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Charles Baudelaire : colère contre projet de monument. Correspondance avec Alfred de Vigny. Candidature à l'Académie française - Histoire de France et Patrimoine


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Personnages : biographies

Vie, oeuvre, biographies de personnages ayant marqué l’Histoire de France (écrivains, hommes politiques, inventeurs, scientifiques...)


Colère contre un projet de monument
en l’honneur de Charles Baudelaire et
conseils avisés d’Alfred de Vigny
(D’après « Annales politiques et littéraires », paru en 1901)
Publié / Mis à jour le lundi 7 janvier 2013, par LA RÉDACTION


 
 
 
Protestant en 1900 et au nom de la morale contre l’idée d’élever un monument en l’honneur de Charles Baudelaire, les adversaires du projet lui reconnaissaient cependant un art certain, et l’académicien Anatole France explique l’année suivante combien derrière le poète maudit se cache un véritable chrétien, avant de nous rapporter l’existence d’une piquante correspondance entre l’auteur des Fleurs du Mal, qui envisageait d’entrer à l’Académie, et Alfred de Vigny

L’idée d’élever un monument à Baudelaire souleva, en 1900, des colères inattendues, rappelle Anatole France. La querelle, il est vrai, ne fît tant de bruit que parce qu’elle éclatait dans le silence de l’été. Mais on put craindre un instant de voir s’allumer une guerre. Les adversaires du projet ne niaient pas tout à fait le mérite du poète. Ils reconnaissaient, contraints et de mauvais gré, qu’il ne fut point sans art, et lui accordaient un certain talent dont il fit, selon eux, un mauvais usage.

Charles Baudelaire
Charles Baudelaire
C’est au nom de la morale plutôt que du goût qu’ils protestaient contre les honneurs rendus à sa mémoire, contre le bronze qu’on lui préparait et qu’on eût mieux employé, d’après eux, à immortaliser les images de la vertu – ou de la puissance. Brunetière, le premier, avait poussé l’attaque avec sa raideur coutumière.

Pourtant, je ne vois pas bien ce qu’on reproche à l’auteur des Fleurs du Mal, avance l’académicien. Sans prétendre trouver dans ses poèmes un corps de doctrine et vouloir en extraire une éthique, on y peut suivre des tendances, y deviner un sentiment. Or, ce sentiment est chrétien, ces tendances sont rigoureusement catholiques, et le poète s’y fait volontiers théologien. Il n’est point excessif de dire que Baudelaire fut, après Brébeuf, après le Corneille de l’Imitation, et Godeau, et J.-B. Rousseau, le dernier en date des poètes spirituels. Ceux de ses contemporains qui avaient le plus de culture et de réflexion ne s’y trompèrent point.

Un grand homme obscur, qui laissa dans les brasseries du quartier Latin le souvenir d’une éloquence digne de la chaire et d’une barbe philosophique, Dulamon, nourri de saint Thomas, avait reconnu des premiers la concordance de la philosophie de Baudelaire et de la théologie chrétienne. Il se nourrissait et se délectait des Fleurs du Mal comme d’un petit manuel à l’usage des pénitents. Il y trouvait cet enseignement orthodoxe que l’homme déchu est la proie du mal et que « les sources de son être ont été corrompues, le corps par la sensualité, l’âme par la curiosité indiscrète et l’orgueil ».

Barbey d’Aurevilly, qui fut le dernier mousquetaire de l’Eglise, flaira aussi le christianisme pimenté du poète ; il voyait bien que Baudelaire avait peint, à l’exemple des vieux casuistes, le monde de la Chute. Une croyance intime et profonde au péché originel est le fondement de cette inspiration que le mal emplit tout entière, et qui ne conçoit le salut et le rachat que dans la douleur.

Je fais paraître que Baudelaire était chrétien et que sa morale est celle des docteurs, poursuit Anatole France. Je n’irai pas jusqu’à le faire bon chrétien et j’accorde que ce poète mit à peindre le vice une complaisance qui passe les besoins de l’édification, qu’il goûta à l’excès les délices du péché et qu’il laissa percer une joie diabolique à découvrir des crimes rares. Baudelaire n’est pas un de ces esprits unis, limpides, transparents, qui rassurent. Il a des démons inquiétants. Je ne dis pas que ce fut une âme apostolique.

Et je veux bien qu’il se trouve de l’immoralité dans sa morale. Du reste, il n’y eut jamais au monde un poète moral : en tout cas, ce ne fut ni Virgile, ni Shakespeare, ni Racine, ni aucun de ceux que l’humanité honore comme les interprètes de ses passions et les révélateurs de ses secrets. Ceux-là furent, en morale, indifférents comme la nature dont ils sont les voix.

