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« Hâtons-nous de raconter les délicieuses histoires du
peuple avant qu'il ne les ait oubliées » (C. Nodier, 1840)


 
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Reine Berthe au Grand Pied ou Bertrade, carolingienne. Naissance, mort, mariage, règne. Carolingiennes - Histoire de France et Patrimoine


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Reines, Impératrices

Biographie des reines et impératrices françaises. Vie des souveraines, faits essentiels, dates-clés. Histoire des règnes


Bertrade ou Berthe au grand pied
(née vers 726, morte le 12 juillet 783)
(Épouse Pépin le Bref (alors maire du Palais,
puis roi des Francs) vers 744 ou 749)
Publié le lundi 1er février 2010, par LA RÉDACTION


 
 

« Du temps que la reine Berthe filait ». Cet adage, qui remonte à nos vieux aïeux, nous fait voir en quelle vénération ils avaient la reine Berthe, restée dans leurs souvenirs comme un type de perfection royale et féminine. Cette renommée, qui a traversé les siècles, est cependant à peu près tout ce qui nous reste de Berthe au grand pied. La reine Mathilde d’Angleterre, femme de Guillaume le Conquérant, a été plus heureuse ; son nom, comme celui de Berthe, est fameux par ses ouvrages. Mais des jolis fuseaux de Berthe, de ces fuseaux à l’aide desquels elle filait l’« or et la soie pour broder des écharpes », il ne nous reste rien, tandis qu’on nous montre à Bayeux des mètres d’une tapisserie sur laquelle Mathilde, de ses doigts habiles, traçait en riches couleurs les exploits de son époux, duc et roi.

Berthe au grand pied
Berthe au grand pied
A défaut des beaux ouvrages qui sont perdus, nous avons des poèmes, des poèmes immortels, grâce aux soins des hommes de goût qui les ont tirés des bibliothèques pour les imprimer, les commenter, les annoter et nous initier, par leurs travaux, à cette poésie naïve qui faisait la gaie science de nos vieux trouvères, et qui, nulle part, ne se montre plus aimable de fraîcheur et de grâce que dans Li Romans de Berte aus grans piés, écrit par le trouvère Adenet le Roi en 1270 et publié par Paulin Pâris en 1832. Ce dernier, employé au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale, se consacra à mettre en lumière la vieille littérature française, notamment les épopées et chansons de geste.

Disons donc quelque chose du roman, puisque, dans toute la vie de Berthe, il n’y a rien, presque rien pour l’histoire. Le titre d’honneur de Berthe au Grand Pied est d’avoir été la mère de Charlemagne. Sous les voûtes de Saint-Denis, entre toutes les pierres funèbres, ce n’était pas celle qui éveillait le moins de souvenirs, que cette tombe, érigée en 783, et brisée en 1793, sur laquelle on lisait cette inscription : BERTA, MATER CAROLI MAGNI. Il faut rattacher au nom de Berthe au grand pied l’origine de cette reine Pédauque dont on voit la figure sur quelques vitraux gothiques. Au Moyen Age, la tradition défigurée de Berthe au grand pied la faisait aussi nommer Berthe au pied d’oue (au pied d’oie). Ce n’était pas assez que la tradition lui donnât un pied démesurément grand, il fallait qu’elle allât jusqu’à la supposer difforme, ce qui n’empêchait pas qu’on alliât cette difformité avec l’idée d’une taille majestueuse et d’une beauté peu commune. Le romancier et la tradition y ajoutent une grande bonté et des talents merveilleux.

Voici le cadre du romancier : Berthe quitte en pleurant, sa mère Blanchefleur et le palais de Hongrie : car son père, Flore, est roi des Hongrois (le romancier n’a pas, comme nous, la difficulté des recherches ; sa légende est aussi croyable que les annales qui font de Berthe la fille d’un Haribert de Laon, qui n’a jamais existé, ou d’un Héraclius de Constantinople qui a vécu cent ans plus tôt - il était mort en 641). Berthe, montée sur un palefroi bai, parcourt l’Allemagne, confiée aux soins de Margiste et de l’écuyer Tibert ; sa compagne Aliste chemine à ses côtés ; la fiancée de Pépin a voué une tendre amitié à Aliste.

