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Jeanne d'Arc, récit actions de la Pucelle par Jules Quicherat, historien, historiographie johannique - Histoire de France et Patrimoine


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Personnages : biographies

Vie, oeuvre, biographies de personnages ayant marqué l’Histoire de France (écrivains, hommes politiques, inventeurs, scientifiques...)


Jeanne d’Arc par Jules Quicherat,
qui rassemble au XIXe siècle
l’historiographie de la Pucelle
(D’après « Revue historique », paru en 1877)
Publié / Mis à jour le mercredi 7 décembre 2011, par LA RÉDACTION


 
 
 
Premier historien rassemblant au milieu du XIXe siècle de manière quasi-exhaustive l’historiographie johannique, cependant que nombre d’écrits avaient été produits depuis le XVe siècle, Jules Quicherat profite en 1877 de l’occasion offerte par la mise au jour d’un récit des actions de la Pucelle depuis son arrivée à la cour de Charles VII jusqu’à sa mort, pour faire le point sur les éléments dont on dispose alors concernant l’épopée de Jeanne d’Arc

Lorsque je publiai à la suite des procès de Jeanne d’Arc le recueil des témoignages rendus sur elle au XVe siècle, écrit Jules Quicherat – grande figure de l’archéologie française et auteur du Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc en 5 volumes, 1841-1849 –, j’espérais que le temps amènerait la découverte de documents nouveaux et que l’on arriverait à combler en partie, sinon en totalité, les lacunes que présentait encore cette merveilleuse histoire, ajoutant que malgré l’intérêt toujours croissant qui s’est attaché au personnage et l’éveil donné à tous ceux qui compulsent les archives et les manuscrits, malgré tant de recherches accomplies de tous côtés pour l’avancement de l’histoire du Moyen Age, ce qui s’est produit sur la Pucelle depuis le milieu du XIXe siècle se borne à trois ou quatre indications de valeur.

Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc, par Jules Quicherat
Procès de condamnation et de réhabilitation
de Jeanne d’Arc
, par Jules Quicherat
Notre historien rapporte la découverte d’un extrait fait au XVIe siècle de l’un des registres depuis longtemps détruits de l’Hôtel de Ville de La Rochelle : Extrait de la matricule des maires, eschevins de la ville de La Rochelle, contenue au Livre Noir estant en parchemin, dans lequel sont incérez les choses qui sont survenues de remarque et dignes de mesmoire en chacune mairie, commencent en l’an mil cent quatre-vingt dix-neuf, maire Robert de Montmiral. Le sujet du morceau est un récit des actions de la Pucelle depuis son arrivée à la cour de Charles VII jusqu’à sa mort. Il ne faut pas s’attendre à y trouver une histoire suivie. Beaucoup de faits importants ne sont que mentionnés ; d’autres ont été passés sous silence ; mais plusieurs points sont traités avec une véritable ampleur et présentent des détails tout à fait nouveaux.

Il n’y a pas de doute possible au sujet de l’auteur. Ce fut le greffier de l’Hôtel de Ville de La Rochelle en exercice pendant les deux années où se renferme la carrière de Jeanne d’Arc. Son témoignage est celui d’un contemporain, mais non pas d’un témoin oculaire. On discerne parmi les éléments de sa relation des choses de provenance officielle, et d’autres qui ont le caractère de simples on-dit, de sorte qu’il a fait un égal usage des rapports qui venaient au bureau de la ville et des propos qui circulaient dans le public. Evidemment il n’a pas enregistré les événements à mesure qu’ils arrivaient à sa connaissance. De fréquentes erreurs quant à la coïncidence des jours de la semaine avec le quantième du mois prouvent que la rédaction a été faite a posteriori et de mémoire.

De ce qu’elle a été conduite jusqu’à la mort de Jeanne, il ne serait pas légitime de conclure qu’elle ne fut entreprise qu’après cet événement. Les apparences sont plutôt que le travail fut exécuté après la tentative infructueuse de l’armée française sur Paris, au mois de septembre 1429, et qu’il faut tenir pour une addition postérieure les deux derniers paragraphes, dont l’un ne concerne plus la Pucelle, dont l’autre est un résumé, sans proportion avec le reste, de tout ce qui se passa entre la catastrophe de Compiègne et celle de Rouen. Je pense d’après cela, précise Quicherat, que la relation rochelaise peut prétendre à figurer comme la première en date dans la série des chroniques relatives à Jeanne d’Arc.

