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1524 : une expédition française découvre la baie de la future New York, baptisée Terre d'Angoulême - Histoire de France et Patrimoine

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Événements marquants
Evénements ayant marqué le passé et la petite ou la grande Histoire de France. Faits marquants d’autrefois.
1524 : une expédition française
découvre la baie de la future
New York, baptisée Terre d’Angoulême
(D’après « Les pionniers français dans l’Amérique du Nord » (par Francis Parkman)
paru en 1874, « Les grands voyages et les grands voyageurs. Découverte
de la terre. 1ère et 2e parties » (par Jules Verne) paru en 1878,
« Les découvreurs français du XIVe au XVIe siècles : côtes de Guinée,
du Brésil et de l’Amérique du Nord » (par Paul Gaffarel) paru en 1888
et « Revue d’histoire de l’Amérique française » paru en 1962)
Publié / Mis à jour le dimanche 7 juillet 2019, par LA RÉDACTION
 
 
 
Placée sous les auspices du roi François Ier, dont l’intérêt pour le Nouveau-Monde est aiguisé par le périple de Magellan et qui fait construire quatre caravelles, l’expédition du navigateur italien Jean Verrazano prend la mer en janvier 1524 à la recherche d’une route directe vers l’Asie contournant le continent américain par le nord-ouest, et atteint l’actuelle Caroline du Nord deux mois plus tard, une première pour les Européens. Remontant vers le nord, le navigateur aperçoit un fleuve où naîtra plus tard la ville de New York, débarquant dans une baie qu’il baptise Terre d’Angoulême en l’honneur du roi de France, duc d’Angoulême avant son accession au trône.

Depuis longtemps, des pêcheurs français, surtout Basques, et des négociants, surtout Bretons et Normands, fréquentaient le grand banc de Terre-Neuve, les îles et les côtes voisines, et leur avaient imposé des noms qui rappelaient la patrie absente. À la fin du XVe siècle, lors de la découverte de l’Amérique, et tandis que l’Espagne ne songeait qu’aux conquêtes et à la soif de l’or, que l’Angleterre suivait sans bruit la voie des fructueuses découvertes, la France, fidèle à la tâche que lui assignaient ses anciennes traditions, y apportait les premières bases de l’industrie et de l’influence morale.

D’autres périls que ceux des flots attendaient les navigateurs dans ces parages inconnus. Ils ne se voyaient pas seulement menacés par la présence des sauvages insulaires et des ours, que les vieilles relations nous dépeignent comme emportant le produit de leur pêche sous leurs yeux ; la tradition y joignait encore le dangereux voisinage des monstres, dits griffons, qui infestaient les montagnes du Labrador, ainsi que la crainte des mauvais esprits, auxquels deux îles voisines de Terre-Neuve devaient leur nom d’Iles des Démons. Une vieille carte donne même leurs portraits en diables rampants, avec longue queue, cornes et ailes.

Le navigateur André Thevet (1516-1590), auteur du Grand Insulaire et Pilotage. Gravure de Thomas de Leu (1560-1612)
Le navigateur André Thevet (1516-1590), auteur du Grand Insulaire et Pilotage.
Gravure de Thomas de Leu (1560-1612)

Dans son Grand Insulaire et Pilotage (1586), l’ancien cosmographe André Thévet dépeint la terreur avec laquelle les marins et les pilotes, passant dans ces parages, entendaient une grande clameur telle que celle qui s’élèverait de la foule un jour de marché. Il ajoute que lui-même, vivant parmi les Indiens de cette terrible contrée, les vit si cruellement tourmentés par ces démons persécuteurs, qu’ils tombaient souvent éperdus entre ses bras, et qu’alors, en répétant l’évangile de saint Jean, ils les délivrait des esprits malfaisants, d’un extérieur pourtant agréable, ajoute-t-il, mais dont la malice a fait fuir les îles par tous ceux qui les habitaient.