Blanchefleur avait remis sa fille bien-aimée entre les mains de ces trois serviteurs ; elle les croyait fidèles ; elles les avait rachetés de ses deniers ; ils lui devaient leurs biens, leur liberté et leur bonheur. Elle aimait Aliste, fille de Margiste, parce qu’elle lui trouvait une grande ressemblance avec sa chère enfant. « Pour ce que vous ressemble assez plus chère l’ai » (Li Romans de Berte aus grans piés, chap. VII), dit la reine à sa fille le jour du départ. « Tous trois de mes deniers chacun d’eux rachetai, Et, pour cette raison, trop plus m’y fierai. »

Berthe la Débonnaire, répond qu’elle fera tout pour ces bons serviteurs.

Dame (dit-elle à la reine) je les aimerai
Et des choses que j’aie, jamais ne leur faudrai.
Aliste, si je puis, très bien marierai.

- Fille... (répond la reine) bon gré vous en saurai.

Tels sont les adieux. La reine, qui a conduit Berthe aussi loin qu’elle l’a pu, lui demande un dernier gage d’amour, avant de la quitter tout à fait. Donnez-moi votre anneau, lui dit-elle,

L’annel de votre doigt... ô moi [avec moi] l’emporterai ;
En larmes et en pleurs, souvent le baiserai.

Berthe donne l’anneau :

Elle prend l’annelet...
A sa mère le baille, moult plore et moult s’esmoie [est émue].

Blanchefleur veut consoler sa fille ;

... Soyez joyeuse et gaie
Vous en alez en France : de ce mon cœur s’apaie [se console, s’apaise]
Qu’en nul pays n’a gent plus douce ni plus vraie.

Malgré ces encouragements, la douleur de la séparation n’est pas moins vive : « Au départir chacun à pleurer se rassaie [se remet]. » La mère retourne en faisant « tel deuil que son cœur est tout près de faillir ; » Berthe est tombée évanouie ; il a fallu que sa sœur, « la ducoise » (la duchesse), la prît entre ses bras et la baisât maintes fois pour la rappeler à elle ; on la remet doucement sur son palefroi, sa sœur lui dit le dernier adieu, et la voilà sur la route de France : « Fiancée du roi Pépin, que Dieu vous donne bon conduit ! »

Nous ne pouvons suivre le romancier dans son œuvre naïve, nous avons voulu donner seulement quelques-uns de ses vers qu’il nous dit lui avoir été inspirés par la lecture d’une histoire qu’il doit à la courtoisie d’un bon moine de Saint-Denis, mais « ystoire faussée par quelque aprenti écrivain » et qu’il a cru devoir redresser : c’est à cette bonne pensée qu’est dû le poème. Voici le prologue de l’auteur, qui nous apprend comment l’idée lui en vint, et comment il se mit à la besogne :

A l’issue d’avril, un temps doux et joli
Que erbelette poignent [herbes commencent à poindre] et pré sont raverdi.
Et arbrissel désirent qu’ils fussent parfleuri
[et les arbres attendent le moment de fleurir]
A Paris, la cité, étoie [j’étais] un vendredi.
Pour ce qu’il est divenres [jour vénéré] en mon cœur m’assenti [je résolus]
Qu’à Saint-Denis iraie [j’irais] pour prier Dieu merci.
A un moine courtois, qu’on nommait Savari
M’accointai tellement...
Que le livre as ystoires [le livre aux histoires] me montra où je vi
L’ystoire de Bertain [diminutif de Berthe] et de Pépin aussi
Comment, en quel manière, le lion assailli
Aprentif Jugléor et écrivain marri [lourd, fatigant]
Ont l’ystoire faussée...
Illuques [là] demeurai delors [depuis lors] jusque mardi ;
Tant que la vraie ystoire emportai avec mi [avec moi].
Si comme Berte fut en la forêt par li [à part elle, seule]
Où mainte grosse peine endura et souffri
L’ystoire est cy [ici] rimée ; parfois vous le plévi [vous le garantis],
Que li mésentendant en seront esbaubi [ébahis, étonnés]
Et li bien entendant en seront esjoï [réjouis].
Li Romans de Berte aus grans piés, chap. I

Le roman, qui doit réjouir « ceux qui l’entendront bien » et surprendre « ceux qui ne sauront pas l’entendre », a cent quarante couplets ou chapitres dont chacun est sur une rime, ainsi qu’on le voit par le prologue ; il s’y trouve des vers charmants ; le ton du récit est plein de candeur. L’invention en est peu difficile, les situations ne sont guère variées ; mais les sentiments les plus doux y sont exprimés dans ce vieux langage qui y prête un charme de plus : on aime, avec le romancier, Berthe « la débonnaire, la blonde, l’eschevie » (à la belle chevelure) dont il chante les malheurs.