Il n’est pas inutile de mettre en évidence les données importantes que ce document fournit à l’histoire, poursuit l’historien. Nous ignorons quelle fut l’apparence de Jeanne. Elle était belle, au jugement d’un contemporain ; un autre a témoigné que son visage était riant ; enfin un moine italien qui a eu l’occasion de parler d’elle soixante-dix ans après sa mort, atteste qu’elle eut les cheveux noirs. Rien de plus que ces trois indications.

La circonstance des cheveux noirs est précieuse pour les artistes qui ont à créer cette glorieuse image. Ils sont instruits par là que leur conception doit s’exercer en dehors du type de la femme blonde. Mais l’auteur qui a dit cela a parlé de Jeanne plutôt en romancier qu’en historien. Mérite-t-il plus de confiance sur ce trait de conformation physique qu’à l’égard des faits controuvés dont il a surchargé son récit ? La chose a pu faire doute jusqu’à présent : la chronique rochelaise la mettra désormais hors de toute contestation. Elle affirme en effet que la Pucelle eut les cheveux noirs, « noirs et ronds » dit le texte, c’est-à-dire coupés suivant une mode du XVe siècle qui fit de la chevelure comme une calotte posée sur le crâne.

A ce renseignement sur la couleur des cheveux s’en joint un autre sur celle de l’habillement avec lequel Jeanne se présenta pour la première fois à Charles VII. Il était noir et gris des pieds à la tête. C’est là un détail qu’il n’est pas superflu de signaler, si mince qu’en soit l’importance, parce que les peintres pourront en faire leur profit.

Au sujet de l’étendard de Jeanne, la relation nous fournit un renseignement de plus de prix. L’étendard a joué un grand rôle dans l’histoire de la Pucelle. C’était l’insigne du commandement qu’elle était venue réclamer au nom de la puissance céleste. La couleur de l’étoffe et les figures peintes dessus lui avaient été, disait-elle, révélées par ses voix ; elle le préférait à tout le reste de son attirail de guerre, et le plus souvent on la vit s’engager dans la mêlée sans avoir autre chose à la main. Rien ne causait plus d’effroi aux ennemis, qui tenaient cet innocent drapeau pour un talisman renforcé de toutes les conjurations de l’enfer. Du plus loin qu’il apparaissait il les mettait en fuite ; aussi des milliers d’hommes qui l’avaient vu, faute de l’avoir osé regarder, étaient incapables de dire ce qu’il représentait.

Jeanne d'Arc au siège d'Orléans. Peinture de Jules Eugène Lenepveu
Jeanne d’Arc au siège d’Orléans.
Peinture de Jules Eugène Lenepveu
Dans le cours du procès, Jeanne fut interrogée à deux reprises sur ce point. Elle ne varia pas dans ses réponses. L’étendard était semé de fleurs de lis et sur le fond se détachaient, en deux endroits différents, la représentation de Dieu assis entre deux anges et la devise Jesus Maria. Mais la seconde fois qu’elle eut fait cet aveu, comme si elle voulait arrêter sur les lèvres de ses juges une question qu’elle pressentait de leur part, elle ajouta qu’elle n’avait jamais eu qu’un seul étendard.

Comment put-elle penser qu’on lui demanderait si elle avait eu deux étendards ? Il y a là une obscurité que dissipe le témoignage de notre relation, combiné avec celui d’un court extrait publié pour la première fois dans la belle édition de la Jeanne d’Arc de Henri Wallon. Outre les fleurs de lis, l’image de Dieu et les mots Jesus Maria, il y eut sur l’étendard un autre objet dont Jeanne se dispensa de parler. C’était un écusson, qui fut d’abord d’une façon, et plus tard d’une autre.

Dans les usages militaires du XVe siècle l’étendard, qui était le signe du commandement général, était couvert d’emblèmes au choix du capitaine à qui il appartenait, et ces emblèmes n’étaient point assujettis aux lois du blason ; dans un coin seulement étaient figurées les armoiries du personnage. Jeanne, paraît-il, se conforma à cette coutume. Elle composa des armoiries pour son étendard, ou, pour parler plus juste, elle fit peindre sur ce drapeau des armoiries dont le dessin lui avait été suggéré par ses voix. Ni marque nobiliaire, ni aucun des emblèmes consacrés de la chevalerie ne figuraient sur l’écusson. C’était un Saint-Esprit d’argent en champ d’azur, l’oiseau tenant en son bec une banderole sur laquelle étaient écrits les mots : « De par le roy du ciel. » Voilà ce que nous apprend notre relation.

