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« Hâtons-nous de raconter les délicieuses histoires du
peuple avant qu'il ne les ait oubliées » (C. Nodier, 1840)

Antoine de Tounens : un Français devenu roi d'Araucanie et de Patagonie au XIXe siècle - Histoire de France et Patrimoine


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Personnages : biographies

Vie, oeuvre, biographies de personnages ayant marqué l’Histoire de France (écrivains, hommes politiques, inventeurs, scientifiques...)


Antoine de Tounens : un Français
devenu roi d’Araucanie
et de Patagonie au XIXe siècle
(D’après « Nouvelles de l’Institut catholique
de Paris » paru en 1973 et « La Vie limousine : arts, littérature, théâtre,
actualités, sports, tourisme, sciences, vie économique » paru en 1937)
Publié / Mis à jour le mardi 28 novembre 2017, par LA RÉDACTION

 
 
 
Aventurier de génie pour les uns, fou et mégalomane pour les autres, Antoine de Tounens quitte en 1858 une situation des plus enviables au sein de la basoche périgourdine pour s’embarquer vers l’Amérique du sud et s’assure bientôt le soutien des Araucans voisins du Chili, devenant leur roi et ayant à cœur de fonder une nouvelle France

Le 12 mai 1825 est né au village de Lachèze [La Chèze], commune de Chourgnac, un enfant de sexe masculin, auquel ont été donnés les nom et prénom de : Tounens, Antoine, fils de Jean Tounens et de Catherine Jardon, cultivateurs audit village. Ainsi est libellé l’acte de naissance d’Orllie-Antoine Ier (corruption hispanique d’Orélie), qui devait régner sur les Araucans est les Patagons.

Chourgnac est situé dans le canton d’Hautefort, en Dordogne ; l’Araucanie et la Patagonie sont en Amérique méridionale, au sud du Chili et de la République Argentine. Elles ont pour limites, au nord-ouest le fleuve appelé Bio-Bio, qui sépare l’Araucanie du Chili ; au nord-est un autre fleuve connu sous le nom de Negro, qui sépare la Patagonie de la République Argentine ; à l’ouest, le Pacifique et, à l’est, l’Océan Atlantique.

Au total, cette région immense et très fertile était occupée, au XIXe siècle, par deux millions d’habitants, alors que, si elle avait été mise en valeur, elle aurait pu en nourrir un bien plus grand nombre. Le climat est sain et tempéré. Il y a de vastes forêts. On trouve des troupeaux de bœufs, de chevaux, de moutons. Le sous-sol recèle de l’or, de l’argent, du mercure, du cuivre, du fer, du plomb, de l’étain, du soufre, du sel gemme, du charbon, du cristal de roche. Aucune mine n’était alors exploitée.

Antoine de Tounens dans son étude d'avoué
Antoine de Tounens dans son étude d’avoué

La population aborigène n’avait été qu’imparfaitement entamée par la conquête espagnole de 1540. L’admiration que provoqua la bravoure des « Indiens » est témoignée par l’Araucana, poème épique d’Alonso da Ercilla. Après un siècle de combats, les Espagnols durent reconnaître leur autonomie. Depuis lors la lutte n’avait pas cessé entre les Araucans et leurs voisins, qui tentaient de fonder des établissements. Chaque fois ceux-ci étaient pillés et détruits par ces adversaires irréductibles.

L’absorption par le Chili restait donc très difficile. Répartis en un certain nombre de tribus indépendantes les unes des autres, les Araucans étaient commandés par des chefs particuliers. La croix était pour eux un symbole dont le sens demeurait inconnu, mais auquel ils attribuaient un pouvoir mystérieux. C’est l’unique vestige qui leur était resté des prédications chrétiennes après la conquête par Valdivia ; aussi Tounens notait-il : « on conçoit facilement tout le parti que l’on pourrait tirer, pour la civilisation de ce pays, de sa tendance instinctive vers le christianisme » (Orllie-Antoine Ier. Son avènement au trône et sa captivité au Chili. Relation écrite par lui-même, 1863).

Après une enfance scolaire extérieurement prosaïque, mais agrémentée par la lecture de récits de voyages, le jeune Antoine entra comme clerc dans l’étude d’un avoué à Périgueux et, au bout de quelques années, il obtint que la charge lui fût cédée. Par jugement de la cour d’appel de Bordeaux — le tribunal de Périgueux l’ayant débouté de sa demande —, il fit rétablir son nom dans sa forme ancienne de Tounens, sa famille ayant abandonné la particule depuis le jour où elle avait été accablée par des revers de fortune.

