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« Hâtons-nous de raconter les délicieuses histoires du
peuple avant qu'il ne les ait oubliées » (C. Nodier, 1840)



Reine Blanche de Castille, capétienne. Naissance, mort, mariage, règne. Capétiennes - Histoire de France et Patrimoine


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Reines, Impératrices

Biographie des reines et impératrices françaises. Vie des souveraines, faits essentiels, dates-clés. Histoire des règnes


Blanche de Castille
(née le 4 mars 1188,
morte le 27 novembre 1252)
(Épouse Louis VIII le 23 mai 1200)
Publié / Mis à jour le lundi 1er février 2010, par LA RÉDACTION



 

Fille d’Alphonse VIII le Noble, roi de Castille, et d’Aliénor d’Angleterre, elle-même fille du roi Henri II d’Angleterre et d’Aliénor d’Aquitaine, Blanche de Castille est donc la petite-fille de celle qui fut, par son mariage avec Louis VII le Jeune, reine de France, puis reine d’Angleterre en épousant le Plantagenêt.

L’idée de marier Blanche avec le futur Louis VIII (Philippe-Auguste régnait alors sur le royaume de France) vint d’Aliénor d’Aquitaine, qui voyait ainsi ses descendants occuper trois trônes : Angleterre, France, Castille. La négociation du mariage du fils de de Philippe-Auguste avec Blanche de Castille fut le dernier acte politique de la vie d’Aliénor, qui voulut elle-même se charger d’aller à la cour d’Alphonse le Noble, conclure cette union et ramener la jeune princesse.

On cite quant au choix de Blanche une anecdote : Alphonse roi de Castille avait trois filles, dont l’aînée était mariée au roi Léon. Les deux plus jeunes, célèbres par leur mérite et par leur beauté, furent vantées devant Philippe-Auguste, qui envoya à Alphonse une brillante ambassade pour y demander la main d’une de ses filles. Les ambassadeurs voyant les deux princesses également belles, également bien douées, ne pouvaient se résoudre à faire un choix. Ils allaient s’en remettre au hasard, quand ils firent la remarque que la plus jeune nommée Blanche avait un nom plus doux à prononcer que celui de sa sœur, qui s’appelait Uracca, et ils se décidèrent en sa faveur.

Qui aurait prévu, à l’heure du divorce de Louis le Jeune en 1152, qu’un jour la France devrait la mère de Saint-Louis aux soins d’Aliénor d’Aquitaine ! Lorsque la vieille reine traverse en plein hiver 1200 la France en tenant par la main Blanche de Castille, à la voir, appuyée sur cette jeune tige destinée dans les décrets de la Providence à pousser de si nobles rejetons, ne semble-t-il pas qu’elle vient militer son pardon, et qu’en donnant à la France cette reine excellente et cette mère accomplie, elle demande à la postérité d’oublier sa propre faute !

Blanche de Castille
Blanche de Castille
Le 23 mai 1200, l’archevêque de Bordeaux reçut le consentement matrimonial de Louis, âgé de treize ans et fils aîné de Philippe-Auguste, et de Blanche, âgée de douze ans. La cérémonie du mariage eut lieu en Normandie, fief du roi d’Angleterre, car le royaume de France avait été placé sous interdit par le pape Innocent III depuis le début de l’année (Philippe-Auguste ne voulant pas répudier Agnès de Méranie pour reprendre son épouse légitime, Ingeburge de Danemark qu’il tenait emprisonnée depuis 1193). Les chroniques de Saint-Denis qualifient Blanche de « très sage, très belle, très bonne et très franche ».

Les peuples de France virent encore une fois la reine Aliénor assise dans les lieux où elle avait régné ; elle y servait de mère à la jeune épouse, et elle y appelait son fils ce roi Dieudonné (Philippe-Auguste) accordé aux prières de Louis le Jeune. Ce n’était pas la première fois qu’Aliénor paraissait à la cour de Philippe-Auguste ; elle y était venue en 1199 pour lui prêter hommage comme duchesse d’Aquitaine ; elle n’y reparut point depuis les noces de Blanche.

Philippe-Auguste s’attacha à cette jeune princesse dont l’agrément et la grâce animaient sa cour et égayaient son humeur. L’âge développa les qualités de Blanche ; Philippe put remarquer en elle un esprit si juste, que souvent il prit plaisir à la consulter. Quelquefois elle le fit revenir sur des décisions qui paraissaient irrévocables. En septembre 1216 les Anglais, las de Jean sans Terre, avaient offert la couronne au futur Louis VIII. Mais lorsque Jean sans Terre mourut le 18 octobre 1216, les Anglais reconnurent le fils de ce prince, Henri III, enfant âgé d’à peine dix ans ; et le futur souverain français, qu’ils avaient appelé et qui n’avait gardé que six semaines un trône dont l’esprit national l’aurait banni, lors même que la mort de Jean ne fût pas survenue, se trouva en difficulté lorsqu’il voulut résister.

Manquant de secours, il en demanda à son père Philippe qui ne voulut point lui en donner. Blanche se présente à son beau-père, et le supplie en faveur de son mari : « Comment, Sire, vous laisseriez votre fils mourir en terre étrangère ? Il sera votre héritier, envoyez-lui ce dont il a besoin ou tout au moins les revenus de son apanage », à quoi le monarque répondit qu’il n’en ferait rien. Aussi Blanche rétorqua-t-elle : « Alors, je sais ce que je ferai ». Le roi l’interrogeant sur ses desseins, elle répondit : « Par la benoîte mère de Dieu, j’ai biaux enfans de Monseigneur, et si vous me voulez éconduire, je les mettrai en gage et je trouverai bien quelque haut seigneur qui me baillera hommes et argent sur eux ». Philippe céda.

Sans avoir eu besoin de recourir à ce moyen, Blanche se rendit à Calais et, en compagnie du célèbre pirate Eustache le Moine, organisa une flotte de secours pour son époux, ce qui constitua sa première manifestation d’énergie et d’autorité. Cependant Eustache le Moine fut battu par la marine anglaise, et Louis dut revenir en France, abandonnant l’espoir de régner sur l’Angleterre.

Mère de très bonne heure, Blanche remplit les devoirs de la maternité dans toute leur étendue. Le troisième de ses fils fut saint Louis. Comme elle venait de le mettre au monde (25 avril 1214), elle s’étonna de ne pas entendre les cloches. « Dame, lui dit-on, les gens d’église ont eu peur que le bruit des cloches ne vous fît mal ! » La jeune mère s’écria : « N’est-ce que cela ? Mettez-moi vitement hors d’ici, et que les cloches tintent pour inviter tout le peuple à se réjouir, et pour remercier Dieu de ce qu’il m’a envoyé un beau fils » Et elle se fit transporter dans une grange éloignée. Elle avait pris soin de faire baptiser immédiatement son fils. Le lieu où il avait été fait chrétien demeura cher à saint Louis, qui aimait à en reproduire le souvenir dans ses lettres à ses amis, en signant : Louis de Poissy.

Blanche nourrissait elle-même ses enfants. Un jour qu’elle accompagnait son époux dans une partie de chasse, une dame du palais donna son propre lait au futur saint Louis, pensant se rendre agréable à la reine ; mais Blanche, à son retour, fit rendre à l’enfant tout le lait étranger qu’il avait sucé : « Je suis sa mère, dit-elle, et nulle autre femme ne doit le nourrir ». Elle apportait la plus grande vigilance aux progrès intellectuels de ses fils. Le soir, avant de faire retirer ses enfants, la bonne mère les prenait sur ses genoux, leur faisait les plus tendres caresses ; puis, les rendant attentifs par mille petites industries maternelles, elle leur racontait quelque trait de vertu et leur demandait ce qu’ils en pensaient. Quelquefois, mettant en parallèle deux personnages fameux, elle leur disait : « Auquel voudriez-vous ressembler ? »

Entrée de la reine Blanche de Castille à Paris
Entrée de la reine Blanche de Castille à Paris
Louis le Lion avait trente-sept ans quand il monta sur le trône (1223). Le 6 août, l’archevêque de Reims, Guillaume de Joinville, présida le sacre du roi et son couronnement, ainsi que celui de son épouse. Presque aussitôt Louis prit les armes contre les Albigeois : Philippe-Auguste l’avait prévu et on lui avait entendu dire, dans ses derniers jours, ces paroles devenues prophétiques : « Les gens d’église entraîneront mon fils dans la croisade contre les Albigeois ; il y mourra, et le royaume restera entre les mains d’une femme et d’un enfant ». Louis VIII, cependant, ne prit aucun engagement en partant : « J’irai, dit-il, en la guerre, et je viendrai comme il me plaira ».

