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La Bastille, juillet 1789 : les dessous d'un massacre - Histoire de France et Patrimoine

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Événements marquants
Evénements ayant marqué le passé et la petite ou la grande Histoire de France. Faits marquants d’autrefois.
La Bastille, juillet 1789 :
les dessous d’un massacre
(D’après « L’Éducation catholique. Revue de l’enseignement primaire », paru en 1892)
Publié / Mis à jour le samedi 13 juillet 2019, par LA RÉDACTION
 
 
 
Mythe révolutionnaire et républicain, la « prise » de la Bastille, prison-forteresse qui se rendit sans opposer la moindre résistance et n’abritait que sept prisonniers, s’inscrit, comme nombre d’autres événements jalonnant la Révolution dite française, au sein de ce que Bertrand de Molleville — tour à tour conseiller au parlement de Toulouse, maître des requêtes, ministre puis chef de la police secrète royaliste — qualifie de « conspiration philanthropique », sur fond de débauchage des troupes et d’émeutes menées par des brigands soudoyés amenés à la capitale

La science n’admet qu’une manière d’écrire l’Histoire : c’est de recourir aux sources, d’exhumer les documents contemporains, de laisser, autant que possible, la parole aux acteurs et aux témoins des faits eux-mêmes. Voici, d’après cette méthode, le récit de la « Prise de la Bastille » emprunté à des hommes qui ont été plus ou moins mêlés aux événements de cette époque mémorable. Leurs témoignages se complètent.

Préliminaires de l’attaque
Le 12 juillet 1789, vers midi, à la nouvelle du renvoi de Necker, un cri de fureur s’élève au Palais-Royal ; Camille Desmoulins donne le signal de l’action. De toutes parts le tocsin sonne ; les boutiques d’armuriers sont pillées ; l’Hôtel-de-Ville est envahi : quinze ou seize électeurs qui s’y rencontrent décident que les districts seront convoqués et armés.

Une armée de bandits avait été appelée dans Paris. Dès le 28 avril on avait « vu entrer par les barrières un nombre effrayant d’hommes mal vêtus, et d’une sinistre figure. » L’aspect de la foule était changé, il s’y était mêlé « une quantité d’étrangers venus de tous les pays, la plupart déguenillés, armés de grands bâtons, et dont le seul aspect suffisait pour faire juger ce que l’on devait craindre. » (baron de Besenval, Mémoires ; Jean-François Marmontel, Mémoires ; Hippolyte Taine, Les origines de la France contemporaine : la Révolution ; Christophe Ventre de La Touloubre dit Galart de Montjoie, Histoire de la Révolution de France)

Incendie de la nouvelle barrière des Gobelins le 12 juillet 1789. Gravure de Jean-François Janinet (1752-1814)
Incendie de la nouvelle barrière des Gobelins le 12 juillet 1789.
Gravure de Jean-François Janinet (1752-1814)

Il ne restait plus à employer que la force. Mais « la force elle-même se dérobait sous la main du gouvernement et la désobéissance, croissante comme une contagion, après avoir gagné le peuple se répandait dans la troupe. Dès le 23 juin, deux compagnies des gardes françaises avaient refusé le service. Consignés aux casernes le 27, ils violent la consigne et désormais chaque soir on les voit entrer au Palais-Royal en marchant sur deux rangs. L’endroit leur est connu ; c’est le rendez-vous des filles dont ils sont les amants et les parasites. » Elles étaient au nombre de plus de deux mille. « Tous les patriotes s’accrochent à ces soldats, on leur paye des glaces, du vin ; on les débauche à la barbe de leurs officiers. » (Hippolyte Taine, Les origines de la France contemporaine : la Révolution ; Camille Desmoulins, Correspondance ; baron de Besenval, Mémoires ; Pétition des 2100 filles du Palais-Royal)

