jour de congé dans la semaine ; mais je ne serais pas fâché qu’une bonne loi, avec de sévères amendes à la clé, vînt obliger les boutiquiers, ouvriers, petits et grands marchands, — et tous ceux qui ne contribuent d’aucune sorte à l’amélioration morale ou esthétique du dimanche, — à fermer impitoyablement leurs magasins.

Comme disait judicieusement Fouilleau : « L’dimanche, c’est quéqu’chose d’à part, un jour espécial... Un jour... comme qui dirait l’colonel de la semaine ! » Voilà ce que, d’un bout de la France à l’autre, je souhaiterais que l’on n’oubliât pas, quitte à le rappeler aux mémoires trop courtes par des arguments... frappants.

 
 

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