Or, voici qu’à l’âge de trente-trois ans, maître de Tounens vend son étude et s’embarque pour le Chili, en juin 1858. Comment interpréter ce coup de tête ? Il s’en est lui-même expliqué : « ...en nous jetant dans une entreprise aussi lointaine, nous avons obéi, non à un caprice de coureur d’aventures, mais à une inspiration mûrement réfléchie et toute patriotique. Dès notre extrême jeunesse, nos yeux s’étaient fixés, sans pouvoir s’en détacher, sur cette partie de l’Amérique du Sud. L’âge et le collège aidant, nous sortîmes de cette préoccupation exclusive, mais pour y rapporter tout ce que nous apprenait l’histoire. Celle-ci nous disait que l’Angleterre nous avait dépossédés de toutes nos colonies tour à tour.

« Nous jetions les yeux sur la carte de la Louisiane et du Canada. Afin d’être prêt à pourvoir aux nécessités de la vocation qui nous entraînait, nous nous livrâmes avec ardeur à l’étude du droit, et, après avoir puisé dans cette science tout ce qui nous paraissait devoir concourir au but proposé, nous nous disposions à gagner Le Havre, sous un prétexte quelconque, et de là ces régions qui nous attiraient toujours irrésistiblement, lorsque notre famille nous confina dans une charge d’avoué. Cinq ans plus tard, nous prenions la résolution de dépouiller la toge pour donner suite à nos projets. Nous vendîmes donc notre charge. Nous nous dirigeâmes vers Le Havre et nous allâmes prendre à Southampton la ligne des sapeurs qui se rendent au Chili. » (Appel à la Nation française, 1864).

Au Chili, Tounens entreprend l’étude de la langue espagnole, se met en rapports avec des Français établis en cette région, essaie de se renseigner plus à fond sur l’état des populations araucanes. Il parvint à entrer en relations avec un cacique du sud de l’Araucanie, qui approuva ses projets. Et, à l’automne de 1860, il met enfin le pied sur le territoire qui devait devenir son royaume, au milieu de ses futurs sujets, dont il le comprenait même pas la langue. Il était accompagné de deux Français, nommés Lachaise et Desfontaine.

Ayant appris la mort de son premier partisan, il se lia aussitôt avec d’autres chefs de tribus voisines et réussit à les convaincre sans difficulté : « Nous acquîmes bientôt la certitude que les nationaux de ces États sont très jaloux de leur indépendance et lue celle-ci est constamment menacée par le Chili, qui, ne se sentant pas assez fort pour l’entamer par les armes, y porte atteinte par la corruption, en gagnant les caciques des Frontières. Nous finîmes par nous aboucher avec quelques-uns de ces chefs et nous n’eûmes pas de peine à leur faire comprendre que leur pays divisé en tribus nombreuses et sans cohésion deviendrait infailliblement tout entier la pâture d’un voisin ambitieux de conquêtes. « Puisque vous avez si bien trouvé notre remède, nous répondirent-ils, appliquez-le vous-même : réunissez en un seul faisceau tous ces pouvoirs épars ; soyez notre chef enfin » (Appel à la Nation française).

C’est ainsi que le 17 novembre de l’année 1860 était signé le décret qui donnait naissance au nouveau royaume : :

« Nous, prince Orllie-Antoine de Tounens,

« Considérant que l’Araucanie ne dépend d’aucun autre État, qu’elle est divisée par tribus, et qu’un gouvernement central est réclamé par l’intérêt particulier aussi bien que par l’intérêt général,

« Décrétons ce qui suit :

« Article 1er. Une monarchie constitutionnelle et héréditaire est fondée en Araucanie ; le prince Orllie-Antoine de Tounens est nommé roi.
« Article 2. Dans le cas où le roi n’aurait pas de descendants, ses héritiers seront pris dans les autres lignes de sa famille, suivant l’ordre qui sera établi ultérieurement par une ordonnance royale.
« Article 3. Jusqu’à ce que les grands corps de l’État soient constitués, les ordonnances royales auront force de loi.
« Article 4. Notre ministre secrétaire d’État est chargé des présentes.