Nulle part sur la route d’Asie, la France ne marque d’étape importante avant 1524. Il y a bien le voyage de Paulmier de Gonneville, mais il s’agit d’un accident de voyage. Ce capitaine de Honfleur avait mis le cap sur les Indes d’Asie ; parvenu au sud de l’Afrique, il avait été forcé de changer de direction, et avait abordé au Brésil, pour y séjourner en 1504, avant de rentrer en France en 1505, ramenant comme preuve indiscutable de son périple l’indigène Essomericq dont la descendance se prolonge en France jusqu’à la fin du XVIIe siècle. L’aventure Gonneville, strictement privée, prouve seulement que les Français pouvaient accomplir de longues navigations.

En 1506, Denis de Honfleur parcourait le golfe du Saint-Laurent ; deux ans après, Aubert de Dieppe suivait ses traces, et en 1518, le baron de Léry échouait dans une tentative d’établissement sur l’île des Sables, dont il ne resta que le bétail amené par lui et qui s’y multiplia.

Puisque la France est habituée à la route de Terre-Neuve, ne manque ni de ressources matérielles, ni de pilotes, ni de dynamisme, comment expliquer que le pays atlantique le plus populeux soit le dernier à entrer dans la course de l’Asie ? D’où vient que la France n’intervienne que trente ans après la découverte de l’Amérique ?

On en trouve la réponse dans la politique extérieure des rois de France : c’est une politique méditerranéenne. Lorsque le Portugal et l’Espagne se réservèrent en 1494 toutes les terres nouvelles, le roi de France Charles VIII n’avait souci que de l’Italie : il ne songeait qu’à réclamer le royaume de Naples en invoquant ses droits sur l’héritage de la maison d’Anjou ; l’année suivante, il occupa Naples et ceint la couronne. Son successeur Louis XII eut les mêmes préoccupations italiennes : de 1499 à 1500, il conquit, perdit et reprit le duché de Milan, s’assurant en même temps l’ancienne république de Gênes ; en 1501, il recouvra Naples. Puissance fragile : en 1504, la capitulation de Gaëte élimina la France du sud de l’Italie, au profit de l’Espagne qui s’y maintiendra jusqu’en 1713.

Après Gaëte, la France s’obstina en Italie. En 1512, Pavie et Gênes se libérèrent. L’Empire germanique, l’Espagne et l’Angleterre se portèrent à l’attaque contre un Louis XII isolé en Europe. La paix se rétablit en 1514, mais l’année suivante François Ier reconquit Milan. Or voici que survint pour l’Espagne un regain de fortune qui rompit tout équilibre en Europe : en 1519, Charles Quint devint le successeur à la fois de son grand-père le roi d’Espagne et de son grand-père l’empereur Maximilien d’Allemagne ; l’Espagne, l’Empire germanique, les Deux-Siciles ne formèrent plus qu’une seule et même monarchie. Tout-puissant et désireux de recouvrer le Milanais, Charles Quint lança contre François Ier toutes les ressources de son immense empire : les guerres d’Italie recommencèrent en 1521.

Fernand de Magellan. Gravure extraite de Portraits et vies des hommes illustres (1584)
Fernand de Magellan. Gravure extraite de Portraits et vies des hommes illustres (1584)

En raison de cette politique axée sur la Méditerranée, on comprend que la France, depuis Louis XII, ne tenta rien du côté de l’Atlantique. Pressée d’agir par le retour de l’expédition Magellan, elle intervint en 1523, bien qu’elle fût encore en guerre contre Charles Quint. L’explorateur avait trouvé, pour gagner l’Asie, un lointain détroit au sud des colonies espagnoles : pourquoi n’y en aurait-il pas un autre au nord de ces colonies ? Il y avait beaucoup à gagner pour la France, et l’on ne pouvait se contenter indéfiniment de piller les galions espagnols.