Un vieux janséniste, M. Barbier d’Aucour, professait, au dix-septième siècle, que tous les poètes sont des empoisonneurs publics. Racine, qui avait des scrupules religieux quand il ne faisait point de tragédies, répondit, avec amertume, qu’on peut être poète sans offenser les âmes. Mais M. d’Aucour lui répliqua avec finesse : « On vous fâche, monsieur, quand on vous dit que votre Muse est une empoisonneuse. On vous fâcherait bien davantage en vous disant qu’elle est une innocente. » La poésie de Baudelaire n’est pas plus immorale qu’une autre, écrit encore Anatole France. Mais elle n’est point faite pour les âmes jeunes et simples, pour le public, pour le grand jour et le grand air. Elle est secrète et veut des connaisseurs savants et délicats, pour la goûter dans une chambre close.

Je trouve, dans un curieux petit livre publié en 1872 par M. Etienne Charavay sous ce titre : A. de Vigny et Charles Baudelaire candidats à l’Académie française, le récit des relations qui s’établirent entre les deux poètes, lorsque l’auteur des Fleurs du Mal s’avisa de briguer le fauteuil de Lacordaire. Il y a là quelques historiettes amusantes, et, si l’on veut, instructives. Mon lecteur s’y plaira sans doute. Le petit livre de M. Charavay, imprimé pour les bibliophiles, est devenu fort rare, et c’est de l’anecdote, au vrai sens du mot, qu’on va lire.

Donc, à la fin de l’année 1861, deux fauteuils vaquaient à l’Académie française : celui de Scribe, mort le 20 février, et celui de Lacordaire, mort le 21 novembre. Les compétiteurs étaient nombreux : MM. Autran, Camille Doucet, Belmontet, Jules Lacroix, Gozlan, Geruzez, Cuvillier-Fleury. Mazères, Octave Feuillet, Léon Halévy, le prince Albert de Broglie et le comte Louis de Carné avaient déjà pris rang, quand M. Villemain, secrétaire perpétuel, reçut la lettre d’un nouveau candidat ; elle était signée Charles Baudelaire. Baudelaire avait alors quarante ans.

Ses Fleurs du Mal étaient publiées depuis quatre ans environ. L’Académie ne connaissait ni l’homme ni l’œuvre. Seul, Sainte-Beuve, dont la curiosité demeurait toujours éveillée, avait quelques nouvelles de ce poète et de cette poésie. Il avait attiré Baudelaire dans sa petite maison de la rue du Montparnasse et l’y avait plus d’une fois retenu à dîner. Mais Sainte-Beuve, dont l’autorité était grande sur le public lettré, n’avait pas d’influence à l’Académie, où il n’allait plus guère.

Baudelaire commença ses visites. Il fut bien accueilli par Lamartine et M. de Sacy, traité avec mépris par Villemain et véhémentement soupçonné de romantisme par M. Viennet. Pourtant, le vieillard d’Arbogast éprouva quelque sympathie pour le visiteur en apprenant qu’il souffrait comme lui de névralgies. C’est avec assez de douceur qu’il demanda à quel genre appartenaient ses productions poétiques. On ignore quel genre nouveau indiqua l’auteur des Fleurs du Mal, mais on sait que M. Viennet lui répondit, en secouant la tête : « Il n’y a guère que cinq genres, monsieur : la tragédie, la comédie, la poésie épique, la satire et la poésie fugitive, qui comprend la fable, où j’excelle. »

Baudelaire avait quelque respect pour le talent d’Alfred de Vigny. Apprenant que le grand poète était alors très malade et retenu par de cruelles douleurs dans son appartement de la rue des Ecuries-d’Artois, il lui écrivit la lettre que voici :

« Monsieur,
Pendant de bien nombreuses années, j’ai désiré de vous être présenté, comme à un de nos plus chers maîtres. Ma candidature à l’Académie française me fournissait un prétexte pour me présenter moi-même chez vous dans ces derniers jours. Seulement, j’ai appris votre état de souffrance, et j’ai cru devoir m’abstenir par discrétion. Hier, cependant, M. Patin m’a dit que vous éprouviez une amélioration sensible, et alors je me suis décidé à venir vous fatiguer quelques minutes de ma personne.