Les documents royaux de l’époque citent peu la reine qui ne participa pas à l’expédition mais suivit, de Paris, les événements, et organisa prières et processions en vue de la victoire. Dans le même temps, les chroniques de l’ennemi la présentent comme la maîtresse du royaume. En fait Blanche soutint son époux, le réconfortant et le conseillant, sans détenir la réalité du pouvoir. C’est au cours de cette guerre que commencèrent les révoltes des seigneurs, qui devaient plus tard amener les troubles de la régence de Blanche. Thibaut IV, comte de Champagne, fut le premier à manifester ouvertement son indépendance.

On a dit cependant qu’il aimait la reine Blanche ; il l’avait nommée sa dame et il portait ses couleurs. Chaque chevalier avait une dame de ses pensées, et il n’était point de noble châtelaine distinguée par la beauté ou par l’esprit, qui ne vît plusieurs chevaliers briguer l’honneur de porter ses couleurs. Thibaut avait vingt-six ans, la reine en avait près de quarante, mais le comte se plaisait en la science des trouvères, la renommée de ses poésies lui a laissé le surnom de Chansonnier, et c’est à Blanche qu’il adressait ses plus tendres complaintes :

Hé Blanche ! claire et vermeille, Par vos sont mi grief soupir !
Empereur ni roi n’ont nul pouvoir
Envers amour : de ce m’ose bien vanter.
Ils peuvent bien donner de leur avoir,
Terres et fiefs, et fourbes pardonner ;
Mais amour peut homme de mort garder,
Et donner joie qui dure
Pleine de bonne aventure.

Tout en faisant ces jolis vers, Thibaut ne partageait pas moins les inquiétudes des grands vassaux sur l’accroissement de l’autorité royale depuis Philippe-Auguste. Engagé, dit-on, avec Pierre Mauclerc, duc de Bretagne et avec Hugues de Lusignan, il manifesta sa mauvaise volonté, en refusant de rester à l’armée au-delà de quarante jours de service féodal. « Beau cousin, lui dit le roi, vous voyez qu’il s’agit du service de l’église et que j’ai besoin de vous et de vos gens ; je ne puis vous bailler congé de partir ». Le comte répondit : « Beau sire roi, j’en suis fâché, mais mes gens sont las et repus, et je ne puis plus longuement rester ».

La campagne ne réussit pas moins. Le roi prit Avignon ; Nîmes et Beaucaire lui remirent leurs clefs ; partout on se soumettait, et Louis VIII, après avoir confié le gouvernement de la province à Humbert de Beaujeu, jugea la guerre finie et voulut s’acheminer vers Paris. Blanche l’y avait devancé : elle l’avait suivi au commencement de cette campagne, faisant toujours dresser sa tente à côté de celle du roi. Les germes d’une maladie épidémique, qui avait déjà frappé un grand nombre de victimes au camp d’Avignon, se développèrent dans l’armée à l’entrée de l’Auvergne. Le 29 octobre, en traversant Montpensier, le roi se sentit atteint, et fut forcé de s’arrêter. Le 3 novembre il appela autour de son lit les seigneurs qui l’avaient accompagné.

C’étaient son frère, Philippe dit de Hurepel (que Philippe-Auguste avait eu avec sa troisième épouse, Agnès de Méranie), comte de Boulogne, les archevêques de Bourges, de Senlis, de Noyon et de Chartres, Enguerrand, comte de Blois, Archambaud de Bourbon, le sire de Nesle. Il leur fit jurer qu’ils demeureraient fidèles à son fils ; qu’ils le feraient couronner sans délai et qu’ils lui prêteraient hommage ; par son testament, il laissa la tutelle à sa femme Blanche de Castille. Le roi mourant recueillit toutes ses forces et fit les plus pressantes instances pour s’assurer de l’obéissance des seigneurs à sa femme et à son fils.

Siège d'Avignon en 1226
Siège d’Avignon en 1226
Il mourut le 8 novembre 1226 avec le courage et la foi d’un héros chrétien. La pureté de ses mœurs l’avait distingué ; la bonté de son cœur jointe à son amour pour la guerre lui mérita le surnom de Lion-Pacifique que ses contemporains lui donnèrent, en voyant dans sa mort la réalisation d’une prophétie de Merlin : « Le lion mourra dans Montpensier ». Une médaille frappée sous son règne représentait un lion paisible, avec cette exergue : Non furit, sed dominatur (Non pas furieux, mais dominateur).

Blanche eut douze enfants avec Louis VIII : une fille, née en 1205, qui vécut quelques jours seulement ; Philippe, né le 9 septembre 1209 et mort en 1218 ; des jumeaux, Alphonse et Jean, le 26 janvier 1213, qui décèdent aussitôt ; Louis, né le 25 avril 1214, qui deviendra roi sous le nom de Louis IX ou Saint-Louis ; Robert, né en 1216 et tué à la bataille de Mansourah en 1250, qui fut comte d’Artois et épousa Mahaut de Brabant ; Jean, né en 1219 et mort en 1232, comte du Maine et d’Anjou ; Alphonse, né en 1220 et mort en 1271, comte de Poitiers et de Toulouse ; Philippe-Dagobert, né en 1222 et mort à l’âge de dix ans ; Isabelle, née en 1224 et morte en 1268, fondatrice du monastère de Longchamp et sœur préférée de saint Louis, qui fut honorée du titre de bienheureuse ; Étienne, né en 1225 vivant seulement quelques jours ; Charles, né en 1227 et mort en 1285, à l’égard duquel Blanche fit preuve de faiblesse, roi de Sicile, roi de Naples, roi de Jérusalem et comte de Provence.

Blanche, après la pompe des obsèques qui eurent lieu le 15 novembre 1226, conduisit son fils à Reims pour y être sacré. Les seigneurs, qui avaient prêté serment au lit de mort de Louis VIII, invitèrent les pairs et le baronnage de France à la solennité du sacre. Le 29 novembre, le dimanche avant la saint André, était le jour fixé pour la solennité. C’était sagesse d’en avoir hâté le terme, car mille réclamations s’élevèrent sur cette lettre de convocation. Il fallait d’abord remettre en liberté les pairs et les barons retenus prisonniers depuis la bataille de Bouvines. On ne pouvait se passer de la présence de Ferrand, comte de Flandre, de Renaud, comte de Boulogne. Il fallait plus de temps pour s’assembler et appeler les seigneurs éloignés. Il fallait, pour chaque baron, une garantie que nul ne pourrait désormais être dépouillé de ses biens, et privé de ses droits, que par jugement des pairs.

Blanche était seule pour faire face à l’orage ; car sa régence n’était encore agréée d’aucun seigneur. Toutefois Philippe de Hurepel, seul fils survivant de Philippe-Auguste et frère du défunt Louis VIII, n’osait la revendiquer ouvertement à cause de l’irrégularité de sa naissance (bien que reconnu fils légitime de Philippe-Auguste par le pape en 1201, il était issu d’un mariage dissous par ce même pape en 1200) ; le comte de Champagne ne parut point ; le comte de Bretagne et le comte d’Angoulême étaient trop loin pour prendre un parti.

La reine n’avait auprès d’elle d’autre conseil que celui du légat du pape le cardinal romain de Saint-Ange ; mais c’était un homme habile et tout dévoué à la reine ; il l’engagea à ne pas se préoccuper des obstacles, et Blanche partit. Elle fit armer son fils chevalier à Soissons, et elle arriva avec lui à Reims le 29 novembre. Quoique incomplète, l’assemblée des seigneurs se trouvait néanmoins nombreuse et imposante, et le sacre se fit avec solennité. On y voyait le roi de Jérusalem, Jean de Brienne, Philippe de Hurepel, oncle du roi, Hugues IV, duc de Bourgogne (il était le seul pair présent et n’avait pas quatorze ans), les comtes de Dreux, de Blois, de Bar, trois frères de l’illustre maison de Coucy, et un nombre considérable d’évêques.