« Fait en Araucanie, le 17 novembre 1860. Orllie-Antoine Ier

« Par le roi, le ministre secrétaire d’État au département de la justice : F. Desfontaine »

Le souverain a lui-même expliqué pourquoi il avait fondé une monarchie plutôt qu’une république : c’est que cette forme de gouvernement eût été repoussée des Araucans, qui avaient gardé bon souvenir de la royaliste Espagne, tandis que le mot de république aurait évoqué le Chili, pour lequel ils avaient de l’aversion.

Le même jour, le roi avisa le Président de la République du Chili : « Excellence, Nous, Orllie-Antoine Ier, par la grâce de Dieu, roi d’Araucanie, nous avons l’honneur de vous faire part de notre avènement au trône que nous venons de fonder en Araucanie. Nous prions Dieu, Excellence, qu’il vous ait en sa sainte et digne garde ». L’ordonnance du 17 novembre fut même publiée dans le numéro du 29 décembre du journal le Mercure, imprimé à Valparaiso.

La couronne d'acier d'Antoine de Tounens, visible au musée de Tourtoirac (Dordogne)
La couronne d’acier d’Antoine de Tounens, visible au musée de Tourtoirac (Dordogne)

Le 17 novembre encore, Orllie décréta la Constitution. Elle s’inspirait, en plusieurs de ses articles (notamment articles 1er, 2, 12 et 14), de la constitution qui avait été promulguée en France le 14 janvier 1852 (notamment les articles 4, 13, 36, 44 de celle-ci). La puissance législative s’exerce collectivement par le roi, le Conseil d’État, le Conseil du royaume, formé des notabilités du pays, gardien du pacte et des libertés publiques et à qui toute loi doit être soumise avant d’être promulguée, et le Corps législatif, nommé par le suffrage universel. Les ministres ne dépendent que du roi seul.

Ils ne peuvent être membres du Corps législatif. L’article 41 ne manque pas d’intérêt : « Nul ne peut être député s’il est fonctionnaire du gouvernement dans l’ordre administratif ou judiciaire, s’il fait partie de l’armée de terre ou de mer, s’il remplit un emploi à la Cour. Quiconque se trouve dans ces conditions est considéré comme démissionnaire, pour le seul fait de sa candidature ; et il est pourvu à son remplacement ».

Trois jours après la création du royaume d’Araucanie paraissait une nouvelle ordonnance : « Considérant que les indigènes de Patagonie ont les mêmes droits et intérêts que les Araucaniens et qu’ils déclarent vouloir s’unir à eux, pour ne former qu’une seule nation sous notre gouvernement monarchique-constitutionnel, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

« Article 1er. La Patagonie est réunie dès aujourd’hui à notre royaume d’Araucanie et en fait partie intégrante. »

Décidément, Orllie-Antoine était une vivante illustration de l’hémistiche de Virgile : audentes fortuna iuvat...

Au bout de quelque temps, il quitta provisoirement ses sujets pour se rendre à Valparaiso. Il y entreprit la rédaction d’un code conçu d’après les principes du Code Napoléon ; en attendant, une ordonnance avait mis en vigueur et rendu exécutoires les lois françaises dans le royaume, sauf les modifications conformes aux besoins de l’État. Il sollicita de ses amis de France leur intervention auprès du gouvernement impérial pour obtenir la reconnaissance de son royaume et un appui éventuel.

À de très rares exceptions, la presse française salua de faciles plaisanteries l’annonce de cet événement. Et les pouvoirs officiels gardèrent un mutisme qui témoignait leur indifférence. Aussi, quelques mois plus tard, Orllie-Antoine déplorait-il la légèreté de ses compatriotes : « En France, on ne cherche que les occasions de rire, et on leur sacrifie souvent les intérêts les plus graves et les espérances les plus sérieuses » (Relation écrite par lui-même).

À un ami, Orllie-Antoine écrivait : « On a accusé la France d’ignorer les premiers principes de la civilisation ; eh bien, je relève le gant en son nom, et j’entreprends de démontrer le contraire. Que ceux d’entre nos compatriotes qu’un voyage lointain n’effraie pas, et sous les pieds desquels manque le sol de la mère-patrie, viennent m’aider, non pas à conquérir, mais à constituer une nouvelle France. Je ne leur demande que de l’activité et de l’honnêteté, de l’honnêteté surtout, car, lorsqu’on prétend civiliser, il faut prêcher d’exemple. »

La même idée fut reprise dans le Manifeste du 16 décembre 1863 : « Ce que je demande, non pour asseoir ma puissance, mais pour concourir à l’œuvre de civilisation que j’ai entreprise, c’est une émigration d’honnêtes gens. Je fais appel à ceux d’entre les déshérités de la vieille Europe, dont l’intelligence ou les bras restent inactifs, faute d’une place au soleil. Aux uns j’offre des fonctions qui ne seront pas des sinécures ; aux autres, des terres qui deviendront leur propriété et l’argent nécessaire pour couvrir les premiers frais d’établissement. Il s’agit d’une croisade digne du XIXe siècle, de la croisade de l’Idée et du Travail contre l’Ignorance ».