Voici ce que devient cette fille tant pleurée, que sa mère se réjouissait cependant de marier au noble roi Pépin. Quand elle a passé le Rhin, traversé les Ardennes, que son royal fiancé est venu au-devant d’elle, que déjà elle l’a vu à Paris où elle a reçu le salut de chacun,

... Moult courtoisement
Comme celle qui était de grand apensement [grand sens].

La vieille Margiste profite de la ressemblance d’Aliste avec la reine, pour trahir sa maîtresse. L’heure venue de remettre Berthe à Pépin, Margiste fait cacher la princesse, donne à Aliste les habits royaux ; c’est Aliste qui est reçue comme reine, épousée et conduite au palais. Les perfides serviteurs font passer Berthe pour Aliste, l’accusent d’avoir tenté d’assassiner la fausse reine, et tout se passe si rapidement que le roi se laisse tromper, et que l’infortunée Berthe ne peut se défendre.

Ici commence le tragique récit des aventures de Berthe ; les satellites de l’écuyer Tibert l’emmènent loin de Paris et l’égarent dans un bois (la forêt du Mans) ; ils avaient ordre de la tuer, mais ils se contentent de la dépouiller de tout ; ils ne lui laissent qu’une tunique et un petit manteau.

Belle, fuyez-vous-en, n’y soit plus délaïé (sans délai)
Dame Dieu [corruption de Domine Deus, le Seigneur Dieu] vous conduise,
par la sive amitié [par la sienne amitié].

Berthe, seule dans la forêt, exposée au froid, à la pluie, soutient cette épreuve avec douceur ; ses malheurs sont grands :

La dame fut au bois qui durement [beaucoup] plora.
Les leus [loups] ouït uller [hurler] et li huants hua [le hibou hua]
Il espartoit forment [éclairait beaucoup, ferme] et durement tonna,
Et plut menuement, et grésille, et venta :
C’est hideux temps à dame qui compagnie n’a ;
Dame-Dieu et ses saints doucement réclama.
. . .
Quand eut fait sa prière, son mantel escourça [replia],
A Dieu s’est commandée, parmi les bois s’en va.

Après avoir souffert de la faim, de la soif, de la pluie, elle trouve une source pour se désaltérer ; elle se couche à terre en se signant, et évite une ourse qui allait la dévorer ; les buissons déchirent sa robe, une épine blesse son pied ; la nuit ajoute à l’horreur de cette situation. Enfin elle trouve un ermite qui a pitié d’elle, et qui lui indique la cabane d’un bûcheron où elle pourra trouver un asile. Dans ce premier moment de détresse, Berthe a fait vœu de ne pas découvrir sa naissance si Dieu lui permet de trouver des protecteurs ; elle est accueillie par le bûcheron et sa femme, elle s’attache à eux, elle aime leur fille comme sa compagne ; elle sert la femme du bûcheron comme sa mère, et elle attend de meilleurs jours en allant au bois, en puisant de l’eau à la source, et en filant le soir, de ses mains royales, ce fil d’une finesse et d’une beauté qui ont fait sa renommée, et qui ont commencé par faire vivre le bûcheron ; car le bûcheron est récompensé de sa bonne œuvre.

Il a recueilli Berthe ; mais Berthe file par reconnaissance, et son fil se vend très cher à la ville. Ses persécuteurs, selon les variantes d’une Berthe allemande, lui avaient laissé un coffret qui contenait ses fuseaux avec l’or et la soie qu’elle filait sous le toit royal de Flore. Ce trésor lui sert dans son malheur ; elle emploie l’or et la soie du coffret à faire des broderies merveilleuses qui se vendent un grand prix.