« On pille dans la nuit du 12 au 13 les boutiques des armuriers. » (l’abbé André Morrelet, Mémoires) « Toutes les barrières, depuis le faubourg Saint-Antoine, jusqu’au faubourg Saint-Honoré, outre celles des faubourgs Saint-Marcel et Saint-Jacques, sont forcées et incendiées. Des brigands armés de bâtons et de piques sont portés partout, en plusieurs divisions, pour se livrer au pillage. Durant cette nuit effrayante, la bourgeoisie se tenait enfermée, chacun tremblant chez soi, pour soi et pour les siens. » (Jean-Sylvain Bailly, Mémoires d’un témoin oculaire de la Révolution ; Jean-François Marmontel, Mémoires)

« Le 13 fut marqué par le pillage des maisons de Saint-Lazare, celui du Garde-Meuble, l’enlèvement des armes déposées aux Invalides, l’armement du peuple... » (l’abbé André Morrelet, Mémoires) Ce jour-là, veille de la prise de la Bastille, « la capitale semble livrée à la dernière plèbe et aux bandits. Une bande enfonce à coups de hache la porte des Lazaristes, brise la bibliothèque, les armoires, les tableaux, les fenêtres, le cabinet de physique, se précipite dans les caves, défonce les tonneaux et se soûle ; vingt-quatre heures après, on y trouve une trentaine de morts et de mourants, noyés dans le vin, hommes et femmes, dont une enceinte de neuf mois. » (Hippolyte Taine, Les origines de la France contemporaine : la Révolution ; Résumé du récit du Moniteur du 17 juillet 1789.)

Voici les paroles d’un témoin oculaire : « Je passai à mes fenêtres, dans la rue Saint-Honoré, près la place Vendôme, une grande partie de la nuit du 13 au 14, à voir des hommes de la plus vile populace, armés de fusils, de broches, de piques, se faisant ouvrir les portes des maisons, se faisant donner à boire, à manger, de l’argent, des armes. Les canons traînés dans les rues, les rues dépavées, des barricades, le tocsin de toutes les églises, une illumination soudaine annoncent le danger du lendemain. Le lendemain, les boutiques sont fermées, le peuple s’amasse, l’effroi et la fureur se peignent ensemble dans les yeux. » (l’abbé André Morrelet, Mémoires)

La Bastille
« De Launay [le gouverneur de la Bastille], avait espéré intimider le peuple, mais il est évident qu’il voulait l’épargner. Il avait quinze pièces de canon sur les tours, et, quoi qu’en ait dit la calomnie pour pallier le crime de son assassinat, pas un seul coup de canon de ces tours ne fut tiré, Il y avait de plus dans l’intérieur du château, trois canons chargés à mitraille, braqués en face du pont-levis. Ceux-ci auraient fait du carnage dans le moment que le peuple vint se jeter en foule dans la première cour ; il n’en fit tirer qu’un et qu’une seule fois. Il était pourvu d’armes à feu de toute espèce, de six cents mousquetons, de douze fusils de rempart d’une livre et demie de balle [fusils dont la balle pesait une livre et demie], et de quatre cents biscaïens. Il avait fait venir de l’Arsenal des caissons, des boulets, quinze mille cartouches et vingt milliers de poudre. Mais, dans tous ces apprêts pour soutenir un siège, il avait oublié les vivres, et, enfermé dans son château avec quatre-vingts invalides, trente-deux soldats suisses et son état-major, il n’avait le jour de l’attaque, pour toutes provisions de bouche, que deux sacs de farine et un peu de riz : preuve évidente que tout le reste n’était qu’un épouvantail. » (Jean-François Marmontel, Œuvres)

« De la relation fort impartiale de Louis Hue (qui commandait une partie des Suisses enfermés dans la place), il résulte que la Bastille eût été inexpugnable si on l’eût défendue, ou seulement si l’on s’était contenté de tenir les ponts levés et les portes closes. » (Revue historique, 1876)

Attitude du gouverneur
« ... Une heure après, ils amenèrent trois voitures de paille et mirent le feu au corps de garde avancé, au gouvernement et aux cuisines ; ce fut dans ce moment que l’on tira un coup de canon à mitraille, le seul qui soit parti de la Bastille pendant le combat, qui a duré cinq heures ; on ne se défendit qu’avec des fusils. » (La Bastille dévoilée, ou recueil de pièces authentiques pour servir à son histoire, 1789)

