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Métiers anciens / oubliés

Histoire des métiers, origine des corporations, statuts, règlements, us et coutumes. Métiers oubliés, raréfiés ou disparus de nos ancêtres.


Porteurs d’eau
(D’après un article paru au XIXe siècle)
Publié le jeudi 14 janvier 2010, par LA RÉDACTION

 
 

De grandes causes sont parfois nécessaires à de petits effets. Pour que l’eau, commune et indispensable à tous, devint une marchandise, il a fallu qu’une immense population s’agglomérât sur un même point. Les porteurs d’eau végètent dans les grandes villes de nos départements, mais Paris est leur centre d’action, leur terre classique, leur Eldorado, le seul lieu où ils puissent se développer à l’aise, exercer fructueusement leur industrie, et prospérer par l’économie, cette richesse du pauvre. Les porteurs d’eau appartiennent à cette colonie qui, descendue des montagnes d’Auvergne, s’abat annuellement sur Paris. Quelques-uns viennent de la Normandie, cette autre Auvergne, où fleurit non moins qu’aux environs de Saint-Flour, l’amour du lucre et du travail ; mais la majorité est originaire du Cantal et de l’Aveyron.

PORTRAIT


Le porteur d’eau a ordinairement de vingt et un ans à quarante ; sa taille varie de cinq pieds cinq, à cinq pieds neuf pouces. Il est coiffé d’un chapeau en cuir bouilli, dont les larges bords remplacent avantageusement, suivant l’inconstance du climat parisien, le parasol ou le parapluie. Son vêtement ne suit pas la loi des saisons ; il est toujours en drap, selon l’axiome favori de l’Auvergnat : ce qui préserve du froid peut garantir de la chaleur ; il tient le milieu, par sa forme, entre la veste et l’habit, c’est-à-dire que ses basques arrondies s’arrêtent exactement à cette portion du corps humain qui commence où se terminent les reins, et finit à la naissance du compas. Une écharpe rouge roulée en ceinture autour du corps, un pantalon flottant, en velours olivâtre, des guêtres de la même étoffe, et de monstrueux souliers, garnis d’une énorme quantité de clous à grosse tête, complètent ce costume tout à fait pittoresque.

UN CRI DANS PARIS
Avec son cri, A l’eau ! ou ai !, ou Oai ! le porteur d’eau sait atteindre le tympan de ses pratiques, fussent-elles au sommet des tours ou dans les catacombes. Les deux sons du cri A l’eau ! ne se ressemblent pas ; le dernier est d’une tout autre nature que le premier : celui-ci est un son de poitrine, celui-là un son de tête. Nous avons entendu un de ces crieurs qui, avec la dernière note, donnait en même temps l’octave inférieur. Il nous serait difficile d’expliquer un tel phénomène : c’est une question à soumettre à l’Académie des sciences.

MOEURS ET HABITUDES
Si, plusieurs fois par jour, les porteurs d’eau visitent la boutique du marchand de vin, n’attribuez cette circonstance ni à l’ivrognerie, ni à une mystérieuse complicité dans des mélanges illicites. De rudes travaux leur rendent nécessaires les stimulants alcooliques. Ne se lèvent-ils pas avant l’aube ? Les voitures des uns n’ébranlent-elles pas le pavé même avant celles des laitières ? Les cris des autres ne réveillent-ils pas le Parisien attardé dans son lit ? Ne parcourent-ils pas plusieurs myriamètres par jour, non pas seulement en ligne horizontale, mais verticalement, en montant et descendant des escaliers interminables comme l’échelle de Jacob ? Pardonnons-leur donc d’avoir recours à un liquide plus fortifiant que celui qu’ils débitent.


C’est dans les rues les plus sales et les plus étriquées des faubourgs Montmartre, Saint-Denis et Saint-Martin, que se logent les porteurs d’eau. Ils sont cantonnés par chambrées, où chacun confectionne à tour de rôle le dîner, composé de soupe au lard et aux choux, et de pommes de terre rôties à la poêle. Habituellement, les hommes mariés ont laissé leurs femmes au pays, et vivent avec les célibataires ; ceux qui sont en ménage louent une chambre et un cabinet, placent dans cette dernière pièce la couche nuptiale, et alignent dans la chambre trois ou quatre lits qu’ils louent chacun à raison de six francs par mois. On assure qu’en Auvergne, les Auvergnats sont éminemment hospitaliers ; à Paris, ce sont les antipodes des montagnards écossais , chez eux, l’hospitalité se vend, et ne se donne jamais.

Les femmes des porteurs d’eau aident et relaient leur maris, font des ménages, lavent la vaisselle, sont fruitières ou charbonnières. Un labeur incessant dénature leurs formes, et le mauvais goût de leur toilette n’est pas propre à réparer l’effet détériorant du travail. A défaut de beauté physique, elles ont des qualités morales ; c’est une compensation.

Le dimanche, les porteurs d’eau emploient à un nettoiement général l’eau qu’ils ont toute la semaine réservée à leurs pratiques, et se rendent à la barrière, où ils dînent avec du veau rôti, de la salade, et du vin au broc. Le soir, ils vont à la musette, à la danse auvergnate, jamais au bal français ; car les Auvergnats n’adoptent ni les moeurs, ni la langue, ni les plaisirs parisiens. Ils restent isolés comme les Hébreux à Babylone, au milieu de l’immense population qui tend à les absorber ; et l’on peut dire que, plus heureux que les Sauvages, ils emportent leur pays à la semelle de leurs souliers.

 

 


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