Tandis que la pieuse Berthe cache son nom et ses malheurs, la reine, que l’on croit la véritable Berthe, étonne le peuple par sa hauteur ; il n’est bruit que de sa cruauté ; personne ne reconnaît la douce Berthe, cette femme, la meilleure et la plus belle qui fût par « delà la mer » (on ne sait trop ce que la mer a à faire ici), et dont un noble baron avait dit en parlant à Pépin : « On la nomme Berthe la Débonnaire, avec elle te viendra le bonheur. »

Du temps que la reine Berthe filait
Du temps que la reine Berthe filait
Il fallait bien un dénouement ; depuis sept ans, Berthe filait dans la cabane de bois du bûcheron, elle regrettait peu le trône, la paix du ciel était dans son cœur ; mais les années d’absence affligeaient Blanchefleur, qui supplia le roi Flore de la laisser partir pour visiter sa fille bien-aimée ; elle obtient cette faveur ; elle se hâte, elle abrège la route par sa vitesse ; mais quoi !... Quand elle a franchi les forêts de la Germanie, quand elle arrive sur la noble terre des Francs, au lieu des bénédictions qu’elle attend sur son passage, elle entend le nom de la reine Berthe, prononcé avec horreur ; son cœur se serre, elle se demande comment la douce Berthe a mérité la haine ; mais son amour de mère la rassure : plutôt que de croire le cœur de sa fille changé, elle « accuse d’erreur tout le peuple à la fois !... » Elle pressent la vérité : motif de plus pour hâter son voyage.

Cependant quelles inquiétudes au palais de la fausse Berthe ! Cette digne complice de sa mère se met au lit, et feint un mal mortel ; puis Margiste joue un rôle assez difficile. Il s’agit d’écarter Blanchefleur du palais de sa fille. La vieille femme se présente en larmes à la mère dont la défiance est déjà éveillée ; d’abord elle lui dit que la reine est endormie, et elle ajourne l’heure à laquelle la mère pourra entrer. Blanchefleur demande Aliste ; la vieille, en feignant un grand chagrin, lui dit qu’Aliste est morte. Enfin, quand tous les délais sont épuisés, Margiste introduit Blanchefleur dans un appartement obscur, où la malade est couchée au fond d’une alcôve sombre, entourée d’épaisses tapisseries, « De draps d’or et de soie, très bien encourtinée (courtine, rideau) ».

Mais Aliste se trahit, elle parle d’une voix si basse, qu’à peine la reine l’entend ; elle dit qu’elle n’ose se montrer, que sa vue effraierait sa mère.

... Je souffre un tel martyre
Que j’en suis devenue aussi jaune comme cire.

Elle la supplie de lui pardonner si elle ne peut la mieux recevoir, et finit par lui dire qu’elle a besoin de repos, et qu’elle veut rester seule. A ce dernier trait Blanchefleur est convaincue :

Aide Diex ! [Dieu] qui oncques ne menti
Ce n’est mie [pas] ma fille que j’ai trouvée ici !
Si fût demie morte, par le cor St.-Remi [par le corps saint Remi]
M’eût-elle baisée assez et conjoï.

Elle veut voir de plus près de cette fille mourante, elle prend un cierge allumé, elle approche, elle découvre les pieds de la malade ; or, Aliste avait les pieds parfaitement égaux, et c’est à cette marque que Blanchefleur acquiert la certitude de l’horrible réalité. Berthe, Berthe au grand pied, avait été trahie ! Mais où était-elle ? Vivait-elle encore ?... Où les misérables l’avaient-ils abandonnée ? Blanchefleur éclate en sanglots, elle se prosterne aux pieds du roi, lui découvre la perfidie, et demande justice. Pépin, qui n’avait jamais aimé l’humeur de la reine, est facilement convaincu et menace les criminels ; Margiste et Aliste sont chassées avec ignominie. Mais Blanchefleur demande sa fille. Sa fille, peut-être, est morte de misère et de douleur. Tibert a avoué qu’il allait la tuer, mais que Morand lui avait laissé la vie.

Le roi fait parcourir son royaume en tous sens ; les écuyers vont partout, sonnant du cor et de la trompette ; les fidèles se mettent en prières, le peuple pleure en demandant sa bonne reine ; mais on ne découvre nulle trace de l’existence de Berthe ; Blanchefleur est réduite à retourner seule et accablée en Hongrie. Margiste est brûlée vive, Tibert est pendu, Aliste est reléguée par grâce, dans un cloître ; et chacun est convaincu que Berthe a dû périr de froid, de misère, ou qu’elle a été dévorée par les bêtes féroces. L’histoire de Berthe passe de bouche en bouche, en lamentables récits ; le roi n’espère plus retrouver sa fiancée.