Prise de la Bastille le 14 juillet 1789. Gravure réalisée en 1790 par Jean-François Janinet (1752-1814)
Prise de la Bastille le 14 juillet 1789. Gravure réalisée en 1790 par Jean-François Janinet (1752-1814)

« À la première demande, le gouverneur fait retirer ses canons des embrasures, il fait jurer à la garnison de ne point tirer si elle n’est attaquée ; il invite à déjeuner la première députation, il permet à l’envoyé de l’Hôtel-de-Ville de visiter toute la forteresse ; il subit plusieurs décharges sans riposter, et laisse emporter le premier pont sans brûler une amorce. S’il tire enfin, c’est à la dernière extrémité, pour défendre le second pont, et après avoir prévenu les assaillants qu’on va faire feu. Bref, sa longanimité, sa patience sont excessives. » (Hippolyte Taine, Les origines de la France contemporaine : la Révolution ; Confirmé par La Bastille dévoilée et Marmontel)

La capitulation
« Pour enivrer le peuple, on a outrément exalté comme un exploit l’attaque et la prise de la Bastille. Voici ce que j’ai appris de la bouche même de celui qui fut proclamé et porté en triomphe, comme ayant conduit l’entreprise et comme en étant le héros :

« La Bastille n’a point été prise de vive force, m’a dit le brave Élie [officier au régiment de la reine, infanterie], elle s’est rendue avant d’être attaquée. Elle s’est rendue sur la parole que j’ai donnée, foi d’officier français, et de la part du peuple, qu’il ne serait fait aucun mal à personne si on se rendait. Voilà le fait dans sa simplicité, tel qu’Élie me l’a attesté ; en voici les détails écrits sous sa dictée : alors, il vit par une ouverture du tablier du pont-levis une main passer et lui présenter un billet. Ce billet était conçu en ces mots : Nous avons vingt milliers de poudre ; nous ferons sauter le château si n’acceptez pas la capitulation. Signé : DE LAUNAY. Élie, après avoir lu le billet, cria qu’il acceptait, et, du côté du fort, toutes hostilités cessèrent. » (Jean-François Marmontel, Œuvres)

« Il est aisé de voir que la Bastille n’a pas été prise d’assaut. L’on n’a point fait de brèche, nous défions qui que ce soit de le prouver ; l’on est entré lorsque nous avons eu baissé le pont, et M. Élie est le premier militaire que nous ayons vu dans la cour. » (La Bastille dévoilée, ou recueil de pièces authentiques pour servir à son histoire, 1789)

Les prisonniers de la Bastille
« ... Dans l’ivresse de la victoire, on avait oublié les malheureux enfermés dans la forteresse et l’on portait en triomphe les clefs des verrous sous lesquels ils gémissaient. » (Moniteur universel du 24 juillet 1789)

« On n’a trouvé que sept prisonniers, tous vivants ; point de cadavres, point de squelettes, point d’hommes enchaînés ; ce sont des bruits populaires dénués de preuves et de fondement. Dans l’armoire du chirurgien, il y avait des pièces d’anatomie qui ont pu servir à accréditer cette erreur. » (La Bastille dévoilée, 1789)

« Les sept prisonniers qui se trouvèrent au château de la Bastille au moment de sa prise sont : MM. Pujade, Béchade, La Roche, La Caurège, accusés de falsification de lettres de change ; M. de Solages, arrêté à la réquisition de son père pour dérangement d’affaires : M. Tavernier, fils naturel de M. Paris-Duverney ; enfin M. Whyte (on ne sait au juste qui il est). C’est ce prisonnier qui fut promené dans toutes les rues de Paris. Il avait perdu la tête, ainsi que le précédent, et les électeurs furent obligés de les faire transférer à Charenton, peu de jours après leur délivrance. » (Moniteur universel du 24 juillet 1789) En résumé, quatre faussaires, un jeune homme enfermé sur la demande de sa famille pour inconduite, et deux fous.