Mort de Louis VIII en 1226
Mort de Louis VIII en 1226
La comtesse de Flandre y représentait son mari prisonnier, et la comtesse douairière de Champagne y était venue à la place de son fils ; car, dans le souvenir de sa résistance à Louis VIII, on avait cru prudent de refuser à ce seigneur l’entrée de Reims ; d’ailleurs un bruit odieux courait sur lui : on l’accusait d’avoir empoisonné le roi. Son absence donna lieu à un débat assez singulier. Sa mère qui le représentait voulait tenir l’épée devant le roi ; Jeanne de Flandre, présente pour son mari, élevait la même prétention, et on eut beaucoup de peine à faire consentir les deux nobles dames à laisser le comte de Boulogne tenir l’épée à leur place.

Louis IX n’avait que douze ans et demi : tout le temps de la solennité on vit sur son visage l’impression du recueillement le plus profond, et le sire de Joinville nous apprend qu’au fond de son cœur il répétait ces paroles de David : « Mon Dieu ! J’ai élevé mon âme vers vous et c’est en vous que j’ai mis toute ma confiance ». Au sortir du temple, Blanche ayant embrassé tendrement son fils, se prépara à maintenir les droits du nouveau roi.

Il fallait déjouer la ligue formidable qui se formait, car le comte de Champagne, doublement aigri et de la calomnie qui le flétrissait et de l’affront qu’il avait reçu au sacre, venait de se joindre à cette ligue : ceux qui y étaient déjà entrés étaient le comte de Bretagne, Pierre Mauclerc ; Lusignan, comte de la Marche, et sa femme Isabelle (veuve de Jean sans Terre), comtesse d’Angoulême ; le vicomte de Thouars et Savary de Mauléon. Dans un si grand embarras, Blanche devait chercher à s’attacher par des bienfaits ceux qui avaient embrassé ses intérêts ; aussi récompensa-t-elle tous les vassaux qui avaient assisté au couronnement ; elle remit le comte Ferrand en liberté et se contenta d’une rançon beaucoup moindre que celle qu’avait refusée Louis VIII.

Pour s’attacher Philippe de Hurepel, elle resserra la prison de Renaud, comte de Boulogne (c’est depuis la captivité de Renaud que le comté de Boulogne avait été donné à Philippe de Hurepel), qui aurait pu disputer son héritage au fils de Philippe-Auguste, et assura à ce même Philippe, son beau-frère, le château de Mortain et de Lillebonne. Tant que la ligue ne donna pas le signal de la guerre, Blanche se borna à donner des témoignages de bienveillance à ceux dont elle espérait se faire des amis ; mais quand elle apprit que Thibaut assemblait des armes et des vivres, elle fit un appel à tous les vassaux de la couronne, leur annonçant que chaque chevalier eût à amener des hommes d’armes à Tours, où le jeune roi se trouverait et les commanderait en personne.

En même temps elle écrivit à tous les seigneurs confédérés pour qu’ils vinssent prêter hommage. Thibaut répondit le premier à cet appel ; le 20 février 1227, il vint à Tours où la reine et son fils étaient avec le légat et les comtes de Boulogne et de Dreux. Elle le reçut avec une bienveillance marquée, comme s’il avait toujours été le sujet le plus fidèle : le roi lui fit aussi un accueil très gracieux. C’est à la passion de Thibaut pour la reine qu’on a attribué ce prompt retour. Voici le gracieux récit du chroniqueur : « A donc, dit-il, le comte, regardant la reine qui tant étoit belle et sage, s’écria, tout ébahi de sa grande beauté : Par ma foi ! Madame, mon cœur et toute ma terre sont à votre commandement ; ce n’est rien qui vous fît plaisir que ne fisse volontiers ; et jamais, si Dieu plaît, contre vous ni les vôtres ne n’irai ».

A une seconde sommation du roi, plusieurs autres seigneurs quittèrent la ligue ; le comte de Bar avait prêté l’hommage, d’autres s’étaient joints à la reine ; enfin, sans qu’on eût combattu, la ligue se trouva dissipée. Le 27 mars 1227, le comte de Bretagne et le comte de la Marche comparurent à Vendôme, et y signèrent un traité. Le duc promit à la reine sa fille Yolande pour un des frères du roi , et la reine eut la satisfaction d’amener son fils à Orléans après avoir triomphé de la mauvaise volonté des seigneurs et les avoir forcés à reconnaître sa régence.

Mais elle avait un nouvel ennemi en Philippe de Hurepel qui, depuis l’hommage de Thibaut, ne cessait d’appeler à la vengeance ; il publiait que sa belle-sœur oubliait son mari avec le traître qui avait empoisonné Louis VIII, et que le devoir des seigneurs était d’enlever au plus tôt le jeune roi à une tutelle pernicieuse. Quand on lui objectait que le comte était absent lors de la maladie de Louis VIII, il répondait : « Si ce n’est par poison véritable, c’est par ses maléfices qu’il a fait périr son seigneur ». La calomnie croît rapidement. Il se trouva assez d’esprits mal disposés contre la régente pour accueillir celle-ci : elle servait d’ailleurs bien des ambitions. II se forma une conjuration dont le plan était bien ourdi : les conjurés enlèveraient le roi à Orléans, feraient la reine prisonnière, et disposeraient ensuite de la régence.

Heureusement la reine est avertie ; elle quitte Orléans pour conduire son fils à Paris ; mais à Montlhéry, elle apprend que l’armée des confédérés est réunie à Corbeil et prête à fondre sur le peu de personnes qui formaient la suite du roi. Blanche s’enferme au château-fort de Montlhéry, et de là elle écrit aux bourgeois de Paris, en les conjurant de venir la délivrer, elle et son fils. La reine était aimée à Paris, les bourgeois s’arment, et viennent en foule chercher le jeune roi qu’ils ramènent en triomphe sans que les rebelles osent troubler son retour. Dans la suite de son règne, le bon roi se complaisait à rappeler ce témoignage de l’amour de ses sujets. « Et me conta le saint roi, dit Joinville, que il, ni sa mère qui étoient à Montlhéri, ne bougèrent jusques à tant que ceux de Paris les vinrent quérir avec armes ; et me conta que dès là, armes et sans armes, le conduisit jusques à Paris, et le défendit la bourgeoisie et garda de ses ennemis ».

Thibaut, comte de Champagne, aux pieds de la reine Blanche, l'avertit du danger qu'elle court
Thibaut, comte de Champagne, aux pieds de
la reine Blanche, l’avertit du danger qu’elle court
Cependant les confédérés s’étaient séparés en se prêtant mutuellement le serment de n’amener que deux chevaliers chacun, quand ils viendraient faire le service de leur fief auprès du roi. La reine ignorait ce pacte secret ; au printemps 1228, le roi (car tous les actes se faisaient en son nom, Blanche évitant d’y mettre le sien) convoque l’arrière-ban contre le duc de Bretagne qui se révoltait de nouveau, et Blanche s’avance avec son fils jusqu’aux frontières de la Bretagne ; mais quel est son effroi, lorsqu’au lieu de la pompe féodale que les seigneurs déployaient ordinairement dans leurs armements, elle voit chaque baron se présenter comme un pauvre gentilhomme, avec le moins de vassaux que le permettait la coutume. Thibaut la sauva ; il amenait trois cents chevaliers : ce fut assez pour rendre l’espérance aux barons qui accompagnaient la reine ; mais encore cette fois les armées se séparèrent sans avoir bataillé.

Cependant la ligue ne cessait de travailler à détacher Thibaut de la cause de la reine, et le comte se laissa séduire par l’alliance que lui offrait le comte de Bretagne, en lui promettant sa fille Yolande (naguère presque promise à un frère de Louis) ; déjà Yolande, amenée par ses parents à Château-Thierry, y attendait le comte, lorsqu’une lettre de la reine rompit le mariage. « Sire comte de Champagne, dit-elle, le roi a entendu que vous avez convenanté au comte Pierre de Bretagne, que vous prendrez sa fille en mariage ; si cher que vous avez que tous tant vous avez au royaume de France, ne le faites pas. Si vous mande le roi que si ne voulez perdre quelconque que vous avez au royaume de France, que vous ne le faites ; car vous savez que le comte a pis fait au roi que nul homme qui vive ».