Tout changea donc avec François Ier et ses successeurs. Jaloux des exploits et de la puissance politique de Charles Quint, le monarque français lui enviait aussi les trésors que les Indes versaient dans ses coffres. Avant son règne, qui débuta en 1515, il n’y avait pas de marine royale, à l’exception de quelques galères sur la Méditerranée. Aucun port sur l’océan n’était à la disposition du gouvernement. Les uns étaient villes libres, les autres relevaient de grands feudataires. Tout ce qui se passait sur l’océan était donc à peu près indifférent au roi. Les affaires maritimes ne le regardaient pas. Les négociants de La Rochelle ou de Dieppe, n’ignorant pas qu’il n’avaient à attendre aucune protection du gouvernement, s’en isolaient et ne lui donnaient même pas avis de leurs découvertes, ayant assez à faire de lutter contre les rois d’Espagne et du Portugal qui les poursuivaient sur toutes les mers.

François Ier intervint personnellement dans les affaires d’outre-mer. Il prit à sa solde des marins et des soldats, les couvrit de sa protection contre toute agression étrangère et essaya d’établir des comptoirs et des colonies. Ainsi, voyant les rois d’Espagne, du Portugal, d’Angleterre même, prendre une part directe aux entreprises maritimes, le roi de France comprit tous les avantages que retiraient ces souverains de l’exploitation des richesses encore presque inconnues du Nouveau-Monde.

De plus, une question d’amour-propre le piquait au jeu. Les rois d’Espagne et du Portugal ne s’arrogeaient-ils pas la propriété exclusive de l’océan, prétendant traiter en pirates tous les étrangers qu’ils y surprendraient ? François Ier demanda d’abord, avec esprit, qu’on lui montrât l’article du testament d’Adam qui l’excluait d’Amérique ; puis, trouvant avec raison qu’un mot heureux ne suffisait pas, il se décida à envoyer un homme à lui faire un voyage de découvertes, qui serait comme l’annonce de plusieurs autres.

Parmi les artistes et les écrivains que François Ier sut attacher à son service et dont il devint le protecteur, figure l’humble nom du navigateur florentin Jean Verrazzano. La biographie du premier des découvreurs français que nous puissions opposer avec quelque honneur aux navigateurs espagnols et portugais, est lacunaire. Les relations originales de ses voyages sont perdues, et si Ramusio, dans son Recueil italien, n’avait pas conservé une lettre adressé par Verrazano à François Ier ; si le hasard des temps n’avait pas épargné la lettre d’un nommé Fernando Carli, envoyée à son père et datée de Lyon, le 4 août 1524 ; si nous n’avions à notre disposition une carte manuscrite du collège de la Propagande à Rome, dressée par Hieronymo de Verrazano, frère de Jean, et portant en regard des côtes de la Nouvelle-France la légende : Verrazane seu Gallia nova quale discopri Vanni fa Giovanni da Verrazano Fiorentino, per ordine et comandamente del christianissimo Re di Francia, il nous serait difficile de rassembler les éléments de sa biographie.

Giovanni Verrazano. Gravure (colorisée ultérieurement) de 1767, d'après l'oeuvre de Giuseppe Zocchi
Giovanni Verrazano. Gravure (colorisée ultérieurement) de 1767,
d’après l’oeuvre de Giuseppe Zocchi

Jean Verrazano naquit à Florence vers 1485. Fils de Pietro Andrea de Verrazano et de Fiametta Capelli, il fit pendant plusieurs années le commerce avec l’Orient et résida au Caire et en Syrie. Il avait déjà, d’après son compagnon Fernando Carli, parcouru tout le monde connu, lorsqu’il arriva en France, sans doute à la suite de nos armées, et s’y fit promptement un renom par son audace et son activité. Lors des guerres contre l’Espagne, il commanda un ou plusieurs navires armés en guerre contre nos ennemis, car nous n’avions pas alors de vaisseaux de guerre proprement dits, et les navires de commerce devenaient en cas de besoin des vaisseaux de pirates.