Pillage et massacres
« Le peuple se porta en foule dans le logement des officiers de l’état-major, en brisa les meubles, les portes, les croisées. Pendant ce temps, des citoyens qui étaient dans la cour tiraient sur ces mêmes citoyens qu’ils prenaient pour des gens de la garnison ; il y en eut plusieurs de tués. » (La Bastille dévoilée, 1789)

Arrestation du gouverneur Bernard-René Jourdan de Launay lors de la prise de la Bastille le 14 juillet 1789. Gravure de Martial Deny (1789)
Arrestation du gouverneur Bernard-René Jourdan de Launay
lors de la prise de la Bastille le 14 juillet 1789. Gravure de Martial Deny (1789)

« Dès que le grand pont fut baissé, le peuple se jeta dans la cour du château, et, plein de furie, il se saisit de la troupe des invalides. Les Suisses qui n’étaient vêtus que de sarraus de toile [blouses de travail amples à manches longues, portées par-dessus les vêtements] s’échappèrent parmi la foule ; tout le reste fut arrêté... Plusieurs de ces soldats à qui on avait promis la vie furent assassinés, d’autres furent traînés dans Paris comme des esclaves. Vingt-deux furent amenés à la Grève et, après des humiliations et des traitements inhumains, ils eurent la douleur de voir pendre deux de leurs camarades. De Launay eut la tête tranchée sous les murs de l’Hôtel-de-Ville. De Losme Salbray, son major, fut égorgé de même. L’aide-major Miray l’avait été près de la Bastille. Person, vieux lieutenant des invalides, fut assassiné sur le port Saint-Paul... Un autre lieutenant, Caron, fut couvert de blessures. La tête du marquis de Launay fut promenée dans Paris par cette même populace qu’il aurait foudroyée s’il n’en avait pas eu pitié.

« Tels furent les exploits de ceux qu’on a, depuis, appelés les héros et les vainqueurs de la Bastille. Le 14 juillet, vers les onze heures du matin, le peuple s’y était assemblé ; à quatre heures quarante minutes, elle s’était rendue, et à six heures et demie on portait la tête du gouverneur au Palais-Royal. Au nombre des vainqueurs, qu’on a fait monter à huit cents, ont été mis des gens qui n’avaient pas même approché de la place. » (Jean-François Marmontel, Œuvres ; Suite du récit écrit sous la dictée d’Élie)

« La foule épargne les Suisses qui ont tiré sur elle, et qui, dans leur sarrau bleu, lui semblent des prisonniers. En revanche, elle s’acharne sur les invalides qui lui ont ouvert la porte ; celui qui a empêché le gouverneur de faire sauter la forteresse a le poignet abattu d’un coup de sabre, est percé de deux coups d’épée, pendu, et sa main, qui a sauvé un quartier de Paris, est promenée dans les rues en triomphe. On entraîne les officiers, on en tue cinq, avec trois soldats, en route ou sur place.

« En sortant, M. de Launay avait reçu un coup d’épée dans l’épaule droite : arrivé dans la rue Saint-Antoine, tout le monde lui arrachait les cheveux et lui donnait des coups », il est percé de baïonnettes, on le traîne dans le ruisseau, on frappe sur son cadavre... On invite un cuisinier [Desnot] sans place, demi-badaud, qui « est allé à la Bastille pour voir ce qui s’y passait », à lui couper la tête. Avec un sabre qu’on lui prête il frappe sur le col nu ; mais le sabre mal affilé ne coupant point, il tire de sa poche un petit couteau à manche noir, et, « comme en sa qualité de cuisinier il sait travailler les viandes », il achève heureusement l’opération. Puis mettant la tête au bout d’une fourche à trois branches... il se met en marche. » (Hippolyte Taine, Les origines de la France contemporaine : la Révolution)

« M. de Flesselles, prévôt des marchands, s’était montré tiède, rien de plus. Nul témoin n’affirme avoir vu son prétendu billet à M. de Launay (billet par lequel il l’aurait engagé à tenir bon jusqu’au soir, lui promettant du renfort). D’après Dussaulx, M. de Flesselles n’aurait eu ni le temps, ni le moyen de l’écrire. » (Hippolyte Taine, Les origines de la France contemporaine : la Révolution)