Thibaut ne savait point résister à une prière de Blanche ; il renonça à son alliance avec la Bretagne, et de nouveau les barons perdant, dit la chronique, l’espérance de « fouler la reine qui étrange femme étoit », renouvelèrent leurs calomnies. C’étaient de toutes parts des invectives contre Blanche et contre le comte de Champagne qu’on nommait l’empoisonneur du roi. Philippe de Hurepel s’étant déclaré derechef le vengeur de son frère, menaça les terres du comte de Champagne, tandis que le comte de Bretagne menaçait la ville de Bellême, dans le Perche, et faisait dire à Louis : « Je ne suis plus votre homme et je vous défie ».

Au milieu de l’hiver de 1229, la reine, accompagnée du comte de Champagne, et toujours conduisant le jeune roi, vint assiéger Bellême, qui capitula au bout de quatre-vingt-dix-neuf jours. Dans ses Histoires d’amour de l’Histoire de France, Guy Breton rapporte que quelques jours plus tard, Blanche ayant amené Thibaut au Louvre, les habitués remarquèrent dans l’attitude de la reine un changement qui les étonna. On fit courir des plaisanteries grivoises dont tout le palais se régala. Les ennemis de la Couronne profitèrent de l’occasion pour salir Blanche de Castille. Des pamphlets coururent le pays. On traita la reine de débauchée et de sournoise. Des poètes allèrent jusqu’à la baptiser Dame Hersent, du nom de l’impudique et dévote femelle d’Ysengrin (le loup) dans le Roman de Renart. Puis un trouvère à la solde des barons, Hues de la Ferté, cousin d’Enguerrand de Coucy, composa des chansons pleines de fiel que tout Paris sut bientôt. Sans preuve, il accusait Thibaut de Champagne d’ingérence dans les affaires de l’État, et soupirait :

La France est bien abâtardie.
Entendez-vous, seigneurs barons,
Quand une femme la tient en sa puissance
Et une femme telle que vous savez. Lui et elle côte à côte,
La conduisent de compagnie.
Celui qui est depuis peu couronné
N’a de roi que le nom...

Le service qu’avaient rendu des barons fidèles en apparence, n’était pas fait de bon cœur ; nul ne voulait obéir à la régente : quand ils eurent accordé au roi les quarante jours qu’ils lui devaient, ils le quittèrent presque tous, et, n’osant guerroyer contre la régente et son fils, ils attaquèrent Thibaut, et entrèrent en Champagne par tous les points à la fois. Blanche n’abandonna pas son allié dans ce péril ; elle lui amena tous les chevaliers du domaine royal et les bourgeois des communes de France, réunies au nom du roi.

L’arrivée de l’armée royale déconcertait les alliés, car ils ne voulaient pas faire ouvertement la guerre à leur suzerain ; Louis IX les ayant sommés de lever le siège de Troyes, de quitter la Champagne, et de se séparer, ils répondirent : « Plaise au sire roi, notre seigneur, être bien assuré que nous ne voulons nous attaquer à lui, car nous sommes ses hommes ; mais il connaît notre dessein, il doit l’approuver ; chacun sait que le comte Thibaut, par ses maléfices et sortilèges, a été cause de la mort de notre cher sire le roi Louis de glorieuse mémoire, et nous voulons punir le crime. Nous sommes si sûrs de la protection divine, que si le roi, notre seigneur, le veut, et que, sans combattre, il soit juge de la bataille, nous attaquerons ce félon Thibaut avec trois cents chevaliers de moins que les siens, et nous aurons la victoire ».

Ce thème d’accusation était le prétexte de tous les barons ; c’était Blanche qu’ils voulaient flétrir en attaquant le comte. Louis IX répondit à leur députation : « Que, à ses gens, ne se combattroient jà, que son corps ne fût avec ». Les barons finirent par évacuer la province. Mais la guerre contre les vassaux n’était pas encore éteinte ; cette « reine qui étrange femme étoit », et qu’ils ne pouvaient fouler, veillait avec une prudente vigilance à empêcher l’effet de leurs menées. Le roi d’Angleterre devait unir ses armes à celles du duc de Bretagne ; heureusement Henri III d’Angleterre, âgé seulement de quelques années de plus que Louis IX, était faible, incapable, dominé par ses favoris.

Blanche sut déjouer ses desseins. Elle porta la guerre en Bretagne avant que le roi d’Angleterre y pût venir ; au printemps de 1230, elle prit les deux châteaux d’Adon et de Chantoceaux ; elle ne chercha pas à retenir les seigneurs quand le temps de leur service féodal fut achevé, mais quand elle apprit que Henri III, débarqué à Saint-Malo, était reçu à la cour de Bretagne avec une grande somptuosité, elle convoqua de nouveau les seigneurs à Angers, pour les y engager à prendre la défense du roi. Le jeune monarque à leur tête s’empara d’Ancenis, et, de là, somma le comte de Bretagne de comparaître devant ses pairs ; sur son refus, les seigneurs assemblés pour le juger le déclarèrent privé de son fief de Bretagne. La sentence rendue maintenait le droit du roi, mais la guerre n’eut pas lieu. Henri se contenta d’attaquer Saintes (ce qu’il fit sans succès) et de prendre la petite ville de Mirebeau. Content de ce facile avantage, il se reposa à Nantes, où il passa l’hiver en fêtes.

Encore cette année, les vassaux ne finirent leur temps de service que pour se jeter sur la Champagne et la ravager de manière à n’y plus laisser ni vignes, ni vergers. Thibaut, qui avait été obligé de chercher un refuge à Paris, finit par donner une sorte de satisfaction à ses ennemis en promettant de se croiser avec cent chevaliers pour la Terre-Sainte. C’était une expiation brillante qui satisfaisait à tout : Philippe de Hurepel, qui prétendait n’avoir à cœur que la vengeance de la mort du roi, son frère, promettait, à ce prix, de rester tranquille ; tous les seigneurs jurèrent de respecter désormais l’autorité du roi, et se contentèrent de la promesse de la reine et de son fils, qu’ils observeraient les droits et les privilèges du royaume, droits et privilèges qu’on ne spécifia même pas ; mais tous les troubles de la régence de Blanche furent apaisés par cette paix, jurée en septembre 1230.

Le roi d’Angleterre quitta la France n’ayant ni la volonté, ni le pouvoir de porter le poids de la guerre. Pierre Mauclerc était le seul qui ne fût pas entré dans la pacification ; mais enfin le roi étant parvenu à l’âge de seize ans, la résistance ayant été jusque là onéreuse, Pierre consentit à négocier. Les plénipotentiaires de Henri III et de Louis IX réglèrent, à Saint-Aubin des Cormiers, la trêve qui consomma tous les travaux de Blanche. Cette trêve, conclue pour trois ans avec la clause de la renouveler, fut signée 4 juillet 1231. Philippe de Hurepel en fut nommé conservateur. La reine s’attacha ensuite à contenter par des dons les seigneurs qui l’avaient le mieux servie, et, tranquille à Paris, ou dans les divers domaines royaux, elle administra en paix le royaume.

Cinq années de bonheur s’écoulèrent sous la fin paisible de sa régence ; car nous n’appellerons pas du nom de troubles une reprise d’armes à l’expiration de la trêve de Saint-Aubin, reprise qui fut suivie immédiatement d’un traité de paix définitif, signé à Paris, entre le comte de Bretagne et la reine, et qui mit fin à toutes les guerres que la régente avait eu à soutenir contre les vassaux de la couronne.

Son administration éclairée et vigilante s’étendit à tout, autant que le pouvait la royauté faible encore du Moyen Age ; car trop souvent, dans ce temps de force brutale, où le sang coulait sur de frivoles prétextes, la répression du désordre devenait un autre mal. En 1229, à la fin du carnaval, quelques écoliers de l’Université prirent querelle avec un marchand de vin du faubourg Saint-Marcel. Les bourgeois ayant donné raison au marchand, des ouvriers de leur parti maltraitèrent les écoliers. L’Université se composait alors de quarante-deux mille étudiants de tout âge ; car les hommes faits venaient y suivre des cours, et il s’en trouvait depuis l’âge de quinze ans, jusqu’à l’âge de cinquante ans. La querelle avait eu lieu le lundi gras ; le lendemain les écoliers revinrent en force, faisant main-basse sur tous les cabarets, enfonçant les portes, brisant les tonneaux, et ne jugeant leur vengeance satisfaite que lorsqu’ils eurent frappé tous les bourgeois qu’ils rencontrèrent.