L’extrait publié par Henri Wallon parait provenir de l’un des mémoriaux de la Cour des Monnaies ; il a donc l’autorité d’un document officiel. Il constate que le 2 juin 1429, près d’un mois après la délivrance d’Orléans, Charles VII étant à Chinon donna à Jeanne « pour son estandart et pour soy décorer » des armoiries dont le devis répond de point en point au blason qui a été celui de la famille d’Arc depuis son anoblissement : une couronne soutenue par une épée entre deux fleurs de lys. Ces armoiries de concession royale accompagnèrent-elles ou remplacèrent-elles les autres qui étaient déjà figurées sur l’étendard ? Il faut qu’elles les aient remplacées pour qu’il soit venu à l’esprit de Jeanne qu’elle pouvait être soupçonnée d’avoir changé d’étendard. Le drapeau étant toujours le même, un écusson fut substitué à un autre.

Mais pourquoi cette préoccupation d’une chose qui n’était pas en question ? Pourquoi son silence au sujet des armoiries figurées sur l’étendard ? Pourquoi ses dénégations quand on lui demanda si elle avait eu des armoiries ? Pourquoi enfin sa persistance à soutenir que les armes, que nous savons maintenant avoir été octroyées à elle, l’avaient été seulement à ses frères, et non pas sur sa requête ni par le fait de ses révélations ?

Il y a toute apparence que là-dessous se cache un de ces douloureux dissentiments que l’intrigue ne cessa de susciter entre Charles VII et la Pucelle, en déduit Jules Quicherat. Jeanne n’avait accepté que malgré elle le changement du blason de son étendard ; devant ses juges, elle ne voulut convenir de rien qui aurait pu leur faire comprendre que pour obéir à son roi elle avait enfreint l’une des prescriptions de la voix céleste par laquelle elle se guidait, et d’autre part elle en dit assez pour se dégager de la responsabilité d’avoir imaginé des armoiries d’un caractère purement héraldique : ce qui eût justifié l’accusation de vanité portée contre elle. C’est ainsi qu’une circonstance de peu de valeur par elle-même en acquiert beaucoup par le rapport qu’elle a avec l’un des points obscurs du procès.

Au sujet de l’épée qui fut découverte dans l’église Sainte-Catherine de Fierbois sur les indications de Jeanne, la chronique rochelaise offre, avec le témoignage de Jeanne elle-même tel qu’il est consigné au procès, une petite divergence où il ne faut peut-être voir qu’un enjolivement ajouté par la rumeur publique. Il est bon toutefois d’en tenir compte : une critique plus éclairée que la mienne verra s’il y a lieu d’en tirer parti. L’aveu de la Pucelle fut que cette épée, dont elle avait appris l’existence par la révélation de ses voix, s’était trouvée en terre, à peu de profondeur, derrière l’autel de l’église ; mais, se reprenant sur cette dernière circonstance, elle ajoute qu’elle ne saurait dire au juste si c’était derrière ou devant l’autel ; qu’il lui semblait bien se souvenir que dans la lettre écrite sous sa dictée pour faire faire la recherche, il y avait derrière l’autel.

Notre document, écrit Quicherat, dit que l’épée fut tirée d’un coffre qui n’avait pas été ouvert depuis vingt ans, lequel coffre était enfermé dans l’autel même. L’épée dans ce cas aurait été une relique, et l’autel un de ces autels en forme de cage, comme il y en eut beaucoup au XIVe et au XVe siècle.

Tous ceux qui ont lu l’histoire connaissent la lettre que la Pucelle, avant de commencer la guerre, adressa aux Anglais pour les sommer d’évacuer le territoire. Le procès de condamnation et plusieurs chroniques françaises nous ont conservé cette pièce sous une forme qui n’est pas tout à fait la même des deux côtés ; mais, l’une et l’autre rédaction ne diffèrent que par l’interversion de quelques phrases qui ne changent absolument rien au sens. Il importe de recueillir toutes les versions nouvelles du mémo texte qui pourront se -rencontrer, parce que Jeanne, lorsqu’on lui en donna lecture dans l’un de ses interrogatoires, désavoua plusieurs expressions. Cinq textes de toutes les provenances que j’ai réunis dans mon édition du procès, précise Jules Quicherat, contiennent cependant les mêmes expressions. On les trouvera encore dans un sixième texte que le rédacteur rochelais a couché sur son registre d’après un original conforme à celui dont se sont servis les chroniqueurs. français.