Citons encore ces lignes d’une autre lettre, révélant l’art de la diplomatie, qui consiste à faire coïncider des intérêts : « Les États voisins y trouveront aussi leur compte, car mes projets ne tendent à rien moins qu’à apaiser les populations belliqueuses de l’Araucanie et de la Patagonie qu’ils n’ont pu soumettre ». Cette idée fut, elle aussi, reprise dans le Manifeste qui vient d’être nommé : « ...j’espère que la république sud-américaine comprendra qu’elle a un intérêt de premier ordre à maintenir la paix avec l’Araucanie et la Patagonie ».

Après le retour d’Orllie en Araucanie, des assemblées publiques tenues dans les tribus régies par les caciques Leviou, Millavil et Guentucol, les 25, 26, 27 et 30 décembre 1861, auxquelles assistaient d’autres caciques délégués par les Araucaniens et les Patagons, le proclamèrent roi, en ratifiant ses ordonnances et des procès-verbaux de ce plébiscite furent dressés.

Hélas, Orllie fut bientôt trahi pour 250 piastres par son serviteur chilien et par ses interprètes, qui le dénoncèrent à un capitaine des postes-frontières comme voulant entreprendre une guerre contre le Chili. Une embuscade lui fut tendue le 5 janvier 1862. Il y tomba et fut emmené en captivité à Los Angeles (au Chili, évidemment, et non pas en Californie). Son règne effectif avait duré un peu plus d’un an.

Dans sa prison, prévoyant son exécution prochaine, il se préoccupa d’assurer sa succession, car il était célibataire, et il rédigea donc son testament politique, daté du 25 janvier 1862. Considérant que ce guet-apens, perpétré par une puissance étrangère sans le concours des indigènes qui venaient de le reconnaître pour roi, n’entamait en rien les droits que ceux-ci lui avaient conférés, il institua pour héritiers à sa couronne, dans l’ordre : son père ; à défaut, son frère aîné ; à défaut, le fils de celui-ci et sa descendance à perpétuité ; à défaut, la fille de son frère aîné et les descendants de celle-ci ; à défaut, son second frère et ses descendants ; puis ses troisième, quatrième et cinquième frères et leurs descendants ; enfin, ses trois sœurs.

Deux jours plus tard, il adressait une supplique à tous les chargés d’affaires des puissances étrangères au Chili, pour dénoncer l’attentat à sa liberté commis sur son propre territoire, en violation du droit des gens, et pour justifier sa conduite : « Les autorités du Chili m’ont fait arrêter et me détiennent prisonnier. Elles donnent comme motif de ma détention le projet que j’aurais conçu de soulever les Indiens d’Araucanie et de les déchaîner contre le Chili. Je proteste devant vous et devant le monde entier que jamais je n’ai tenu à mes sujets les discours que l’on me prête, ni provoqué aucune prise d’armes contre le Chili. ».

Il fut traduit devant un conseil de guerre et soutint le plus beau procès de sa carrière. Il souleva l’incompétence de la juridiction militaire et obtint gain de cause. Transporté à Santiago pour y être jugé par l’autorité civile, il souleva également l’incompétence du tribunal et obtint gain de cause. Car c’était un excellent avoué. La Cour de Santiago crut mettre tout le monde d’accord en proclamant qu’il était fou et en ordonnant son internement dans un asile.

Caricature d'Orélie-Antoine Ier parue dans Le Grelot du 13 octobre 1872
Caricature d’Orélie-Antoine Ier parue dans Le Grelot du 13 octobre 1872

Enfermé dans un cachot malsain, il fut bientôt atteint d’une grave maladie, qui dura cinq mois. Enfin guéri, il put faire parvenir au consul de France à Valparaiso, le vicomte de Cazotte, une lettre qu’il avait cachée dans le fond d’une gamelle ; mais il n’eut pas à profiter de ses bons offices, car il réussit à briser un barreau de la fenêtre de la cellule et à traverser à la nage la rivière qui coulait au bas de la muraille. En septembre 1862, une démarche diplomatique obtint qu’il pourrait regagner la France. Il y fut ramené sur le Duguay-Trouin à bord duquel il embarqué le 28 octobre 1862.