La lecture d’une lettre en date du 25 avril 1523, de Joao de Silveira, ambassadeur du Portugal en France, où il est fait allusion à un projet de voyage au Cathay sous le commandement de Verrazano, nous apprend que l’expédition n’était pas encore partie de Normandie, et qu’il existe des doutes sur son départ dans l’avenir. L’ambassadeur portugais se défiait en effet de ces prétendus voyages de découverte, et craignait que Verrazano ne cherchât qu’un prétexte pour courir sus aux navires portugais. Aussi s’efforçait-il de retarder le départ du Florentin. À la suite des relations amicales, qui ne tardèrent pas à être nouées entre la France et le Portugal, François Ier, désirant utiliser une escadre armée à grands frais, en cédant aux instances du capitaine qui devait la commander, se décida à l’expédier à la découverte de pays inconnus.

Verrazano aurait, paraît-il, fait trois voyages successifs vers l’Amérique du Nord : le premier en 1523, le deuxième en 1524 et le troisième vers 1526. Nous ne connaissons que la relation du deuxième de ces voyages, relation adressée à François Ier ; mais il y est parlé avec quelques détails du premier voyage, qui aurait été une simple course de pirates.

C’est en 1523 que les banquiers italiens de Lyon mettent sur pied une grande entreprise : une flotte de quatre navires sous les ordres de Verrazano. Pour point de départ, ils ont choisi Dieppe, sans doute parce que les banquiers italiens de Rouen sont associés à ceux de Lyon et aussi parce que Dieppe est le port du puissant armateur Jean Ango, intéressé de toujours aux expéditions lointaines.

Les navires prirent la mer en juin 1523, mais une tempête « essuyée dans les régions septentrionales » contraint Verrazano à se réfugier en Bretagne avec deux de ses navires, la Dauphine et la Normande. Il répara l’une et l’autre et, peut-être parce qu’il jugea qu’il était trop tard pour reprendre la route de l’ouest, les arma en guerre et pratiqua la course le long des côtes d’Espagne, ce périple étant émaillé d’heureuses rencontres aux dépens des Espagnols. Enfin, l’explorateur décida « de poursuivre avec la Dauphine seule la navigation précédemment entreprise ».

Maquette de la Dauphine, vaisseau à bord duquel voyagea Verrazano en 1524
Maquette de la Dauphine, vaisseau à bord duquel voyagea Verrazano en 1524

Dans le compte-rendu de son voyage adressé à François Ie et achevé le 8 juillet 1524, Jean Verrazano écrit : « Nous partîmes avec la Dauphine le XVIIe jour de janvier (1524) d’un rocher désolé proche de l’île de Madère (Porto Santo), forts de 50 hommes, pourvus de vivres, armes et autres engins de guerre et de munitions de mer pour huit mois ». Deux routes jusque-là connues pouvaient conduire Verrazano en Amérique : celle de l’Atlantique nord, qu’avait inaugurée Cabot et que suivaient les pêcheurs d’Europe ; et celle qui obligeait à un détour par les Antilles, et que les Anglais suivront plusieurs fois pour se rendre en Virginie.

Parti de l’archipel madérien, Jean Verrazano ne suivit ni l’une ni l’autre, mais inaugura une route directe, ce qui témoigne de sa hardiesse de caractère. En vingt-cinq jours, pousse par un vent d’une « agréable douceur », la Dauphine avait parcouru 800 lieues lorsqu’elle essuya, le 24 février, « une tempête telle que jamais marin n’en subit de pareille ». La région de l’Atlantique que l’expédition traversait alors était fort dangereuse : de véritables abîmes se trouvaient creuses dans les profondeurs de l’océan, et les glaces du pôle achevaient de s’y fondre au contact des eaux tièdes du Gulf Stream. Mais le navire, « porteur d’un nom glorieux et d’un heureux destin » et « construit pour pouvoir supporter les assauts de la mer », poursuivit sa route.