Jeanne d'Arc au sacre du roi Charles VII
Jeanne d’Arc au sacre
du roi Charles VII
Un des griefs élevés contre Jeanne dans son procès fut d’avoir refusé de traiter avec le capitaine de Jargeau, qui était le comte de Suffolk. Il faut savoir que la proposition de l’Anglais était de rendre la place dans quinze jours, et cela lorsqu’il était instruit qu’une armée de secours, formée en toute hâte par son gouvernement, arriverait avant ce terme sur les bords de la Loire. La Pucelle se contenta de répondre à ses juges qu’elle aurait traité, si les Anglais avaient consenti à s’éloigner immédiatement de Jargeau, la vie sauve et en laissant leurs armes ; qu’elle les avait avertis qu’en cas de refus de leur part, elle allait enlever la ville d’assaut : ce qui eut lieu en effet.

Il est si clair qu’elle avait fait là ce que tout autre général aurait fait à sa place, qu’on s’étonne de voir pareille chose devenir un chef d’accusation ; mais c’est que les Anglais éprouvèrent à cette occasion un crève-cœur que l’on ignorait et dont le mystère est dévoilé par notre document. Pendant que la Pucelle poussait avec vigueur les approches de la place, le bâtard d’Orléans, posté d’un autre côté, avait consenti au traité de dupe qui aurait donné au gouvernement anglais le temps de secourir Jargeau. Il faut croire que le bâtard d’Orléans avait le droit de négocier de son chef avec l’ennemi, puisqu’il accepta les propositions de Suffolk ; mais il n’eut pas le pouvoir d’obtenir l’approbation de Jeanne ; et ainsi les Anglais, qui s’étaient vus un moment hors de peine, grâce à la générosité du bon prince, furent contraints d’essuyer, par le fait de la Pucelle, un nouvel échec, qui fut suivi de beaucoup d’autres.

Le comte de Suffolk fut fait prisonnier à la prise de Jargeau. Nous trouvons dans quatre chroniques françaises un même récit d’après lequel ce seigneur, se voyant appréhendé au corps par un homme d’armes qui n’était pas chevalier, n’aurait rendu son épée qu’après s’en être servi pour conférer la chevalerie à son vainqueur. Plusieurs témoignages qui dérivent manifestement l’un de l’autre n’en font qu’un. C’est le cas de nos quatre chroniqueurs qui se sont copiés successivement à partir du premier en date, lequel écrivit après 1450. A un auteur si postérieur en date, je préfère, écrit notre historien, le greffier de l’Hôtel de Ville de La Rochelle qui, l’année même de l’événement, écrivait ceci :

« Quand le comte vit la prise de la ville, parce que Monseigneur d’Alençon, qui y était, et d’autres seigneurs le voulaient prendre prisonnier, il dit qu’il ne se rendrait point à eux, dût-il mourir, en criant à haute voix : Je me rends à la Pucelle, qui est la plus vaillante femme du monde et qui nous doit tous subjuguer et mettre à confusion. Et de fait vint à la Pucelle et se rendit à elle. »

Voilà une jolie scène, et toute nouvelle. Quant à l’autre, celle de l’homme d’armes fait chevalier dans la mêlée, on peut la maintenir, moyennant qu’on en changera l’un des acteurs. William Pole, comte de Suffolk, fut secondé dans la défense de Jargeau par ses deux frères John et Alexandre Pole. Alexandre fut précipité du pont dans la Loire où il se noya ; rien ne s’oppose à ce que John Pole soit le lord qui tint à ne rendre son épée qu’a un chevalier.

Le récit de la réduction de Troyes est ce qu’il y a de plus étendu dans la relation rochelaise. Le rôle actif de l’évêque pour disposer les habitants en faveur de Charles VII y est mis clans tout son jour, et celui de frère Richard le cordelier prend une importance que rien ne laissait soupçonner dans les chroniques, mais qu’il était possible d’entrevoir d’après le procès de condamnation.