Il s’abandonnait à sa douleur, lorsqu’un jour, en chemin, il s’égare dans la forêt du Mans ; il rencontre une jeune fille, à laquelle il demande si elle peut le remettre en son chemin. Cette jeune fille, c’est Berthe, qui vient d’une chapelle où elle est demeurée longtemps à prier. Elle indique au roi la maison de Simon ; sa beauté touche Pépin, qui lui dit qu’il est « premier dans la maison du roi » et qu’il veut l’emmener ; il lui promet de grandes richesses ; Berthe refuse de le suivre ; pressée de plus en plus par ce seigneur, elle lui déclare que c’est la femme de son roi qu’il voit en elle, et qu’il doit la respecter.

El non à (au nom de) ce Seigneur qui se laissa pener [peiner, mettre en peine]
Ens en la sainte croix pour son peuple sauver,
Fille sui le roi Flore qui tant fut à loer [tant mérite d’honneur]
Et fille Blanchefleur, de ce n’estuet à douter [de ce n’est à douter].

Pour sauver son honneur, elle découvre à l’inconnu comment elle a été recueillie dans ce bois, et comment elle y vit depuis sept ans. Le roi ne se nomme pas. Simon et Constance (le bûcheron et sa femme), auxquels il veut parler, lui disent que cette sage fille, qu’ils font passer pour leur nièce, est depuis sept ans avec eux, que par elle leur chaumière est bénie, et que lorsqu’ils l’ont recueillie, elle était abandonnée et prête à mourir de douleur, de froid et de faim.

Cependant Berthe s’est cachée, elle ignore encore que c’est au roi lui-même qu’elle a parlé ; il faut que Pépin la laisse à ses protecteurs ; du reste, il agit prudemment : trompé une première fois par Aliste, il ne veut pas courir le risque de l’être une seconde fois par cette bergère qui se dit si à propos la reine Berthe, mais qui refuse de soutenir, en présence du bûcheron, ce qu’elle a avancé sans connaître le roi. Pépin juge plus sage d’envoyer un messager en Hongrie quérir la reine Blanchefleur et le roi Flore qui devront reconnaître leur fille. Grande est la joie de la reine ; elle part, elle vole, elle ne prend nul repos ; Flore l’accompagne. Pépin les reçoit « en toute liesse et honneur », les conduit dans la forêt ; là, dans la cabane du bûcheron, Blanchefleur reconnaît sa fille.

Le royaume est en fête ; les cloches sonnent dans chaque ville pour le passage des époux et des heureux parents ; le bûcheron, sa femme, leur fils, leurs filles, sont convertis en de grands seigneurs. Le romancier prend soin de nous décrire leurs armoiries et les dons qu’on leur fait. Morand, qui avait conservé la vie à Berthe, dans la forêt, est récompensé. Berthe reste aussi modeste, aussi bonne : c’est toujours Berthe la Débonnaire ; mais c’est une noble reine, elle est aimée de tous. Et le romancier finit en élevant son style pour l’éloge de Charlemagne ; il nomme tous les enfants de Berthe : d’abord une fille du nom d’Ayglantine,

... De ce ne doutez mie [pas]
Femme Milon d’Ayglent, moult ot [eut] grand seigneurie,
Et fut mère Roland qui fut sans couardie [couardise, poltronnerie]
Ains [ainsi] fut preus [preux] et hardi, plein de chevalerie ;
Après orent [eurent] Constance en qui fut courtoisie,
Et noblesse et valeur, sans nulle vilenie ;

Puis il vient à Charlemagne :

Après ot [eut] Charlemaigne à la chière hardie
Qui puis fist, sur païens, mainte grant envahie
[qui fit sur les païens mainte grande conquête]
Par qui fut la loi de Dieu levée et essancie [élevée et rehaussée]
Maint hiaume [casque] découpé, mainte targe [poitrine] percie [percée],
Maint haubert [cuirasse] dérompue, mainte tête tranchie [tranchée] ;
Moult guerroya de cuer [cœur] sur la gent paienie [païenne]
Si qu’encore s’en deulent [plaignent, font deuil, douleur]
ceux de celle lignie [cette lignée].

Ainsi, « Berthe qui fut au bois », mérita de devenir la femme du roi Pépin, et la mère de « Karl-le-Grand » ; et ainsi, au XIIIe siècle, Adenet le Roi chantait les aventures de son héroïne aux cours d’amour en présence de la belle et savante Marie de Brabant, épouse de Philippe III. Les cours d’amour applaudissaient les vers d’Adenet, le roi des ménestrels ; le peuple en répétait les refrains ; et Berthe au pied d’oue, Berthe au grand pied, devenait chère à tous les villageois ; car elle avait vécu comme eux, avant de porter une couronne.