Poussant vers l’ouest, tout « en appuyant un peu vers le nord », la Dauphine parcourut 400 lieues pendant vingt-cinq autres jours, et le 8 ou 9 mars 1524, « apparut une terre nouvelle que nul, ni autrefois ni de nos jours, n’avait jamais vue ». Verrazano écrit que « d’arrivée, elle nous sembla fort basse, mais approchant à un quart de lieue, nous reconnûmes par les grands feux que l’on faisait le long des havres et orées de la mer, qu’elle était habitée, et, nous mettant en peine de prendre port pour surgir et avoir connaissance du pays, nous naviguâmes plus de cinquante lieues [vers le sud] en vain, si que voyant que toujours la côte tournait au midi nous délibérâmes de rebrousser chemin », craignant de se « fourvoyer parmi les Espagnols »

Verrazano fit demi-tour vers le nord, faisant donc le même voyage mais en sens inverse, un examen plus attentif le confirmant dans l’opinion qu’aucun port ne pouvait recevoir son navire. Il mouilla donc au large et envoya sa chaloupe à terre. Aussitôt, le rivage fur bordé d’indigènes qui donnèrent différentes marques de surprise ou de crainte. On les voyait s’enfuir, revenir sur leurs pas, et recommencer à fuir, mais en tournant la tête pour observer ce qui se passait derrière eux. « Rassurés par nos signes, quelques-uns d’entre eux s’approchèrent en manifestant une grande joie de nous voir, en s’émerveillant de nos vêtements, de notre aspect et de notre blancheur, en indiquant par des signes là où la barque pouvait aborder le plus facilement et en nous offrant de leurs victuailles », rapporte Verrazano.

L’explorateur débarqua à son tour, et put examiner de près ces peuplades, qui jusqu’alors n’avaient pas été visitées par des Européens. « Ils vont entièrement nus, sauf s’ils couvrent les parties honteuses de peaux de petits animaux du genre de martres et d’une étroite ceinture végétale tissée de plusieurs queues d’autres bêtes, qui pendent, autour de leur corps, jusqu’aux genoux ; le reste est nu, la tête aussi. quelques-uns portent des guirlandes de plumes d’oiseaux. Ils sont de couleur noire, mais pas dissemblables des Éthiopiens. Leurs cheveux sont noirs et épais, mais pas très longs, et ils les nouent ensemble derrière la tête, en forme d’une petite tresse. Au physique, ils sont bien proportionnés, de taille moyenne et un peu plus grands que nous. Ils sont larges de poitrine, leurs bras sont robustes ; leurs jambes et les autres parties de leur corps bien proportionnés.

Carte de la découverte de la côte atlantique des États-Unis en 1524, avec tracé en pointillé de la route suivie par la Dauphine, mention d'une mystérieuse Mer Orientale (passage en mer libre recherché pour atteindre l'Océan Pacifique), de l'Arcadie (devenue Acadie) et de la Francescane (devenue Nouvelle France).Toponymie choisie par Verrazano. Croquis extrait du livre de Jacques Habert : Verrazane. Quand New York s'appelait Angoulême (1993)
Carte de la découverte de la côte atlantique des États-Unis en 1524, avec tracé en pointillé
de la route suivie par la Dauphine, mention d’une mystérieuse Mer Orientale (passage en
mer libre recherché pour atteindre l’Océan Pacifique), de l’Arcadie (devenue Acadie) et de
la Francescane (devenue Nouvelle France).Toponymie choisie par Verrazano. Croquis extrait
du livre de Jacques Habert : Verrazane. Quand New York s’appelait Angoulême (1993)