De Flesselles avait déjà traversé la Grève lorsqu’un jeune homme, qui le suivait pas à pas, arrête sa marche au coin du quai Pelletier, et, lui présentant son pistolet : « Traître, lui dit-il, tu n’iras pas plus loin ». Le magistrat chancelle et tombe percé de mille autres coups, que la foule pressée qui l’environne fait pleuvoir encore sur son cadavre. On lui tranche la tête, on la porte en triomphe avec celle de de Launay. » (Moniteur universel du 28 juillet 1789)

La comédie se mêle au drame. Un fusilier des gardes françaises, nommé Dubois, qui avait passé la journée à boire dans un cabaret, entendant parler de la grande victoire du peuple, veut du moins contempler le champ de bataille. Il sort à moitié ivre, s’arrête, les yeux remplis de larmes, devant la Bastille envahie. Des ouvriers du faubourg l’aperçoivent ; à son uniforme ils le prennent pour un des vainqueurs, le saisissent malgré lui, le couronnent de laurier, lui attachent sur la poitrine la croix de Saint-Louis de l’invalide de Person, qui vient d’être assassiné, le placent sur un brancard et le portent en triomphe, derrière les têtes coupées de MM. de Launay et de Flesselles. Durant cette ovation, le malheureux tremble de peur et s’attend à être pendu. Le 3 septembre, il fait reporter à l’Hôtel-de-Ville la croix qu’il n’a pas gagnée. On le trouve trop modeste, on le maintient au nombre des héros du 14 juillet, et bientôt il reçoit vingt sous par jour à titre de « Vainqueur de la Bastille. » (Résumé composé d’après Bertrand de Molleville, Histoire de la Révolution de France pendant les dernières années du règne de Louis XVI (1801) et La Bastille dévoilée (1789))

Continuation des massacres par les « vainqueurs de la Bastille »
« Le 22 juillet, deux administrateurs du premier rang, M. Foulon, conseiller d’État, et M. Bertier, son gendre, sont arrêtés, l’un près de Fontainebleau, et l’autre près de Compiègne. Foulon, maître sévère, mais intelligent et utile, a dépensé soixante mille francs, l’hiver précédent, sur sa terre, pour donner de l’ouvrage aux pauvres. M. Bertier, homme appliqué et capable, a cadastré l’Ile-de-France pour égaliser la taille, ce qui a réduit d’un huitième, puis d’un qu’un quart les cotes surchargées. Mais tous deux sont proscrits par le Palais-Royal. Une légende s’est faite pour perdre Foulon. On a fabriqué un mot tragique : Il a dit que nous ne valions pas mieux que ses chevaux, et que si nous n’avions pas de pain, nous n’avions qu’à manger de l’herbe. Le vieillard de soixante-quatorze ans fut conduit à Paris, une botte de foin sur la tête, un collier de chardons au cou et la bouche pleine de foin. » (Hippolyte Taine, Les origines de la France contemporaine : la Révolution)

Entrée de Louis-Bénigne-François Bertier de Sauvigny en cabriolet à Paris, par la porte Saint-Martin, le 23 juillet 1789, le lendemain de son arrestation près de Compiègne. Le peuple lui montre la tête de Foulon de Doué fichée sur une pique. Estampe du temps
Entrée de Louis-Bénigne-François Bertier de Sauvigny en cabriolet à Paris, par la porte
Saint-Martin, le 23 juillet 1789, le lendemain de son arrestation près de Compiègne.
Le peuple lui montre la tête de Foulon de Doué fichée sur une pique. Estampe du temps

Précisons que Foulon avait remis au roi un Mémoire secret pour lui exposer les progrès alarmants des conspirateurs et la nécessité de faire arrêter et de punir les deux principaux chefs. Il insistait sur le maintien des troupes aux environs de Paris. Une indiscrétion fit connaître à la fille de M. Necker l’existence de ce Mémoire, et les agitateurs en eurent connaissance par elle.