Alfred de Vigny
Alfred de Vigny
« Je vous en prie vivement, congédiez-moi tout de suite et sans cérémonie, si vous craignez qu’une visite, si brève qu’elle soit, ne vous fatigue, fût-ce celle d’un de vos plus fervents et dévoués admirateurs. CHARLES BAUDELAIRE »

Alfred de Vigny, bien que dévoré par le cancer dont il devait bientôt mourir, pria le candidat de venir et l’accueillit avec une bonté dont Baudelaire (c’est lui-même qui le confesse), fut « tout étourdi ». Mais il avoua ne pas connaître les Fleurs du Mal et il pria l’auteur de les lui envoyer. Cependant, Baudelaire n’avait pas indiqué expressément encore celui des deux fauteuils auquel il prétendait. Il pensa avec raison que si le poète condamné des Fleurs du Mal se portait à la place du moine de Sorèze, l’effet serait plus singulier et plus étonnant. Et, comme il était très artiste, il caressa ce contraste. Toutefois, avant d’agir, il demanda son avis à M. de Vigny qui, peu porté par tempérament et par état à sentir la plaisanterie, lui répondit gravement en ces termes :

« Lundi, 27 janvier 2862.
Depuis le 30 décembre, monsieur, j’ai été très souffrant et presque toujours au lit. Là je vous ai lu et relu, et j’ai besoin de vous dire combien de ces Fleurs sont pour moi des Fleurs de bien et me charment. Combien aussi je vous trouve injuste envers le bouquet souvent si délicieusement parfumé des printanières odeurs, pour lui avoir imposé ce titre indigne de lui, et combien je vous en veux de l’avoir empoisonné par je ne sais quelles émanations du cimetière d’Hamlet. Si votre santé vous permet de venir voir comment je m’y prends pour cacher les blessures de la mienne, venez mercredi 29, à quatre heures. Vous saurez, vous verrez, vous toucherez comment je vous ai lu ; mais ce que vous ne saurez pas, c’est avec quel plaisir je lis à d’autres, à des poètes, les véritables beautés de vos vers encore trop peu appréciés et trop légèrement jugés.

« Vous m’aviez dit que votre lettre officiellement académique était envoyée ; c’était, à mes yeux, une faute, et je vous l’ai dit, mais elle était irréparable. Je me résignais à vous voir égaré dans le labyrinthe. A présent que vous m’écrivez que ce n’est qu’un projet, je vous conseille de ne pas écrire un mot qui ait pour but de vous faire inscrire comme candidat à aucun des fauteuils vacants. J’aurai le temps de vous en dire les raisons très sérieuses et vous les comprendrez. On se méprend presque toujours sur soi. Sans vous connaître encore, il me semble qu’en beaucoup de choses, vous ne vous prenez pas assez au sérieux vous-même. Ne jetez pas ainsi au hasard votre nom, votre rare talent, vos actions, vos lettres et vos propos ; et surtout venite ad me. ALFRED DE VIGNY »

Il est douteux que l’auteur de cette lettre ait compris le sens profond et le caractère original de la poésie de Baudelaire, enchaîne Anatole France, et, quand il parle de ces Fleurs du Mal, qui sont des fleurs de bien, on peut trouver que le compliment est un peu fade. Mais comment ne pas admirer la douce gravité, la bienveillance sérieuse avec laquelle le poète mourant donne à son jeune confrère des conseils de prudence et de dignité morale ?

Baudelaire suivit ces excellents conseils et retira sa candidature. Sensible à l’accueil favorable qu’il avait reçu, il écrivit à M. de Vigny des lettres pleines de déférence et de gratitude. Une de ces lettres est assez singulière pour valoir d’être citée :

« Monsieur,
Je vous ai vu souffrir et j’y pense souvent. Un de mes amis, dont l’estomac est dans un état fort triste, m’a dit que X..., le pâtissier anglais dont la maison fait le coin de la rue N... et de la rue N..., fait des gelées de viande combinées avec un vin très chaud, madère ou xérès sans doute, que les estomacs les plus désolés digèrent facilement et avec plaisir. C’est une espèce de confiture de viande au vin, plus substantielle et nourrissante qu’un repas composé. J’ai présumé que ce document méritait de vous être transmis. Votre tout dévoué, CHARLES BAUDELAIRE. »

Nous devrions être touchés de cette lettre dans laquelle Baudelaire se montre si attentif à faire prendre au maître des gelées combinées avec un vin très chaud, poursuit notre académicien. Pourtant, si l’on songe qu’Alfred de Vigny était alors atteint d’un cancer à l’estomac, on ne peut s’empêcher de prêter, je ne sais trop pourquoi, à ces prescriptions culinaires si curieusement énoncées, un sens ironique et cruel. C’est faire injure à Baudelaire, sans aucun doute. Mais il s’est acquis de son vivant un tel renom de satanisme, qu’en le voyant offrir de la gelée à un malade, on soupçonne tout de suite en cette charité des intentions infernales.

Vigny mourut l’année suivante. Que tout cela est loin de nous et que des histoires de l’an 1862 paraissent anciennes ! Mais elles n’en sont pas moins curieuses.




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