« Rien d’autre à signaler, sinon que leurs visages ont tendance à être larges, mais pas chez tous, car nous avons remarqué chez beaucoup un visage anguleux. Leurs yeux sont noirs et grands, leur regard pénétrant et vif. Ils ne sont pas très vigoureux, mais d’esprit délié, ils sont agiles et courent très vite. Ces deux derniers traits, d’après ce que l’expérience nous a permis de savoir, les font ressembler aux Orientaux, surtout à ceux des régions chinoises les plus reculées. Nous ne pûmes pas connaître en détail la vie et les usages de ces populations, à cause de la brièveté du temps passé à terre, de notre petit nombre et de ce que le navire était ancré au large. »

Les Français n’eurent avec les indigènes que d’excellents rapports. Bien différents en ceci des Espagnols, qui n’avaient rien de plus pressé que de les courber sous leur tyrannie, nos compatriotes se faisaient partout aimer. Gais et familiers, ils devenaient tout de suite les hôtes de la famille. Les femmes et les enfants s’attachaient à leurs pas. En échange de verroteries ou d’étoffes aux couleurs éclatantes, ils obtenaient des vivres frais, des bois précieux, des peaux d’animaux. Si par malheur l’un d’entre eux éprouvait un accident, tout de suite la tribu lui venait en aide.

On eut de cet attachement une preuve fort touchante. Verrazano avait donné l’ordre de continuer le voyage dans la direction du nord. Il s’avança jusqu’à une pointe à partir de laquelle la côte s’infléchissait vers l’orient, et y découvrit une quantité de feux ; mais, comme il ne redoutait nullement les indigènes, il envoya la chaloupe au rivage. Les vagues étaient si fortes qu’elle ne put aborder. Pourtant, comme les indigènes invitaient à descendre à terre tous ceux qui la montaient, un jeune matelot se jeta à l’eau, après s’être chargé de quelques présents.

Il n’était plus qu’à vingt mètres du rivage, et l’eau ne lui venait plus qu’à la ceinture, quand tout à coup la peur le saisit. Il jeta aux indigènes tout ce qu’il avait apporté, et se remit à nager vers la chaloupe, mais il était déjà fatigué par son premier effort et la terreur paralysait ses mouvements. Une vague monstrueuse l’atteignit, le renversa, le jeta sur la plage avec tant de violence, qu’il y demeura étendu sans connaissance. Les indigènes accoururent et lui prodiguèrent leurs soins.

En reprenant ses esprits, le matelot, tout étonné de se trouver entre leurs bras, poussa de grands cris. Les indigènes, pour le rassurer crièrent plus fort encore, puis, afin de le sécher, le dépouillèrent de ses vêtements et allumèrent un grand feu. Le matelot crut alors qu’ils voulaient le rôtir pour le dévorer, et les matelots qui, de la chaloupe et du navire, suivaient tous ses mouvements, s’imaginèrent aussi que tel était leur dessein.

Pourtant leurs craintes et celles du matelot commencèrent à diminuer quand, au lieu de se voir maltraité, il remarqua qu’on faisait sécher ses hardes, et qu’on ne l’approchait du feu qu’autant qu’il était nécessaire pour le réchauffer. Enfin on lui rendit sa liberté et le reconduisit au rivage. Puis, après l’avoir embrassé, les indigènes s’éloignèrent un peu, et quand ils le virent à la nage, montèrent sur une éminence, d’où ils ne cessèrent de le regarder jusqu’à ce qu’il fût rentré à bord.

La Nouvelle France. Carte de Giacomo Gastaldi datant de 1556, établie sur les découvertes de Verrazano (1524) et de Cartier (1535-1536)
La Nouvelle France. Carte de Giacomo Gastaldi datant de 1556, établie
sur les découvertes de Verrazano (1524) et de Cartier (1535-1536)

Verrazano avait gagné cette terre qui se trouvait sous le 34e degré et portant aujourd’hui le nom de Caroline du Nord, dans les environs du cap Fear, le 25 mars : aussi appela-t-il ce point d’arrivée d’après la fête du jour, L’Annonciation. On rencontrait donc une terre habitée, fort agréable, fertile, mais qui constituait un obstacle puisque c’était la mer d’Asie qu’on désirait atteindre. On crut la trouver à portée, par-delà « un isthme large d’un mille et long de 200 milles » auquel Verrazano laissa son nom, et il écrit avec une désespérance touchante :