Mais il n’abandonnait pas pour autant ses projets. Il écrit une Relation de son avènement au trône et de sa captivité ; puis le Manifeste que nous avons eu déjà l’occasion de citer, affirmant que ses droits n’ont pu être entamés et que leur exercice est seulement suspendu. « En ce moment, les peuples qui m’ont acclamé non seulement comme leur roi, mais aussi comme leur sauveur, n’attendent que mon retour au milieu d’eux pour se lever en masse et marcher à ma suite dans la grande voie du progrès ».

Le 5 mars 1864, il lance un Appel à la Nation française : « Ce n’est point le hasard ni l’aventure qui nous ont conduit dans les Amériques, mais bien un but tout patriotique, tout national, étudié depuis notre enfance, afin de chercher à fonder un idiome français dans un pays libre et indépendant, pour contrebalancer la prépondérance des trois grands peuples de l’Amérique, l’anglais, l’espagnol et le portugais. Notre profonde conviction est que le moment est opportun de ménager à la France la possibilité d’établir sur le Pacifique et l’Atlantique des colonies et d’apporter, dans le sud de ce grand continent d’Amérique qu’on appelle le nouveau monde, l’idiome, les coutumes, les idées et les intérêts de la France ! Nous n’avons pas désespéré un moment de notre cause, qui est basée sur des droits incontestables, des suffrages librement exprimés. Nous sommes déterminés à nous rendre à l’appel des peuples qui nous ont nommé et qui ne cessent de réclamer leur chef. C’est pourquoi nous faisons appel à la France, pour nous aider à reprendre et à consolider l’œuvre que nous avons conçue, la fondation d’un royaume français indépendant. ».

À la fin de cet appel, après des considérants en bonne et due forme, Orllie ouvre une souscription nationale de 100 millions. Celle-ci n’eut pas de succès. En 1867, il adresse une longue lettre au Sénat, mais en vain. Cependant le conseil municipal de Chourgnac, sa commune natale, envoie à l’empereur une pétition pour solliciter son concours à la restauration d’Orllie-Antoine Ier, et plusieurs conseils municipaux des communes voisines appuyèrent cette requête. Ces démarches tombèrent dans le vide. Il fut poursuivi pour escroquerie, fut acquitté — il ne perdra jamais un procès.

C’est alors qu’il fit la rencontre d’un jeune avocat français nommé Planchu, qui lui promit de lui verser la somme de 10 000 francs pour lui permettre de regagner son royaume. Planchu ne put verser à Tounens que 3 000 francs, moyennant quoi ce dernier le nomma sur-le-champ ministre. L’idée secrète de Planchu était d’aller en Araucanie pour composer un dictionnaire franco-indien et entrer à l’Académie... Le 8 février 1869, après un voyage à Périgueux, Antoine de Tounens et son ministre s’embarquèrent à Southampton à destination de Buenos Aires. Les frais de traversé ayant absorbé totues les ressources, Planchu écrivit à son père d’envoyer d’urgence 10 000 francs, des marchandises et, admirable précaution, du matériel pour imprimer des billets de banque.

Tout en se rapprochant par étapes de son royaume, Antoine de Tounens, dont la curiosité était toujours en éveil, étudiait l’astronomie et singulièrement la question de savoir si la terre était au-dessous ou au-dessus du soleil. « J’ai la conviction, note-t-il, que je ferai connaître des lois naturelles que la masse du peuple ignore, et aussi je puis le dire, je crois, sans me tromper, les plus grands astronomes. J’ai couché bien des nuits à la belle étoile, j’ai eu par conséquent l’occasion et le temps d’observer les astres. De coucher dehors, cela présente de grands avantages : on respire l’air pu à pleins poumons, tandis que, dans les appartements bien fermés, il n’y a pas assez d’air et la santé en souffre ».

Enfin, il pénétra dans ses États, adressa à son peuple une proclamation, constitua un ministère au nombre duquel figurait Planchu, créa une noblesse héréditaire, fonda l’Ordre de la couronne et décora tous les chefs indiens. Les Araucans reçurent avec une certaine joie leur souverain éphémère, disparu depuis sept ans. En effet, les Chiliens avaient répandu le bruit qu’il avait passé par les armes ; l’apparition de ce fusillé fut tenue, à juste titre, pour miraculeuse, et le prestige d’Orllie-Antoine Ier en fut augmenté.