Statue de la reine Berthe par Eugène André Oudiné
Statue de la reine Berthe
par Eugène André Oudiné
Nous l’avons dit, nous ne pouvons parler, avec l’assurance du poète, ni du roi Flore ni de la reine Blanchefleur ; nous sommes réduits à répéter qu’Éginhard, Aymoin et le moine de Saint-Gall ne disent que quelques mots de Berthe au grand pied. On sait qu’elle naquit à Laon, devint la maîtresse de Pépin vers 741, tandis que celui-ci était marié à Leutburgie qu’il répudia quelques années plus tard, avant d’épouser Berthe vers 744 ou 749.

Pépin était marié quand il succéda à son père, comme duc des Français. Lorsqu’il fit déposer le dernier Childéric (751) et qu’il prit le titre de roi, Berthe reçut avec lui le sacre et l’onction royale, qui lui furent conférés à Soissons, par Boniface, archevêque de Mayence, en 752 (Éginhard indique 750, mais c’est bien en 752 qu’eut lieu le sacre). On voit la reine accompagner toujours son mari, faire les honneurs de la table royale, recevoir, avec Pépin, le pape Étienne II, lorsque ce pontife vint demander les secours et la protection du roi des Francs, contre Aistulphe, roi des Lombards.

Berthe fut de nouveau sacrée avec Pépin, qui voulut que les cérémonies de son couronnement fussent renouvelées par le pape lui-même. On ne sait pas bien où cette solennité eut lieu, on croit que ce fut dans l’abbaye de Ferrières. C’est dans la cour de cette abbaye qu’on place aussi le fameux combat du lion et du taureau dans lequel le courage de Pépin le Bref lui acquit un si haut degré d’estime parmi les leudes. Le résultat de ce voyage d’Étienne fut la guerre que Pépin porta en Italie, où il enleva à Aistulphe les terres de l’exarchat de Ravenne, qu’il joignit aux domaines de l’évêque de Rome ; c’est l’origine de la puissance temporelle des papes.

Le nom de la reine Berthe ne reparaît plus dans l’histoire de Pépin que pour nous apprendre qu’elle était à Vienne (en Dauphiné), auprès de son beau-frère Carloman, quand celui-ci mourut (755). Éginhard nous dit que Charlemagne aima sa mère, qu’elle vieillit auprès de lui, comblée d’honneurs, et qu’il ne s’éleva jamais, entre elle et lui, le moindre nuage, si ce n’est à l’occasion de la répudiation de la fille de Didier (Désirée, ou Désidérade, ou Hermengarde), roi des Lombards. Elle avait négocié cette alliance, dans un voyage d’Italie, entrepris sous prétexte de quelque pèlerinage (756).

Des lettres d’Étienne à Charles et à Carloman donneraient à penser que Pépin le Bref avait un moment songé à répudier Berthe, et qu’il en avait été détourné par les conseils du pape. Les lettres du pontife ne nous font pas connaître les motifs de cette mésintelligence.

Berthe mourut en 783, à Choisy-sur-Aisne ; Charlemagne inhuma ses restes à Saint-Denis. Elle avait eu neuf enfants ; l’aîné de ses fils est Charles le Grand (Charlemagne), né avant qu’elle ne devienne l’épouse légitime de Pépin et dont le nom seul réveille l’idée de toutes les grandeurs. Le second, Carloman, né en 751, ne porta la couronne que trois ans, sous le nom de Carloman Ier ; la reine essaya vainement de réconcilier ses fils ; leur rivalité devenait de plus en plus menaçante, lorsque la mort frappa Carloman en 771.

Berthe avait perdu un troisième fils du nom de Pépin (né en 756 et mort en 762), et deux filles, Romaïde et Adélaïde, tous trois morts dans leur enfance. Une autre fille, Isleberge, a été regardée comme sainte. Une quatrième, Gisèle (né en 757 et morte en 811), a pris le voile et a gouverné en qualité d’abbesse la communauté de Notre-Dame de Soissons. Charlemagne, qui aima tendrement toutes ses sœurs, avait pour celle-ci une vénération presque filiale, ce qui suffit à son éloge. Une cinquième princesse qu’on ne nomme pas, a vécu non mariée, à la cour de Charlemagne ; et une sixième, que Bertin appelle Rothaïde, femme d’un comte du Mans, est regardée comme la mère du fameux Roland.

 

 


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