« Du navire on apercevait la mer orientale vers le nord-ouest. Cette mer est sans doute celle qui baigne l’extrémité de l’Inde, de la Chine et du Cathay. Nous naviguâmes le long de cette île avec l’espérance tenace de trouver quelque détroit ou mieux un promontoire qui achevât cette terre vers le nord, afin que nous puissions pénétrer jusqu’aux bienheureux rivages du Cathay. » Mais la mer demeurait inaccessible, et l’on devra se contenter, au retour, de montrer sur les carte les eaux d’Asie venant près de se mêler aux eaux de l’Atlantique en ce point du littoral. Ce n’était qu’illusion : on avait pris pour la mer d’Asie le Pamlico Sound, fermé par un isthme sableux, large de 20 milles.

Il fallut donc continuer de longer le littoral. De L’Annonciation, on mit voile en direction du nord-est. Au bout de 50 lieues, on aborda une terre qu’en « raison de la beauté de ses arbres », Verrazano appela Arcadie : compte tenu des distances et des cartes du XVIe siècle, ce serait en Virginie la péninsule Accomac, à l’entrée de la baie de Chesapeake. Il y passa trois jours, occupé à reconnaître le pays ; et, comme tous les explorateurs de son temps, il ne manqua pas de prendre de force un témoignage vivant de sa visite, en l’occurrence un enfant.

Puis Verrazano sillonna le littoral, coiffant de noms français les accidents géographiques : le côte devint Côte-de-Lorraine (Delaware et New-Jersey) ; un promontoire (peut-être le cap May) s’appela Alençon ; un autre (Atlantic City, croit-on) reçoit le nom de Bonnivet ; au fleuve que l’on rencontre sur cette côte, et qui serait la rivière Delaware, Verrazano appliqua le nom de Vendôme ; à une colline proche de la mer il donna le nom de Saint Pol, en hommage au comte du même nom.

Et la Dauphine parut dans un lieu aujourd’hui fort célèbre, New York, que Verrazano est le premier Européen à visiter et à décrire : « Au bout de cent lieues, nous trouvâmes un site très agréable situé entre deux petites collines qui le dominaient. Au milieu, une très grande rivière courait jusqu’à la mer. Son embouchure était profonde ; à marée montante, nous y avons trouvé huit pieds, et n’importe quel navire à pleine charge remonterait jusqu’au fond de l’estuaire. Ayant mouillé près de la côte en lieu bien abrité, nous ne voulions pas nous aventurer dans cette embouchure sans l’avoir reconnue. Remontant la rivière avec le petit bateau, nous pénétrâmes dans le pays que nous trouvâmes fort peuplé.

La Nouvelle France. Détail de la carte de Giacomo Gastaldi datant de 1556, établie sur les découvertes de Verrazano (1524) et de Cartier (1535-1536)
La Nouvelle France. Détail de la carte de Giacomo Gastaldi datant de 1556,
établie sur les découvertes de Verrazano (1524) et de Cartier (1535-1536)

« Les gens sont presque semblables aux autres, vêtus de plumes d’oiseaux de couleurs variées. Ils venaient à nous gaiement, en poussant de grands cris d’admiration et en nous montrant l’endroit le plus sûr pour aborder. Nous remontâmes cette rivière jusqu’à une demi-lieue à l’intérieur des terres [parce qu’il est à la recherche d’un passage vers l’Asie], endroit où nous vîmes qu’elle formait un très beau lac d’environ trois lieues de tour. Sur le lac allaient et venaient sans cesse de tous côtés environ trente petites barques montées par une foule de gens, passant des deux rives pour nous voir. »

