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Incident de chasse et justice sous Louis XI, juge dessaisi. Anecdotes historiques - Histoire de France et Patrimoine


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Anecdotes insolites

Petite Histoire de France et anecdotes, brèves et faits divers insolites, événements remarquables et curieux, événements anecdotiques


Chasse (Un incident de)
curieusement jugé sous Louis XI
(D’après « Revue historique de l’Ouest » paru en 1888)
Publié / Mis à jour le lundi 11 janvier 2010, par LA RÉDACTION



 

Aron est un petit bourg situé sur la rivière du même nom, à une lieue de la ville de Mayenne. La seigneurie de cette paroisse appartenait, avant le XVe siècle, à une famille Le Voyer qu’on trouve aussi nommée Le Voyer d’Aron, ou simplement d’Aron. On peut croire que ce nom, qui est celui d’une charge, indiquait que la voirie d’Aron avait été donnée aux ancêtres de la famille par le suzerain et que les descendants firent de ce titre leur nom patronymique.

Chiens de chasse. D'après le Livre de chasse de Gaston Phébus
Chiens de chasse. D’après le
Livre de chasse de Gaston Phébus
Jeanne Le Voyer porta par alliance la seigneurie d’Aron dans la famille des Arglantiers, et ces nouveaux seigneurs prirent aussi quelquefois le nom de leur seigneurie, s’appelant presque indifféremment d’Aron ou des Arglantiers. Ils possédaient des terres importantes sur divers points de la province ; mais pour ne nous occuper que des environs de Mayenne, nous dirons seulement qu’ils étaient seigneurs de Châtillon-sur-Colmont, et, en Gommer, du Boisau-Parc, dit plus tard le Bois-au-Parc.

En 1476, cette famille des Arglantiers se composait, entre autres membres, de Pierre des Arglantiers, puis de Brisegault et de Jean, ses fils ; ces derniers jeunes encore et sans alliance. Dans la circonstance ce fut un malheur, car si une jeune châtelaine eût été de la partie de chasse dont nous allons parler, les égards chevaleresques dus à une noble dame eussent prévenu des faits regrettables. Mayenne, à cette même époque, avait pour baron Charles d’Anjou, roi de Sicile, comte du Maine, qui faisait exercer ses droits féodaux par des officiers nombreux. Parmi ceux-ci, mais dans un rang à part et plus élevé, était Olivier de La Chapelle, seigneur de la Chapelle-Rainsouin et de beaucoup d’autres terres. C’était un puissant seigneur, mari d’Arthuse de Melun. Les tombes magnifiques des deux époux se voient encore dans l’église de la Chapelle-Rainsouin, avec le Saint-Sépulcre que fit bâtir et fonda la pieuse dame.

Olivier de la Chapelle était sénéchal fayé et héréditaire de Mayenne. Cette charge attribuée à sa famille depuis longtemps avait été originairement exercée d’une manière effective par ses ancêtres. Plus tard, les seigneurs de La Chapelle remirent leurs fonctions à des officiers à gages, tout en s’en réservant l’honneur et le profit. Ce fut même l’occasion d’un procès, car le comte du Maine, baron de Mayenne, prétendit que si son sénéchal fayé se déchargeait sur d’autres de son office, il n’avait plus droit aux émoluments qui en provenaient. Toujours est-il qu’en 1476 Olivier de La Chapelle, s’il ne faisait pas ses fonctions de sénéchal, gardait à Mayenne un logis attribué sans doute à sa charge et y résidait quelquefois. Nous allons l’y voir assiégé.

Le mois de septembre est la plus belle saison pour chasser la perdrix, et les terres seigneuriales constituaient d’immenses terrains de chasse. Brisegault et Jean des Arglantiers « allèrent engibier avec leurs chiens et oyseaulx » le 21 septembre 1476. Pierre des Arglantiers, leur père, depuis vingt ans que les Anglais avaient définitivement été chassés du sol Manceau et Français, ne montait plus à cheval que pour courre un cerf dans les dix lieues carrées de la forêt de Mayenne, et méprisait, comme un délassement d’enfants ou de femmes, la chasse à l’épervier. Il n’accompagna pas ses fils. Ce fut un malheur ; mais qui peut tout prévoir ?

Chien qui se tapit en dessous de quatre perdrix. D'après un bestiaire de 1230-1240
Chien qui se tapit en dessous de quatre
perdrix. D’après un bestiaire de 1230-1240
Jean et Brisegault ne voulaient chasser que « sur le fié de leur père » et personne ne devait venir les y déranger, ni se jeter sur leurs brisées. Ils comptaient sans Olivier de La Chapelle. Celui-ci était un grand seigneur, puis son titre de sénéchal héréditaire pouvait bien lui donner certaines prérogatives ou prétentions. Enfin, droit ou caprice, il poursuivait lui aussi la perdrix dans les mêmes parages, noblement accompagné de ses serviteurs, et portant les armes qui ne quittaient jamais ces batailleurs toujours prêts à la défense et aussi à l’attaque. Si l’on en croyait ses accusateurs, il y aurait eu même une intention provocatrice de la part du seigneur de La Chapelle, car il savait que Jean et Brisegault chassaient sur leurs terres, et ceux-ci ignoraient, déposèrent-ils, la présence du sénéchal.