« On se saisit de ce vieillard, et déjà il est porté avec la rapidité d’une flèche sous la lanterne fatale... Il demande grâce à la multitude, la supplie de l’enfermer et de lui laisser la vie. Mais on l’accable d’humiliations, de mauvais traitements : enfin, on lui passe la corde fatale, on le suspend ; la corde casse, il tombe sur ses genoux et implore la pitié du peuple. On l’attache de nouveau, la corde casse une seconde fois... Une corde neuve arrive enfin et termine ses affreuses angoisses... Ses bourreaux se disputent son cadavre, le dépouillent, s’arrachent à l’envi des lambeaux de ses vêtements, lui mettent une poignée de foin dans la bouche, promènent sa tête ensanglantée au bout d’une pique, et traînent dans la fange son corps nu, mutilé, et couvert des empreintes de leur barbarie. » (Moniteur du 29 juillet 1789)

« M. Bertier était père de huit enfants, tous recommandables par leurs mœurs, leurs talents, et par la plus heureuse physionomie. » (Histoire de la Révolution de 1789, par deux amis de la liberté, 1790)

« Expédié de Compiègne par la municipalité, M. Bertier arrive à Paris en cabriolet. Une tempête effroyable d’outrages éclate contre lui. Quoiqu’il n’ait jamais acheté ni vendu un seul grain de blé, on l’appelle accapareur. » (Hippolyte Taine, Les origines de la France contemporaine : la Révolution)

« À l’Hôtel-de-Ville les clameurs du peuple font retentir l’édifice et épouvantent les juges de Bertier. On lui annonce qu’on va le faire conduire à l’Abbaye... À peine a-t-il passé le seuil de l’Hôtel-de-Ville, son escorte est dispersée ; dix mille bras le saisissent, et il se trouve transporté sous le fatal réverbère. Une corde neuve l’attendait. À cette vue il arrache un fusil et fond sur la foule... il tombe frappé de deux cents coups de baïonnettes. Il respirait encore : un cannibale plonge sa main jusqu’au fond de ses entrailles palpitantes, lui arrache le cœur... » (Moniteur du 29 juillet 1789) « Par hasard, le cuisinier qui a coupé la tête de M. de Launay se trouvait là [il s’agit donc de Desnot] ; on lui donne le cœur à porter, un soldat prend la tête, et tous deux vont à l’Hôtel-de-Ville pour montrer ces trophées à M. Lafayette. » (Hippolyte Taine, Les origines de la France contemporaine : la Révolution)

« ... Il manquait un dernier trait à la férocité de ces anthropophages ; ils y mirent le comble à la fin de la journée, en donnant au peuple le spectacle du plus abominable festin. » (Bertrand de Molleville, Histoire de la Révolution de France pendant les dernières années du règne de Louis XVI, 1801) « Le propriétaire du cœur de M. Bertier, le vainqueur de la Bastille dont on vient de parler, entre à la chute du jour au café de Foy (Palais-Royal), s’assied à une table, avec les cinq ou six cannibales dont il est le chef, et demande un café ; on le leur sert... Le monstre soldat [Desnot avait revêtu un costume de dragon] détache le cœur de M. Bertier de la baïonnette où il était fiché, le presse fortement entre ses mains, en exprime quelques gouttes de sang, les répand dans les tasses de café, et au même instant la bande infernale porte ce breuvage à ses lèvres et entonne, avec des éclats de rire barbares impossibles à rendre, l’ariette : Non, il n’est pas de bonne fête quand le cœur n’en est pas ! » (Guillaume-Honoré Rocques de Montgaillard, Histoire de France depuis la fin du règne de Louis XVI jusqu’à l’année 1825) « Desnot fut avec le soldat qui portait la tête de Bertier, dans un cabaret, et pendant qu’ils y soupaient, le peuple ayant demandé à voir le cœur et la tête du sieur Bertier, ils les ont jetés par la fenêtre du premier où ils étaient, et le peuple les a ramassés. » (Interrogatoire de Desnot reproduit dans Revue historique, 1876)

« Je ne sache pas qu’on ait jamais vu, sinon chez des esclaves, le peuple porter la tête des plus odieux personnages au bout des lances, boire leur sang, leur arracher le coeur. Je l’ai vu dans Paris... J’ai entendu les cris de joie du peuple effréné qui se jouait avec des lambeaux de chair en criant : VIVE LA LIBERTÉ ! » (Louis-Antoine de Saint-Just, L’Esprit de la Révolution et de la Constitution de France, 1791)