Frère Richard fut un prédicateur de l’ordre de saint François qui accomplissait en 1429 une mission dans la partie de la France soumise aux Anglais. Ses sermons eurent une vogue extraordinaire ; sa réputation fut celle d’un saint. Il se trouvait à Troyes lorsque l’armée française parut devant cette ville. Les habitants, sommés de se rendre par la Pucelle, le députèrent pour savoir de lui ce qu’il fallait penser de cette femme. Jeanne elle-même a raconté leur première entrevue dans l’un de ses interrogatoires. Le moine ne s’avançait qu’avec appréhension ; il faisait des signes de croix et des aspersions d’eau bénite. Elle lui cria plaisamment : « Avancez hardiment, je ne m’envolerai pas. »

Ses juges auraient voulu lui faire dire autre chose, qu’elle ne dit pas et que cependant ils tinrent pour dit ; car sa réponse telle quelle fut alléguée plus tard comme preuve de l’article du réquisitoire qui lui imputait de s’être fait adorer. Que s’était-il donc passé ? La chose est tout au long dans notre document, écrit Quicherat. Frère Richard, subjugué par la voix qu’il venait d’entendre et par le regard de Jeanne, s’agenouilla à quelque distance devant elle. Celle-ci, qui ne voulait pas de ces démonstrations (elle l’a toujours soutenu devant ses juges, et nous en avons ici la preuve), se jeta elle-même à genoux, pour détourner l’idée qu’elle fût l’objet d’un pareil hommage, en faisant comme si elle se fût unie avec le saint homme dans un acte commun de dévotion. Lorsqu’ils se furent relevés, ils eurent ensemble un long entretien, à la suite duquel frère Richard rentra dans la ville, enthousiasmé pour la cause de Charles VII, et ne prêchant plus que pour la faire triompher.

Au moment où le roi se remet en route pour gagner Reims, le rédacteur rochelais raconte, comme s’il parlait d’après le témoignage des habitants de Troyes, un incident qui remplit ceux-ci de surprise. Tandis qu’ils avaient les yeux fixés sur l’armée qui s’éloignait de leurs murs, ils virent des milliers de banderoles blanches, arborées aux lances des hommes d’armes, apparaître et disparaître comme par miracle. Jeanne fut obsédée de questions, dans l’un de ses interrogatoires, au sujet de ces banderoles qui étaient une chose très connue, à ce qu’il paraît, et qu’on avait vues ailleurs qu’à Troyes. On ne put rien tirer d’elle, sinon que les banderoles étaient de satin blanc, et qu’elle n’était pas maîtresse de ce que faisaient les gens d’armes. Notre document ne donne donc pas encore l’explication du fait ; mais il est permis de conjecturer qu’il se rapportait à quelque exercice de piété introduit dans l’armée par la Pucelle, et dont l’accusation cherchait à faire une pratique superstitieuse.

Aperçus nouveaux sur l'histoire de Jeanne d'Arc, par Jules Quicherat
Aperçus nouveaux sur l’histoire de
Jeanne d’Arc
, par Jules Quicherat
Le récit du sacre se présente dans la relation avec quelques circonstances qui ne se trouvent point ailleurs ; mais rien de nouveau sur la Pucelle. De la cérémonie de Reims on passe brusquement à la tentative dirigée sur Paris dans les premiers jours de septembre. Ici notre auteur, par la faute des rapports qui lui ont été faits ou par la mauvaise interprétation qu’il leur a donnée, commet de graves inexactitudes. Il croit que Charles VII se montra devant Paris, quand il est avéré qu’il fut impossible de le faire avancer d’un pas en deçà de Saint-Denis ; il admet que les Français avaient réussi dans leur attaque jusqu’au point de pénétrer dans la ville, et que c’est dans une rue que Jeanne fut blessée, lorsqu’il résulte de tous les témoignages qu’il n’y eut de forcé que la bastille ou redoute qui était devant la porte Saint-Honoré, et que Jeanne fut atteinte d’un trait d’arbalète pendant qu’elle faisait combler le fossé entre la redoute et le mur de ville.

Il est mieux informé lorsqu’il raconte que les boulets lancés par l’ennemi venaient tomber aux pieds des assiégeants ou, s’ils les atteignaient, ne leur causaient que des meurtrissures sans gravité. Le même fait est attesté par Perceval de Caigny. Il prouve que Paris manquait de poudre et qu’on ne mettait pas aux pièces la charge suffisante pour rendre les projectiles dangereux.