Combat des écoliers
Combat des écoliers
Plainte fut portée à la reine par tout le faubourg Saint-Marcel. Les rois n’avaient point encore de milice réglée, ils attachaient à leur service des hommes de bonne volonté qui, sous le nom de routiers, obéissaient, pour un temps, à celui qui voulait les employer ; mais ces routiers étaient pour la plupart des hommes sans aveu, des vagabonds, qui ne cherchaient que le pillage ; c’est à eux que Blanche confia le soin de la punition : elle leur avait fait donner l’ordre de « châtier les écoliers de l’Université » : ils virent dans les champs une troupe de jeunes gens occupés à se divertir ; sans examen, sans délai, ils les attaquent, en blessent plusieurs, en tuent deux de grande naissance, l’un Flamand, l’autre Normand, et ne s’en vont qu’après avoir dépouillé tous les autres.

Or, il se trouvait que ceux-ci, en congé pour les vacances du carnaval, n’avaient aucune connaissance de ce qui s’était passé au faubourg Saint-Marcel. L’Université était trop jalouse de ses privilèges, pour laisser passer sans réparation un outrage aussi grand : elle déclara qu’elle ne resterait pas dans un lieu où ses écoliers n’étaient pas en sûreté, et, se dispersant, les professeurs emmenèrent leurs écoliers à Angers, à Poitiers, et dans d’autres villes où ils recommencèrent leurs cours. Il fallut la médiation du pape Grégoire IX pour apaiser ce différend. Encore la reine se vit-elle obligée de faire les premières avances pour obtenir le retour de l’Université, qui ne consentit à rentrer à Paris qu’après avoir obtenu réparation des habitants du faubourg Saint-Marcel, où s’était passée la première querelle.

Si l’on excepte cet incident, aucun événement ne vint troubler l’État. Les chroniqueurs ne nous parlent en détail que de l’inquiétude causée à la cour et parmi le peuple par la disparition du clou miraculeux, relique déposée à Saint-Denis, et dont la perte fut pleurée comme un malheur public ; quand, au bout de cinq jours, on eut retrouvé la sainte relique, le roi lui-même voulut la porter processionnellement, et la joie fut égale à la douleur.

Saint Louis avait presque vingt ans ; aucune faute n’était échappée à ses jeunes années ; on citait les traits de sa charité, son aptitude à étudier tout ce qui est utile à un roi ; le temps était venu où il allait tenir les rênes du gouvernement. Pourtant des accusateurs calomnieux lui prêtaient des maîtresses, l’accusant « de s’abandonner avec elles aux plaisirs les plus criminels », écrit dom Bévy dans son Histoire des inaugurations des rois. Quelques personnes se prétendant bien renseignées fournirent amples détails, déclenchant un scandale, tout Paris ne parlant que des orgies du roi. On raconta que Blanche, non seulement approuvait ces désordres, mais encore en était l’instigatrice. Un religieux faisant de vives réprimandes à la reine à ce sujet, s’entendit répondre qu’elle aimerait mieux voir mourir son fils, malgré toute la tendresse qu’elle avait pour lui, que de le voir encourir la disgrâce de son Créateur par un seul péché mortel ; paroles répétées de siècle en siècle à la louange de Blanche de Castille.

Blanche résolut de marier son fils, et envoya des religieux à la recherche de princesses nubiles qui devaient, écrit Guy Breton, remplir deux conditions : être vertueuses et n’être point trop jolies. Blanche, en effet, désirait que le jeune roi ne s’attachât pas excessivement à sa nouvelle épouse et qu’il ne tombât pas, à cause d’un minois trop gentil, dans les pièges de l’amour sensuel, c’est-à-dire dans le péché... La reine craignait en outre qu’une jolie femme ne prît sur le roi trop d’ascendant. Or elle voulait continuer à régner sur le cœur et l’esprit de son fils comme par le passé. Elle jeta les yeux sur Marguerite, l’aînée des quatre filles de Raymond Bérenger IV, comte de Provence. Son ambassadeur Flagens put lui dire ce que déjà la renommée racontait du mérite et de la modestie de la jeune princesse. Un poète provençal ayant composé, en l’honneur de celle-ci, des vers trop passionnés qu’il avait osé lire devant elle, elle s’était montrée sévère et avait demandé à son père l’exil du poète, qui avait été relégué à Hyères (il ne fut rappelé qu’après le mariage de Marguerite). Ce fait, raconté à la cour de France, n’y déplut pas.

Blanche fit faire la demande en mariage par l’archevêque de Sens, Gautier, qui amena Marguerite en France et bénit l’union des époux dans la cathédrale de Sens, le 27 mai 1234. La jeune reine, âgée de treize ans et que Blanche trouvait trop ravissante, avait pris pour devise une guirlande entrelacée de lys et de marguerites, guirlande qui se retrouvait sur l’anneau nuptial, avec ces mots gravés sur la pierre en saphir : Hors Dieu et cest anel, n’ay point aultre amor ! La même devise était répétée sur l’agrafe du manteau royal. Ce mariage mit fin aux malheurs de Raymond, comte de Toulouse, car la reine-mère prit à tâche de le réconcilier à la fois avec Raymond Bérenger, qui lui faisait la guerre, et avec le pape Grégoire IX, qui consentit à rendre à Raymond VII le comtat Venaissin et le marquisat de Provence.

Guy Breton rapporte les surprenantes premières nuits de noces des mariés. Conduite en grande pompe jusqu’à sa chambre, Marguerite de Provence se coucha et attendit son époux avec une impatience non dissimulée. Louis n’étant pas encore là deux heures plus tard, la jeune reine envoya une dame de sa suite s’enquérir de cette absence, qui lui apprit que le roi était à la chapelle, en prière. A l’aube, Louis n’étant pas venu, Marguerite s’endormit en pleurant. Le lendemain soir, nouvelle attente vaine. Le roi priait toujours. Le surlendemain, même chose.

Enfin, le quatrième soir, Louis reçut de Blanche l’autorisation d’aller remplir ses devoirs d’époux : « Allez, dit-elle d’un ton aigre, et songez à votre descendance ! » Puis elle se plaça dans le couloir et attendit en faisant les cent pas. Quand les choses lui semblèrent terminées, elle entra dans la chambre nuptiale. « En voilà assez pour ce soir ! dit-elle. Maintenant, Louis, relevez-vous ! ». Et, sans un mot pour Marguerite, elle ordonna au roi d’aller finir la nuit tout seul dans une pièce voisine.

Blanche vit Marguerite devenir peu à peu une femme éclatante de beauté, cultivée et fort gaie, dont Louis IX était très épris. Cette union fut une des plus heureuses et des plus illustres que célèbrent nos annales : Marguerite de Provence a été la femme respectée et chérie du saint roi ; elle a partagé ses périls ; elle a assisté à ses conseils ; elle s’est instruite à sa vertu et à sa piété ; son courage dans l’adversité a des droits à notre admiration.

L’influence de Blanche de Castille se prolongeait au-delà de sa régence ; dans une occasion où le faible Thibaut se laissait encore entraîner à la révolte, il suffit d’un mot de la reine pour le faire rentrer dans le devoir : « Ah ! comte, lui dit-elle, il est mal à vous de guerroyer contre le roi ; il doit vous souvenir qu’il est venu lui-même pour vous défendre contre vos ennemis ». Le comte répondit : « Ah ! madame, je vous ai dit que ma terre et mon cœur sont à votre commandement, et ne puis faire autrement sinon comme vous voulez » Pierre Mauclerc même se vit forcé de rendre hommage à la reine-mère, et en signant une nouvelle trêve de cinq ans, il s’engagea « à une soumission entière envers le roi, son très cher seigneur, et envers madame Blanche, reine de France ».