Dussaulx, historien et panégyriste de l’insurrection parisienne, témoin oculaire de tous ces forfaits, avoue qu’il a « cru assister à la décomposition totale de la société. » (Jean Dussaulx, De l’Insurrection parisienne et de la prise de la Bastille, 1790) « La Terreur, dont les républicains purs ne proclament le règne qu’en 1793, date, pour tout homme impartial, du 14 juillet 1789. » (Pierre-Victor Moluët, Mémoires)

Les mains qui se cachent
Dès le commencement de la Révolution, des émeutes, des incendies, des assassinats éclataient de toutes parts ; Hippolyte Taine se demande si la populace a été excitée « par des mains soudoyées qui se cachent », et il répond : « Les contemporains en sont persuadés et la chose est probable. » Louis Blanc, franc-maçon, parlant de la franc-maçonnerie, dit à son tour : « Il importe d’introduire le lecteur dans la mine que creusaient alors sous les trônes, sous les autels, des révolutionnaires bien autrement profonds et agissants que les encyclopédistes. » (Louis Blanc, Histoire de la Révolution)

Assemblée de francs-maçons pour la réception des maîtres. Le récipiendaire est couché sur le cercueil dessiné dans la Loge, le visage couvert d'un linge teint de sang. Et tous les assistants ayant tiré l'épée lui présentent la pointe au corps. Gravure de Philippe Le Bas. Détail d'un dessin de Wachsmut appartenant à une série de gravures dites gravures Gabanon (XVIIIe siècle) éditée par Martin Engelbrecht, à Augsbourg
Assemblée de francs-maçons pour la réception des maîtres. Le récipiendaire est couché
sur le cercueil dessiné dans la Loge, le visage couvert d’un linge teint de sang. Et tous
les assistants ayant tiré l’épée lui présentent la pointe au corps. Gravure de Philippe Le Bas.
Détail d’un dessin de Wachsmut appartenant à une série de gravures dites
gravures Gabanon (XVIIIe siècle) éditée par Martin Engelbrecht, à Augsbourg

Un franc-maçon anglais, John Robinson, secrétaire de l’Académie d’Edimbourg, écrivait en 1797 : « J’ai observé les progrès de ces doctrines se mêlant et se liant de plus en plus étroitement aux différents systèmes de la Maçonnerie... j’ai remarqué que les personnages qui ont le plus de part à la Révolution française étaient membres de cette association, que leurs plans ont été conçus d’après ses principes et exécutés avec son assistance.. » (John Robison, Preuves d’une conspiration contre toutes les religions et gouvernements d’Europe, mené lors des réunions secrètes des francs-maçons, 1797)

Un franc-maçon allemand, le comte Christian von Haugwitz, ministre de Prusse, apporte aussi son témoignage : « À peine avais-je atteint ma majorité que déjà non seulement je me trouvais à la tête de la Maçonnerie, mais encore j’occupais une place distinguée au chapitre des hauts grades... J’acquis alors la ferme conviction que le drame commencé en 1788 et 1789, la Révolution française, le régicide avec toutes ses horreurs, non seulement y avaient été résolus alors, mais encore étaient le résultat des associations et des serments. » (Christian von Haugwitz, Mémoires sur les sociétés secrètes)

Selon Bertrand de Molleville, La Fayette affirma : « Il faut donc, quelque répugnance que nous y ayons tous, se résigner au sacrifice de quelques personnes marquantes. » Le même La Fayette fit pressentir que Foulon devait naturellement être la première victime... Il désigna ensuite l’intendant de Paris (M. Bertier) : « Il n’y a qu’un cri, dit-il, contre les intendants ; ils pourraient mettre de grandes entraves à la révolution. M. Bertier est généralement détesté ; on ne peut pas empêcher qu’il ne soit massacré ; son sort intimidera ses confrères, ils seront souples comme des gants. » Et Molleville d’écrire : « L’exécution suivit de près. Le massacre de M. de Launay, de Flesselles, Foulon et Bertier, et leurs têtes promenées au bout d’une pique, furent les premiers effets de cette conspiration philanthropique. » (Bertrand de Molleville, Histoire de la Révolution de France pendant les dernières années du règne de Louis XVI, 1801).

 
 
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