Le retour de Touens éveilla l’inquiétude du Chili et le général Pinto, qui commandait sur la frontière d’Araucanie, reçut l’ordre d’intervenir. Il entretint une active correspondance avec les chefs de l’entourage d’Orllie, leur demandant de lui livrer leur roi. L’un des caciques remit toutes ces lettres entre les mains d’Orllie. Celui-ci se chargea de répondre, en avisant officiellement de son retour le gouvernement de Santiago, à qui il annonçait la formation d’un ministère indien et revendiquait les droits du peuple araucan. Pinto envoya contre lui une troupe de cent cinquante hommes, mais les Indiens lui restèrent fidèles. Malgré quelques tentatives d’assassinat, il eut la vie sauve. Cependant sa détresse financière était devenue extrême ; en outre, des dissentiments s’étant élevés entre lui et son compagnon, il se décida à le faire retenir comme prisonnier et à revenir en France, où il espérait recueillir de l’argent, grouper de nouveaux partisans et rentrer avec eux dans son royaume.

Mais la guerre franco-allemande éclatait le 19 juillet 1870. Les circonstances n’étaient donc pas favorables et elles imposaient évidemment un temps d’arrêt. Dans une brochure dédiée au peuple français, publiée à Marseille en 1871, le roi d’Araucanie annonce une « invention de neutralisation des projectiles lancés par des armes à feu ». L’auteur fit part de cette invention à Thiers, président de la République depuis le 30 août, dans une lettre datée du 6 septembre 1871, qui resta sans réponse. Le jour suivant, il écrivait au rédacteur du Sémaphore de Marseille : « On dira peut-être que ce n’est pas possible ; je réponds d’avance à cette objection qu’avant la découverte par Franklin du paratonnerre, on croyait aussi qu’il n’était pas possible de neutraliser l’électricité des nuages et cependant la réalité est venue prouver que cela n’était pas impossible ».

Et au même, le 14 septembre : « mon invention ne supprime point la guerre et ne neutralise pas les armes à feu. Seulement, la puissance qui posséderait ma découverte aurait l’avantage immense de pouvoir mitrailler son ennemi, tandis que les balles, boulets, bombes et autres projectiles de celui-ci viendraient frapper mon invention sans causer aucun préjudice. Mon système est applicable aux armées de terre, de mer et aux fortifications ; deux cent mille hommes armés comme je l’entends et protégés par mon invention, suffiraient pour conquérir l’Europe entière ».

Le 20 septembre, au rédacteur du Légitimiste : « Ma découverte est un secret qui m’appartient et que je ne veux faire connaître à aucun gouvernement qu’à des conditions très avantageuses pour la France et pour moi ». L’avant-veille, se promenant, à Marseille, sur les Allées de Meilhan, il avait rencontré un envoyé du gouvernement prussien voulant lui acheter son invention, à qui il eut l’ironie de poser ces conditions : restitution de l’Alsace-Lorraine et dix milliards, dont cinq remboursés aux contribuables français en train de payer l’indemnité de guerre et cinq pour lui-même !

À cette même époque, Tounens fonde, à Marseille, deux journaux : Les Pendus, dont quelques numéros hebdomadaires parurent à la fin de 1871, et La Couronne d’Acier, journal officiel d’Araucanie, en mars 1872. Le directeur y faisait évidemment de la propagande pour le royaume, non seulement par la publication d’études économiques, mais aussi par une ingénieuse invitation « aux demoiselles à marier en France et à l’étranger », une adresse à tous les souverains d’Europe et cet appel singulier aux « Membres de l’Internationale, communards, communistes et communeux, et enfin à tous les déshérités du monde », pour les engager à émigrer. Voulant exploiter habilement la vanité humaine, il annonça la création d’un ordre de Chevalerie, dont seraient membres de droit tout les journalistes qui défendraient la cause du souverain.