Les deux auteurs se montrent également d’accord sur le peu de gravité de la blessure de Jeanne, sur la certitude du succès pour peu que l’attaque eût été continuée, sur le petit nombre de Français qui furent mis hors de combat. Quant à ce dernier point la relation va jusqu’à dire qu’il n’y eut qu’un homme tué, et que ce fut un bourgeois de La Rochelle. On sent la note officielle dans la dernière phrase où il est expliqué que la retraite de devant Paris fut rendue nécessaire par le manque de vivres, mais que le roi. en s’éloignant eut soin de laisser de fortes garnisons pour continuer la guerre contre ceux qui détenaient sa capitale. C’est là ce que l’on dut dire aux Français des provinces éloignées, qui comptaient sur la réduction immédiate de Paris d’après l’assurance que la Pucelle en avait donnée tant de fois ; mais avec les populations placées sur le théâtre de la guerre et qui en souffraient, il fallut se servir d’un autre prétexte ; on les leurra de l’espoir d’une paix prochaine qui exigeait la suspension des hostilités.

Nous possédons aujourd’hui la preuve authentique de cette manœuvre au sujet de laquelle je ne pus émettre que des soupçons, précise Quicherat, lorsque je composai mes Aperçus nouveaux sur l’histoire de Jeanne d’Arc (1850). Pendant que Charles VII, sous la pression de Jeanne et de l’armée, s’acheminait vers Paris, que les Anglais, résignés à la perte de cette ville, en avaient livré la garde au duc de Bourgogne et retiré leurs troupes qu’ils jugeaient nécessaires pour défendre la Normandie, des ambassadeurs français concluaient avec le mémo due de Bourgogne une trêve de six mois – l’acte a été publié pour la première fois dans la Revue de la Normandie, en 1866.

La suspension des hostilités devait s’étendre non seulement à la totalité de l’Ile-de-France, mais encore à la Normandie ; et comme le misérable gouvernement qui condescendait à de tels accords reconnaissait son impuissance à empêcher l’attaque de Paris par la Pucelle, il avait fait une exception pour Paris, non pas afin de réserver au roi de France le droit de reconquérir sa • capitale ; mais afin d’assurer au duc de Bourgogne la faculté de défendre Paris contre ceux qui voudraient « faire guerre ou porter dommage » à cette ville. Ce sont les termes mêmes du traité passé à Compiègne le 28 août 1429.

L’entreprise de Jeanne sur Paris ayant été ainsi désavouée par anticipation, on conçoit que Charles VII n’ait eu garde de se produire de sa personne pendant cette action où cependant sa présence aurait été décisive. Il était à Saint-Denis, et il y resta obstinément avec une partie de ses troupes, laissant le reste, qui avait été entraîné par Jeanne, s’épuiser en efforts pendant une journée entière, envoyant l’ordre de battre en retraite lorsqu’il était possible de tenter encore un assaut, s’autorisant de l’échec essuyé pour défendre de recommencer la tentative, enfin donnant bientôt le signal de la retraite pour retourner au-delà de la Loire.

Par là le prestige de la Pucelle reçut une atteinte dont on lui ôta sans beaucoup de peine la possibilité de se relever. De ce moment, elle n’eut plus rien à faire qu’à user dans des entreprises stériles le reste de son ascendant compromis. Voilà comment le cours des succès les plus assurés fut interrompu pour faire place à une combinaison louche qui ne rapporta aucun des fruits qu’on s’était varié d’en faire sortir. On croyait tenir la paix au terme de la trêve, et l’on eut, au lieu de paix, vingt nouvelles années de guerre sur le territoire : autant qu’on en avait subi depuis le commencement des troubles.

On avait compté sur une prompte et honorable réconciliation avec le duc de Bourgogne, et l’on n’avait rien fait que préparer pour le souverain l’humiliation de s’avouer l’assassin d’un de ses sujets et de racheter son crime par un démembrement de sa couronne. Mais le résultat non avoué, celui qui était dans les vœux du plus grand nombre des politiques, avait été atteint : on avait mis fin à une fièvre d’enthousiasme qui faisait peur ; on avait commencé à ternir une gloire importune dont l’éclat éclipsait toutes les autres. L’intrigue servie par la médiocrité envieuse et par l’ingratitude a fait de ces coups-là dans tous les temps.




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