A cette époque de l’année et dans un pays giboyeux, la petite troupe ne pouvait aller loin sans rencontrer ce qu’elle cherchait ; un vol de perdrix est découvert par les chiens qui s’arrêtent dessus, dans cette pose pétrifiée que prend l’intelligent animal, quand il a trouvé une victime pour le chasseur. Brisegault des Arglantiers arrive, lance son chien qui d’un bond fait envoler à tire d’ailes les malheureuses perdrix. Brisegault et Jean « font voler leur oyseau. » Il aurait certainement atteint sa proie ; mais les serviteurs d’Olivier de La Chapelle, par un procédé peu loyal, « laschèrent leur oyseau sur le vol de l’oyseau des dits Brisegault et Jehan, tellement que l’oiseau des dits Brisegault et Jehan fut rebuté, et la perdrix qu’il volait fut prince par l’oyseau du dit de La Chapelle. »

On apprend qu’alors « les dits Olivier et Brisegault eurent plusieurs paroles » et des mots on en vint aux voies de fait. Les jeunes seigneurs d’Aron n’étaient pas de force à résister au sénéchal de Mayenne et à ses hommes. Brisegault, l’aîné des deux frères, qui s’était mis en avant, « fut frappé d’un coup d’épée au travers de la cuisse, par un des serviteurs dudit Olivier » ; Jean qu’on épargna à cause de sa jeunesse, reçut seulement du plat de l’arme « plusieurs coups sur la tête », avant que « se partit le dit Olivier de La Chapelle et ses gens, et s’en allèrent en la ville de Mayenne ».

Soit que les deux blessés fussent restés dans une maison voisine à se faire soigner et à se remettre de leurs émotions, soit qu’ils se fussent mis aussitôt à poursuivre leur agresseur, comme semble l’indiquer la suite du récit, la triste nouvelle fut portée en toute hâte au père des victimes. Sans tenir compte des ménagements dus à un vieillard, on exagéra encore la gravité de l’accident. Aussi le vieux guerrier qui vit, d’après le récit des témoins, ses fils « blessez et navrez » est-il saisi de colère et d’une émotion légitime, et aussitôt « il monta sur son cheval, accompagné d’un gentilhomme et d’un sien page, et s’en alla en la ville de Mayenne pour avoir justice du dit de La Chapelle et réparation des dits excès faits à ses enfans ».

Perdrix déposant ou volant des œufs D'après un bestiaire de 1230-1240
Perdrix déposant ou volant des œufs
D’après un bestiaire de 1230-1240
L’affaire fit du bruit entre les quatre portes de Mayenne ; la population s’en mêla et ne prit pas parti pour le sénéchal que ses fonctions rendaient peut-être peu sympathique. D’ailleurs, le cas de ce seigneur étranger qui venait attaquer et blesser chez eux deux jeunes gens, dut paraître odieux. Toujours est-il qu’Olivier de La Chapelle se plaignit de ce qu’ « on l’avoit invadé dans son logeis où il estoit logié et qu’on lui avait fait plusieurs excès. » A cette accusation le seigneur d’Aron réplique qu’il s’est borné à faire aux officiers de Mayenne « denonciement contre le dit de La Chapelle et ses serviteurs, lequel dénonciement, selon l’usage et coustume de ce pays et conté du Maine requiert prise de corps. Laquelle prinse fut faite par la justice du lieu de Maienne. »

Il nie ensuite, faiblement, il est vrai, qu’il y ait eu aussi grande assemblée de gens autour de la maison du sénéchal, ajoutant qu’en tout cas il ne fut pour rien dans cette émotion populaire. Quant à Brisegault qui était là malgré sa cuisse traversée d’un coup d’épée, s’il avait contribué à ameuter les gens de Mayenne n’était-il pas excusable « attendu l’excès que lui avoit esté fait ? »

Le seigneur de La Chapelle ne put supporter cet affront, et porta plainte devant les officiers du comte du Maine. Comme toujours, l’affaire traîna en longueur. Brisegault, le principal accusé, prit le bon moyen de détourner de sa tête les rigueurs de la justice. Louis XI régnait alors, et il faisait bon de se mettre sous sa protection contre les grands vassaux de la couronne qu’il cherchait à réduire et à détruire. Au mois de mai 1477, quand Brisegault fut cité au Mans devant les juges du comté, il refusa de se présenter « parce qu’il estoit au service du roy au chastel de Maienne. »

A l’Assise du mois d’août, nouvelle excuse en termes encore plus assurés « parce qu’il est au service du roy avec les autres nobles, ainsi qu’il appert par certificat de Julien Le Verrier. » Ce qui équivaut bien à dire que si Olivier de La Chapelle a le temps de le poursuivre en justice, lui, Brisegault des Arglantiers, trouve plus pressé de servir le roi dans les rangs de la noblesse, que de lui répondre.

Cet appel indirect et adroit à l’autorité souveraine ne fut pas inutile. Au mois d’août 1479, l’affaire fut évoquée au grand conseil « et le juge du Maine fut dessaisi. » Le sire des Arglantiers n’avait dès lors plus rien à craindre, et put revenir sans inquiétude chez lui.




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