Antoine de Tounens. Gravure réalisée d'après une photographie du Mercure de Valparaiso
Antoine de Tounens. Gravure réalisée d’après
une photographie du Mercure de Valparaiso

Pendant ce temps, Planchu, profitant de ce que la surveillance s’était relâchée, avait recouvré sa liberté : il prit une grande influence sur les Indiens, fit avec eux plusieurs expéditions contre les Chiliens et les Argentins, ce qui sortait du programme ancien, et exprimait son intention de continuer en Araucanie la mission civilisatrice amorcée par Orllie, dont toutefois il ne citait même pas le nom. Ainsi le malheureux roi connaissait l’amertume d’une usurpation. Il jugea que sa présence sur place était nécessaire. Après avoir reçu quelque argent et groupé quatre personnes, il reprit la mer pour la troisième fois, en avril 1874 ; afin de garder prudemment l’incognito, il voyageait sous le nom de Jean Prat.

Mais, pendant son court séjour à Buenos Aires, le représentant du Chili eut vent de ses projets et obtint du gouvernement argentin qu’il fût poursuivi. Arrêté au cours de son voyage, il fut reconduit à Buenos Aires et incarcéré le 17 juillet 1874. Grâce au ministre de France, il fut libéré à la fin du mois d’octobre. Et après seize années d’efforts surhumains soutenues par une énergie indomptable, il dut revenir en France, où il fut la proie d’une déception définitive et de la misère. Criblé de dettes, vivant d’expédients, il voulut vendre des brevets d’un nouvel ordre de chevalerie, qui restèrent sans acheteurs.

Accablé par sa détresse, il tomba malade et dut entrer à l’hôpital de Bordeaux. Il put enfin revenir « plein d’usage et raison », près de son lieu natal, à Tourtoirac, où il mourut le 17 septembre 1878, à l’âge de 53 ans. Sur les registres de l’état civile de la commune de Tourtoirac, on peut lire : « Du 17 septembre 1878, à 8 heures du matin. Acte de décès de Antoine Thouneins, ex-roi d’Araucanie et de Patagonie, âgé de 53 ans... Ledit Antoine de Thouneins est décédé aujourd’hui à quatre heures du matin au chef-lieu de la commune de Tourtoirac ».

Avant de disparaître, Antoine de Tounens avait pris soin de léguer sa couronne à un de ses cousins, Achille Laviarde, qui exerçait avec bonheur la profession de d’écuyer de cirque. Il prit incontinent le nom d’Achille Ier et jusqu’à sa mort, survenue en 1902, distribua des couronnes d’acier.

Tounens eut quelques défenseurs de marque, en tête desquels il faut citer De Monaghan, rédacteur au Temps, qui engagea une vive polémique avec Veuillot, directeur de l’Univers

Voulant un jour expliquer ses échecs, Tounens avait écrit : « Je ne suis d’aucun parti de ceux qui se disputent le pouvoir en France. Je suis seul dans mon camp ; voilà pourquoi je ne suis soutenu par aucun parti d’une manière sérieuse » (Au peuple français, 1871). Sans doute y avait-il encore d’autres causes ; et cette pensée de Rivarol vient à l’esprit : « Quand on a raison vingt-quatre heures avant le commun des hommes, on passe pour n’avoir pas le sens commun pendant vingt-quatre heures ».

Sans dépasser les apparences, en raison de son originalité audacieuse et des outrances de son imagination féconde, on ne vit en Tounens qu’un exalté, un mégalomane. Cependant, il méritait d’être mieux traité que par la raillerie ou par le silence. Ses intentions étaient droites : « Mon but, purement philanthropique, a-t-il écrit, tendait à civiliser ce pays, en y introduisant la religion, l’instruction élémentaire, l’agriculture et les arts » (Relation écrite par lui-même). Il dit n’avoir eu d’autre ambition que de servir les intérêts de son pays et ceux de l’humanité. Il a répété à satiété que la prise de possession de ce vaste territoire n’aurait été que le point de départ d’une colonie française, d’un établissement dont la France aurait pu retirer des avantages incalculables. S’il avait peut-être personnellement un certain délire des grandeurs, il avait aussi, et probablement surtout, celui des grandeurs de sa patrie.

Quant aux moyens employés, ils sont absolument pacifiques. Il affirme que « tout peuple naît ou doit naître libre par droit naturel, et qu’il peut disposer de lui comme il l’entend » ; il proclame que les Araucans avaient le droit de lui confier leurs destinées et que l’imprescriptibilité de ses propres droits à la couronne était consacrée par le libre suffrage des indigènes du pays qui lui ont conféré ces droits ; il se déclare roi, « par la grâce de Dieu et la volonté nationale » (Appel à la Nation française).




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