La cour de saint Louis, pour être plus sévère que celle de Philippe-Auguste, n’était pas moins splendide. Le mariage de Robert, comte d’Artois, frère du roi, avec Mathilde de Brabant, attira plus de deux cents chevaliers, avec un nombre proportionné d’écuyers et de servants d’armes. A ces fêtes royales, succéda la solennité religieuse qui eut lieu pour la réception de la sainte couronne d’épines qui était alors entre les mains de Baudouin, empereur de Constantinople, et que Louis avait obtenue. C’est un jeudi, 18 août 1239, que le roi, les pieds nus, vêtu d’une simple tunique, alla recevoir la sainte relique à une demi-lieue de Vincennes, au milieu d’un immense concours de peuple, et d’un grand nombre de prélats et de seigneurs qui marchaient la tête découverte et les pieds nus. Le roi et son frère Robert portèrent la précieuse relique, d’abord à Notre-Dame où priaient les reines et le clergé, et de Notre-Dame à la chapelle de Saint-Nicolas, qui depuis, rebâtie et enrichie de dons et d’ornements par les soins de Louis et de sa mère, prit le nom de Sainte-Chapelle.

Douce sécurité ! Heureux règne que celui où les solennités religieuses semblaient être devenues les seules affaires de l’État. Une terreur subite menaça cependant tette paix : le neveu d’Octaï-Khan, Batou, venait de remettre en cendres Moscou et Kiev, de dévaster la Pologne, depuis la Baltique jusqu’à la mer Noire, et on avait vu ses cavaliers courir à travers les plaines de l’Allemagne et de la Hongrie. Dans son effroi, Frédéric II écrivit à tous les rois de l’Europe pour les engager à se réunir à lui, car le péril regardait la chrétienté entière. A la lecture de cette lettre, la reine se jeta dans les bras de Louis IX : « O mon fils ! s’écria-t-elle, voici l’heure où tous les chrétiens vont tomber sous te tranchant du fer !... ». Et le roi de répondre à Blanche en essuyant les larmes de sa mère : « Prends courage, ma mère ; ces Tartares, venus de l’enfer, nous les y renverrons, ou ils nous mettront tous en paradis ».

Mais les conquêtes de Baton et d’Octaï s’arrêtèrent aux rives du Dnièpre, et cette même année 1241, saint Louis, de concert avec sa mère, put s’occuper de soins plus paisibles. Jeanne, comtesse de Toulouse, élevée depuis 1229 sous les yeux de la reine-mère, était fiancée à Alphonse ; la majorité de son frère venue, saint Louis se fit un bonheur de le mettre en possession des états qu’il lui réservait, et tint à cette occasion une magnifique cour plénière à Saumur (juin 1241). C’est après ces fêtes, que le refus que fit le comte de la Marche (Hugues de Lusignan), de prêter hommage au nouveau comte de Poitiers, amena la campagne dans laquelle saint Louis défit, à Taillebourg et à Saintes, le roi Henri III ; on sait aussi quelle fut la modération du roi après la victoire.

Tout ce qui regarde cette expédition (1242), et les deux années qui suivirent, ne laisse paraître le nom de la reine Blanche que dans les actes où son fils s’autorise toujours de l’avis de sa dame et mère chérie, l’illustre reine des François. Ce sont toujours des actes d’équité, une médiation, un règlement utile. Ces éloges sont dus à Blanche de Castille ; mais il faut également rapporter ce que nous dit le bon sénéchal Joinville de son inquiète surveillance sur le couple royal.

Les hostilités entre Blanche et Marguerite prirent une véritable ampleur cette même année, à la naissance d’une seconde fille, Isabelle. Jalouse du cœur de son fils, la reine-mère avait dès leur mariage mis un soin étrange à empêcher les époux d’être ensemble. C’est en se cachant de sa mère, que saint Louis pouvait voir sa femme ; quand la sévère Blanche les surprenait : « Que faites-vous ? disait-elle à son fils, vous employez mal le temps, sortez ! » et le roi, accoutumé à obéir aux moindres désirs de sa mère, n’alléguait ni sa puissance ni son autorité : il sortait ; mais, pour tromper cette surveillance importune, il avait accoutumé un petit chien à l’avertir quand la reine-mère arrivait, et dès qu’il entendait le chien japper, il se retirait.

Le lieu qu’il préférait habiter était son hôtel de Pontoise, parce que là sa chambre était au-dessus de celle de Marguerite, et toutes deux éloignées de l’appartement de la reine-mère. Des officiers annonçaient, par un bruit de verges, l’arrivée de Blanche, et le roi avait ordinairement le temps de remonter dans son appartement avant d’être surpris ; mais un jour, écrit Joinville, la reine-mère entra subitement, et trouvant le roi assis auprès du lit, les deux mains de la reine dans les siennes, elle se montra fort courroucée, et ordonna à son fils de se retirer ; la jeune reine alors fondit en larmes : « Ah ! s’écria-t-elle, ne me laissera-t-on voir mon seigneur ni en la vie ni en la mort ? » et elle s’évanouit. Le roi rentra aussitôt, plein d’émotion ; car en entendant la voix de la reine et en la voyant retomber sur ses oreillers, il crut qu’elle allait mourir. Il la consola, et, dit l’historien, « on eut bien de la peine à la remettre en point ».

Le sire de Joinville peint, avec la même naïveté, ces troubles entre Blanche et Marguerite, la déférence, la tendresse de Louis pour toutes deux, et les sentiments de droiture de la jeune reine qui, sans aimer sa belle-mère, rendait hommage à ses talents, et respectait l’amour que son fils lui portait. Louis, de son côté, avait pour Marguerite une tendresse véritable, et lui faisait rendre, en toute occasion, ce qu’on devait à son rang. Lorsqu’elle l’eut rendu père (par la naissance de Louis, son fils aîné, le 24 février 1244), il donna des fêtes et reçut avec de grands honneurs la comtesse Béatrice de Savoie, mère de Marguerite, venue de Provence pour assister aux couches de sa fille. Béatrice passa l’été tout entier à la cour de France, et se trouva si bien de l’accueil qu’elle y reçut, que les fêtes données par saint Louis à la comtesse devinrent pour Henri III d’Angleterre un motif d’émulation ; et quand il reçut sa belle-mère à son tour (car il avait épousé une sœur de Marguerite), il se crut obligé à lui rendre les mêmes honneurs ; mais il le fit sans mesure, et les dépenses qui en résultèrent déplurent aux Anglais.

Le temps devait bientôt venir où Blanche de Castille allait entrer dans une seconde régence, temps de douloureuses épreuves pour son cœur maternel. La santé du roi avait beaucoup souffert depuis l’expédition du Poitou ; dans les premiers jours de l’Avent (1244), il fut atteint d’une maladie qui le mit aux portes du tombeau. Les deux reines, en prières autour de son lit, demandaient à Dieu sa guérison, et, dans toute la France, les églises se remplissaient d’une affluence éplorée qui demandait au Seigneur la vie d’un si bon roi, rapporte Guillaume de Nangis. On avait découvert toutes les châsses, et placé les corps des saints sur les autels, « pour ce que le peuple, qui n’a pas accoutumé à les voir hors de leurs caveaux, priât plus dévotement Notre-Seigneur pour le roi », écrit le chroniqueur.

Tant de prières, cependant, n’avaient pas paru exaucées ; tout espoir semblait perdu : « Il fut, si, comme il le disoit, raconte Joinville, à tel méchef, que l’une des dames qui le gardoient lui vouloient traire [tirer] le drap sur le visage, et disoit qu’il étoit mort ; et une autre dame qui étoit à l’autre part du lit, ne le souffrit mie, aimais [mais] disoit qu’il avoit encore l’âme au corps. Comme il ouït le discors [discord, dispute] de ces deux dames, Notre-Seigneur opéra en lui, et lui envoya santé tantôt, car il ne pouvoit parler. Sitôt qu’il fut en état, il requit qu’on lui donnât la croix, et ainsi fit-on. Lors la reine, sa mère, ouïr que la parole lui étoit revenue, et elle en fit si grande joie comme plus elle put ». Le roi lui apprit alors que, tandis qu’on le tenait pour mort il avait conservé toute sa connaissance, et que dans le fond de son cœur, il avait promis à Dieu de se croiser si la santé lui était rendue.