Plus loin, Verrazano ajoute que « cette terre fut appelée Angoulême, à cause de l’apanage que Votre Majesté reçut lorsqu’elle était en moindre fortune, et le golfe formé par cette terre, Sainte-Marguerite, du nom de votre sœur, qui l’emporte sur les autres dames par sa discrétion et son esprit. » C’est en raison d’un « vent contraire qui se leva de la mer » qu’il ne put prolonger son exploration, et dut « à regret » remonter à bord de la Dauphine. Suivant toujours « la direction même de la terre », le navigateur donna le nom de la mère du roi, Louise, à « une île de forme rectangulaire, éloignée de dix lieues du continent et d’une étendue égale à celle de l’île de Rhodes, pleine de collines, couverte d’arbres, moult peuplée à en juger par les feux que nous voyons s’allumer tout au long de la côte »., qui serait l’île Martha’s Vineyard.

Pour se ravitailler, il s’arrêta quinze jours en un « très beau port » dans lequel on reconnaît Newport ; en raison de ses avantages, ce port reçut le nom de Refuge : « Dans cette baie se trouvent cinq îlots très fertiles et très agréables, couverts de hauts et larges arbres. N’importe quelle grande flotte pourrait y demeurer en sûreté sans avoir à redouter tempête ni bourrasque. Vers le midi, de chaque côté de l’entrée du port, se trouvent de gracieuses collines et de nombreux ruisseaux dont les eaux claires tombent des hauteurs dans la mer. Au milieu du goulet se trouve un rocher de pierre vive, d’origine naturelle. Il serait aisé d’y installer des batteries ou un fortin pour la protection du port. » À cette « pierre vive » il donne un nom équivoque, Pierre-Vive, à la fois en « raison de sa nature » et pour rappeler « la famille d’une noble dame », Marie-Catherine de Pierrevive, épouse du banquier lyonnais Gondi ; le promontoire qui est du côté droit de l’entrée du port, il juge bon de l’illustrer du nom d’un poète de ses amis, Paul Jove.

Verrazano ne tarit pas d’éloges sur les indigènes qui s’y trouvent et la richesse des lieux, évoquant « le pays le plus agréable et le plus favorable qui soit pour toute espèce de culture : blé, vin, huile » ; des terres « si fertiles que toute graine doit y fructifier aisément » ; des forêts si belles que « les traverser serait aisé aux plus importantes armées » ; les animaux y pullulent.

Giovanni da Verrazzano, explorateur italien, en arrivant en 1524 au port de Newport, Rhode Island
Giovanni da Verrazzano, explorateur italien, en arrivant en 1524 au port de Newport, Rhode Island

Le 6 mai, l’expédition se remit en route, « sans jamais perdre la terre de vue », et se trouva bientôt dans un pays fort différent, Terre des mauvaises gens : « Les indigènes ne ressemblent en rien à ceux que nous avions vus précédemment. Autant ces derniers étaient courtois, autant ceux-ci étaient cruels et vicieux. Leur barbarie était telle que, malgré nos signaux, nous ne pûmes jamais entrer en relations avec eux. » C’était là le pays de la Nouvelle-Angleterre, probablement la région de Casco Bay, dans le Maine.

Suivant toujours le littoral en direction du nord-est, Verrazano passa le long d’une côte « plus accessible et dépourvue de forêts », surmontée « de hautes montagnes qui allaient en décroissant vers le rivage » et bordée de nombreuses petites îles. Enfin, il atteignit « cette terre que découvrirent jadis les Bretons et qui se trouve par 50° » ; il se rend plus haut encore, semble-t-il, jusqu’au 54°, mais la barrière continentale se dressait, impitoyable. Anglais et Portugais avaient déjà longuement exploré la « terre des Bretons » et la « terre neuve ». Aussi Verrazano ne prit-il plus la peine de noter ce qu’il voyait. Après s’être ravitaillée, la Dauphine reprit la route de France, l’expédition atteignant Dieppe au mois de juillet 1524.

 
 
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