Mais la reine-mère se sentit presque défaillir à cette nouvelle, « et quand elle sut qu’il s’étoit croisé, continue Joinville, ainsi, comme lui-même le contoit, elle mena aussi grand deuil comme si elle le vit mort ». Elle embrassa les genoux de son fils, et le supplia avec larmes de renoncer à ce projet : « Dieu ne peut demander que tu quittes ton peuple ; c’est dans la faiblesse de ton mal que tu as fait ce vœu dont l’Église peut te relever ». Mais le roi persista dans son dessein. Les souffrances de ses frères opprimés en Orient, appelaient toute sa sollicitude vers leur délivrance. « J’ai promis au Seigneur, disait-il, et dès l’heure même je me suis senti guéri ; je ne puis manquer à mon Seigneur ».

L’évêque de Paris s’approcha de son lit, il lui parla des besoins de son peuple, des difficultés de l’entreprise, et essaya de rassurer sa conscience en lui disant : « Cher sire, le vœu que vous avez fait, comment vous engageroit-il, puisque vous étiez comme mort et anéanti dans la maladie et la souffrance, lorsque, sans le savoir, vous le formâtes. - Je l’ai fait dans mon cœur sans prononciation de parole, mais de mon libre consentement », répondit le roi. Il fallut céder à une volonté si formelle ; mais la reine-mère n’eut plus un moment de bonheur.

Avant son départ, Louis célébra en 1246 le mariage de son frère, Charles, comte d’Anjou, avec Béatrice de Provence, la quatrième fille de Raymond Bérenger IV. Béatrice, reconnue par le testament de son père (mort l’année précédente) seule héritière de la Provence, donnait cette riche contrée au frère de saint Louis. L’habileté de Blanche concourut encore à cette alliance : « Jà furent présents à son mariage la mère à la demoiselle et ses nobles oncles... Je ne saurois vous dire ni raconter l’honneur, la joie, ni la fête que l’on fit aux noces... Le jour de la Pentecôte en suivant, le roi tint grand cour de barons et de chevaliers et d’autres gens, au château de Melun sur Seine, fit son frère Charles chevalier, et lui donna le comté d’Anjou et du Maine ».

Le temps s’écoulait, près de quatre ans s’étaient écoulés depuis le jour où Louis avait prononcé son vœu ; la reine-mère essaya encore de le détourner de sa résolution ; elle lui représentait la faiblesse de santé, elle le suppliait de ne point la laisser chargée de nouveau du soin de l’État. L’évêque de Paris la secondait : « Ce vœu que vous avez fait, répétait-il au roi, ne peut être valable ; votre esprit était absorbé par le mal quand vous l’avez formé. - Eh bien, dit un jour saint Louis d’une voix ferme, puisque vous croyez que je n’étais pas en moi-même quand j’ai prononcé ce vœu, voilà ma croix : je vous la rends. Mais à présent vous ne pouvez nier que je ne sois dans la pleine jouissance de mes facultés ; rendez-moi donc cette croix, car celui qui sait toutes choses sait qu’aucun aliment n’entrera dans ma bouche jusqu’à ce que j’aie été de nouveau marqué de son signe ». On était à la fin de 1247.

Embarquement de Saint-Louis pour la croisade en 1248
Embarquement de Saint-Louis pour la croisade en 1248
Le 12 juin 1248, premier vendredi après la Pentecôte, les préparatifs militaires achevés, les affaires du royaume réglées, tous les seigneurs ayant prêté serment de fidélité, « foi et loyauté au roi et à ses enfants, si aucune chose advenoit dans ce voyage », le roi, entouré de ses frères, alla à Saint-Denis prendre le bourdon, signe du pèlerin ; il emporta l’oriflamme sacrée, se recommanda, lui, son entreprise, et tous les siens, aux prières des religieux, et, dans un équipage solennel et pieux, le cœur plein d’une joie paisible, dans le sentiment qu’il accomplissait un grand devoir, mais accompagné des larmes de tous ceux qui restaient, Louis quitta Paris avec les deux reines.

De grandes processions « le convoyèrent jusqu’au bourg Saint-Antoine. De celui jour en avant, dit Joinville, il ne voulut plus vêtir robe d’écarlate, ni de brunette, ni de vair : plutôt vêtait robe de camelin de noire couleur ou de pers [bleu foncé], et il n’eut plus éperons d’or, ni étriers, ni selle dorée, mais simples choses blanches voulut avoir et user dès lors pour sa chevauchure ». Le bon roi cheminait lentement, en la compagnie de sa mère dont la crainte de voir partir son fils en croisade n’avait d’égale que la joie d’un retour aux affaires. Après avoir traversé Corbeil, Saint-Benoît-sur-Loire et Pontigny, le pieux cortège arriva à Cluny, et c’est là qu’eut lieu la séparation. Blanche était tombée dans les bras de son fils, en versant un torrent de larmes ; elle se tenait pour assurée de ne pas le revoir. Il fallut se dire adieu ; et tandis que le roi continuait sa route vers le sud avec la reine Marguerite, Blanche retourna tristement à Paris, où l’attendait son fils Alphonse, qui devait rester quelques mois avec elle, pour consoler sa douleur et l’aider à porter le poids des affaires.

Louis IX avait en effet remis à sa mère le gouvernement du royaume avec les pleins pouvoirs, mais avait emporté avec lui le sceau royal, interdisant ainsi toute décision importante. Les lettres patentes datées de Corbeil, au moment du départ du roi, donnaient à la reine plein pouvoir « de distribuer, instituer, déposer, de recevoir les hommages des prélats et des barons, de conférer les dignités et bénéfices, etc. » Ce pouvoir royal était tel, qu’au mois de mai 1249, on donna cours à une nouvelle monnaie qui, sous le nom de Reine d’or, représentait Blanche tenant une couronne.

Blanche de Castille gouverna sans inquiétude, défendant les possessions poitevines et l’héritage toulousain. Lorsque le vaisseau portant la nouvelle de la prise de Damiette qui avait eu lieu le 6 juin 1249 arriva en France, ce fut une joie immense : le jour, des chants religieux dans les églises ; le soir, des illuminations dans toutes les rues ; la gaieté, la confiance, la persuasion que le roi protégé de Dieu relèverait la sainte cité, avaient changé l’aspect de toutes les villes qui, depuis le départ du roi, flottaient entre la crainte et l’espérance.

Mais la nouvelle de la capture du roi de France (survenue le 7 avril 1250 à Mansourah) arriva à son tour. La douleur rendit Blanche injuste, car elle accusa le premier courrier d’imposture, et permit qu’il fût pendu ; mais bientôt la vérité se confirmant, la douleur de Blanche devint celle de toute la chrétienté. Alphonse, frère du roi, prit la croix pour aller au secours de Louis ; Blanche mit tout en œuvre pour procurer à son fils des secours d’hommes et d’argent. Un homme dont le nom n’est pas connu, mais qu’on dit Hongrois d’origine et qui se fit appeler Jacob, se dit inspiré, et apparut au peuple sous les dehors de la piété. Ses paroles éloquentes assemblèrent autour de lui les bergers et les laboureurs : « Dieu a été offensé du luxe des prélats, de l’orgueil des chevaliers, et il lui a plu choisir les plus humbles sur la terre pour confondre les plus forts ; c’est pourquoi la Vierge elle-même est apparue à son serviteur (c’était ce même Jacob), et lui a commandé d’appeler à lui les bergers qui délivreront le roi de la captivité, et les lieux saints de la domination sarrasine ».

Cette imposture trouva créance ; on répétait, sur toute la terre de France, que le saint homme avait reçu de la Vierge une lettre qu’il tenait toujours enfermée dans sa main droite ; les bruits populaires enchérirent les uns sur les autres, et les Pastoureaux en foule se pressèrent autour de Jacob. Blanche crut pouvoir tirer parti de ce dévouement ; il ne lui semblait pas impossible que Dieu daignât sauver son fils par un miracle ; elle laissa agir le zèle des Pastoureaux, mais bientôt elle apprit que des bandes d’enfants qui s’étaient jointe à eux avaient péri de fatigue et de misère, et que les Pastoureaux commençaient leur mission par des désordres affreux.

Ce n’étaient plus de simples bergers, c’étaient les ribauds et les vagabonds qui s’assemblaient pour cette nouvelle croisade, et leurs apôtres précisaient des doctrines incendiaires et hérétiques. A Orléans, l’un d’eux s’étant mis à prêcher, un étudiant l’apostropha en lui disant : « Tais-toi, menteur, hérétique et méchant, tu trompes ne peuple et tu as menti par la gorge ». Ce fut le signal d’un massacre : un ribaud frappa de sa hache le malheureux étudiant ; les Pastoureaux coururent aux prêtres et en massacrèrent vingt-cinq. Une excommunication lancée à la fois sur tous les Pastoureaux arrêta l’élan des populations ; leur chef fut tué à Paris au milieu d’une prédication et la reste se dissipa.

Cependant, on avait appris promptement la délivrance du roi ; Blanche n’en était pas restée moins empressée de lui envoyer ce qu’elle put de secours à Césarée où il était. Elle vit avec douleur que, pendant ce temps, le pape Innocent IV, tout entier à son inimitié contre la maison de Souabe, faisait prêcher une croisade contre Conrad, successeur de Frédéric II ; c’est avec empressement qu’elle accueillit la demande des seigneurs français, qui la prièrent de confisquer les biens de ceux qui s’enrôleraient dans cette guerre ; elle rendit cette ordonnance pour ses domaines, et les principaux seigneurs en firent autant pour leurs fiefs ; pas un Français ne prit part à la guerre contre l’Allemagne, mais saint Louis n’en vit presque aucun accourir en Palestine. Parmi les bonnes gens de la campagne que les paroles de Jacob avaient séduits, il s’en serait trouvé que la simplicité de leur zèle aurait conduite auprès de leur roi ; mais il leur manquait une direction.

La fermeté prudente et vigilante de Blanche, qui formait le trait le plus remarquable de son caractère, ne connaissait pas d’obstacle ; en 1252, la reine est avertie que les habitants de la commune de Châtenay, n’ayant pas acquitté leurs redevances envers le chapitre de Notre-Dame dont ils relevaient, ont tous été enfermés dans la prison du chapitre près le cloître Notre-Dame ; on lui dit que les cachots sont si étroits, la nourriture si malsaine, et la multitude de prisonniers si grande, que plusieurs ont péri faute d’air et d’aliments. La reine, émue à la pensée de leurs souffrances, envoie prier les religieux du Chapitre de relâcher les victimes sur sa parole royale ; mais le Chapitre répond « que personne n’avoit rien à voir sur ses sujets » ; et, comme pour combler l’injustice et l’insolence, il fait enlever les femmes et les enfants des prisonniers, il les entasse avec leurs pères et leurs époux dans ces cachots fétides, où la place et l’air manquaient déjà avant leur arrivée.

Blanche de Castille délivre les serfs de Châtenay
Blanche de Castille délivre
les serfs de Châtenay
A cette nouvelle la reine, entourée de ses gardes, accourt à la prison du Chapitre et ordonne de l’ouvrir ; et comme la crainte de l’excommunication rendait ses serviteurs incertains et timides, elle-même, de la canne d’ivoire qu’elle portait, donna le premier coup. Alors, au milieu des cris d’enthousiasme, c’est à qui disputera de zèle pour achever son œuvre. Les prisons sont ouvertes ; les prisonniers se précipitent aux genoux de la reine, et la supplient de les prendre sous sa protection, pour achever ce qu’elle avait commencé, car il fallait les soustraire à la vengeance du Chapitre. Blanche remplit tous leurs vœux, en contraignant le Chapitre à reconnaître moyennant une redevance l’affranchissement de toutes les terres de Châtenay.

Blanche s’affligeait de l’absence de son fils ; le retour d’Alphonse, comte de Poitiers et de Toulouse, de Charles, comte d’Anjou, ne pouvait la consoler ni de la mort de Robert d’Artois, tué à la Mansourah, ni de l’éloignement du roi ; elle tenait d’une main habile les rênes de l’État, qu’elle voulait remettre à saint Louis comme il le lui avait laissé, mais elle craignait de ne plus le revoir. Toujours ferme, elle sut refuser à Henri III le passage par la Normandie, que ce prince lui demandait pour aller réprimer les troubles de ses provinces de France ; ce refus de la régente préserva les peuples des désordres qui accompagnent la route des armées et qui, au Moyen Age surtout, étaient redoutables.

Ce fut à peu près le dernier acte important de l’administration de Blanche de Castille. Elle fut surprise à Melun d’une fièvre violente, qui lui fit juger que sa dernière heure était venue : il fallut la transporter à Paris. Là elle reçut les derniers sacrements des mains de l’archevêque de Paris ; elle se fit coucher sur un lit de cendres, voulut, selon un usage pieux de ce temps, recevoir l’habit religieux que lui donna l’abbesse de Maubuisson, et, après avoir langui cinq ou six jours, elle mourut le 27 novembre 1252.

Le sire de Joinville raconte ainsi la douleur du roi. « Si grand deuil mena, dit le sénéchal, que de deux jours on ne put oncques parler à lui. Après ce, m’envoya quérir par un valet de sa chambre, là où il étoit tout seul ; quand il me vit, il étendit ses bras et me dit : Ah ! sénéchal, j’ai perdu ma mère ! - Sire, je ne m’en émerveille pas, fis-je, que à mourir avoit-elle, mais je m’émerveille que vous, qui êtes un sage homme, avez mené si grand deuil ; car vous savez que le Sage dit que mésaise que l’homme ait au cœur ne lui doit parer au visage. Car celui qui le fait en fait joyeux ses ennemis et en fait tristes ses amis. Moult de beaux services en fit faire Outremer, et après envoya en France un sommier chargé de lettres de prières aux églises, pour ce qu’elles priassent pour elle. Madame Marie de Vertus, moult bonne dame, et moult sainte femme, me vint dire que la reine [Marguerite] menoit moult grand deuil, et me pria que j’allasse vers elle pour la réconforter. Et quand je vins là je trouvai qu’elle pleuroit, et je lui dis que vrai dit celui qui dit que l’on ne doit femme croire à pleurer ; car c’étoit la femme que plus vous haïssiez, lui dis-je, et vous en menez tel deuil ! et elle me dit que ce n’étoit pas pour elle qu’elle pleuroit, mais pour le mésaise que le roi avoit, et pour sa fille (qui puis fut reine de Navarre), qui étoit demeurée seule en la garde des hommes ».

Ce deuil, si profond et si vrai, ne fut point tel que saint Louis ne donnât l’exemple de la plus haute résignation. Son premier mouvement en apprenant son malheur avait été de se jeter à genoux, en s’écriant : « Seigneur mon Dieu, que votre volonté soit faite ! Vous savez que je n’ai jamais aimé aucune créature plus que cette mère qui étoit si aimable, et il me sembloit qu’elle en étoit digne ; je vous rends grâce, ô mon Dieu ! de me l’avoir conservée si longtemps, et je me soumets à votre volonté ! » Puis, se relevant et demeurant avec son aumônier, il voulut dire à haute voix, au milieu des larmes qui altéraient sa parole, l’office des morts pour le repos de l’âme de sa mère, « et, dit le religieux à qui on doit cette relation, il n’en omit pas un verset ». Après trois jours donnés à sa douleur, il fit faire les préparatifs du départ.

Blanche fut inhumée à l’abbaye de Maubuisson, revêtue des vêtements royaux par dessus l’habit religieux, portée à visage découvert sur un trône d’or soutenu par les premiers seigneurs de la cour. Le tombeau, érigé au milieu du chœur, portait une inscription en huit vers latins. La reine avait fondé cette abbaye en 1241. Une charte de la même année atteste qu’elle a bâti ce monastère de filles de l’ordre de Cîteaux, afin d’y faire prier pour l’âme du roi Alphonse, son père, de la reine de Castille, Aliénor d’Angleterre, sa mère, et de Louis VIII, son époux.

Quatre de ses enfants survécurent à Blanche : saint Louis ; Alphonse, comte de Poitiers, qui lui dut son mariage avec l’héritière de Toulouse, Jeanne, et qui mourut au retour de la dernière croisade, en 1271 ; Charles, duc d’Anjou, devenu, par sa femme Béatrice, comte de Provence ; Isabelle, qui fonda l’abbaye de Longchamp.




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